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Qu'ils essayent, pour délivrer les peuples opprimes, d'un autre mode de libération que celui de la guerre, lequel n'a jamais abouti qu'à rendre ceux-ci moins libres et plus pauvres, et qu'à arroser de sang les champs de bataille!

Qu'au lieii de recourir à la guerre, ils recourent à l'assurance!

L'assurance est un moyen certain d'arriver au désarmement d'abord relatif et finalement absolu.

Cinq, dix, quinze, vingt États qui auraient formé une assurance commune et mutuelle contre le risque de guerre territoriale et maritime, pouvant entretenir, à peu de frais pour chacun d'eux, une armée de terre et une armée de mer défensives, incontestablement su-' périeures à l'armée de mer et à l'armée de terre offensives dont ils auraient considéré l'agression comme un risque possible et probable, il découle de soi-même que la puissance isolée ou collective, qui s'imposerait une si lourde dépense pour n'aboutir qu'à la constitution d'une force manifestement inégale, ne tarderait pas à proposer de désarmer et à faire elle-même partie de l'assurance contractée contre le risque de guerre territoriale et maritime.

Alors disparaîtrait entièrement le risque et par suite la dépense.

La pacification de l'ancien monde serait accomplie.

Accomplie sans guerre, sans bataille, sans victoire qui enivre, sans défaite qui humilie.

Le nœud des nationalités se dénouerait de lui-même.

Qu'importerait à la Pologne, par exemple, de revivre ou de ne pas revivre sous son nom, si tous ceux qui naîtraient sur son territoire y naissaient avec les mêmes droits, les mêmes avantages, les mêmes libertés, les mêmes garanties que s'ils étaient nés sur la partie de l'ancien continent appelée Angleterre ou France; s'il n'y avait plus, sous ce rapport, de différence et d'inégalité entre le Polonais et le Russe, l'Italien et l'Autrichien, l'Anglais et le Français ; s'il n'y avait plus partout que des hommes libres ou affranchis par la paix!

La paix est ce qu'il y a de plus révolutionnaire ; la guerre, conséquemment, est ce qu'il y a de plus contrerévolutionnaire, alors même que sur ses drapeaux sont inscrits ces mots menteurs: révolution, liberté, égalité, fraternité.

Qu'on le reconnaisse donc et qu'on ne s'y'inéprenne plus!

Qu'au lieu de poursuivre des chimères telles quej'unité de l'Allemagne, l'unité de l'Italie, la résurrection de la Pologne, la délivrance de l'Irlande, la disparition de la Turquie, la pacification de l'Europe par le remaniement de sa carte, telle que l'ont dressée des siècles de guerre, on s'attache à réaliser l'unité continentale!

Il est rare que prendre les questions par leur côté le plus étroit soit le moyen le plus facile de les résoudre; cependant c'est ce qu'on fait communément.

En se proposamVpour but l'unité continentale et pour moyen de l'atteindre l'assurance mutuelle, toutes les nations gagnent à l'adoption de ce but et de ce moyen; aucune n'y perd.

La question de savoir qui possédera, conservera ou s'emparera des détroits voit décroître immédiatement toute son importance.

Les isthmes se percent.

La navigation devient plus rapide et plus sûre.

Les chemins de fer refont ce que les frontières avaient défait.

Le télégraphe électrique étend sa toile en tous sens.

Les échanges se multiplient h l'infini.

Tous les rapports se simplifient.

Tontes les erreurs se rectifient.

Toutes les forces s'utilisent; il n'en est plus perdu aucune.

L'art de détruire fait place entièrement à l'art de produire, l'art de combattre à l'art de convaincre.

La vitesse du progrés s'accroît par l'imitation élevée à sa plus haute puissance, dans une proportion dont le passé ne saurait donner l'idée.

L'homme cesse de lutter follement contre des difficultés créées à lui-même par lui-même; n'étant plus détourné de sa tâche et n'ayant plus d'autre soin que de vaincre les résistances de la nature, que de la contraindre à lui livrer successivement tous ses secrets, ce qu'il sait lui sert à découvrir ce qu'il ignore; et par ce qu'il a fait dans le passé, quand il était dénué de ressources, de connaissances et d'instruments, on peut mesurer ce qu'il fera dans l'avenir, maintenant qu'il dispose d'instruments puissants, de connaissances précieuses, de ressources inépuisables.

La liberté s'affermit par la paix, la paix s'affermit par la liberté.

L'unité continentale, ainsi comprise, est à l'unité communale ce que le collier est a la perle, ce que la chaîne est à l'anneau, ce que la branche est au fruit.

Telle est la politique nouvelle que le jour est venu d'arborer et dont il appartient aux nations les plus avancées en civilisation de prendre l'initiative*.

C'est la politique de la Paix, de la Liberté, de la Science, du Travail et du Crédit opposée à la politique de la Guerre, de la Servitude, de l'Ignorance, de la Conquête et de la Force.

Un seul mot la résume : Assurance.

Assurance appliquée à tous les risques, y compris le risque de guerre.

Dira-t-on qu'assimiler la guerre à un risque auquel il soit possible d'appliquer le principe de l'assurance et le calcul des probabilités est une erreur et une chimère.

En quoi donc?

Mais si plusieurs nations ne veulent pas ou ne veulent plus s'assurer contre le risque de guerre, quel sera le moyen de coaction que posséderont les autres nations, sinon de recourir elles-mêmes à la guerre?

— Si plusieurs nations refusent de s'assurer contre le risque de guerre, elles seront relativement aux autres nations assurées exactement dans la même position que des propriétaires de maisons non assurés contre l'incendie, relativement aux autres propriétaires assurés.

Mais si une nation emploie la force des armes pour soutenir ses prétentions, que feront les nations assurées et qu'arrivera-t-il?

— Il arrivera que cette nation isolée entamera une lutte si inégale que ce sera de la démence. Or, la démence peut exister, mais elle ne se suppose pas.

Niera-t-on que la guerre soit un risque. Si la guerre n'est pas un risque, qu'est-ce donc que la guerre ? Est-ce une nécessité 1 Par nécessité on entend ce dont on ne peut se passer. Les Peuples, ces grandes légions de travailleurs, ne pourraient-ils donc se passer de la guerre? Qu'est-ce que la guerre leur rapporte? Qu'y gagnent-ils? Sans compter les blessures, les bras et les jambes emportés, les yeux crevés, ils n'y gagnent jamais que de payer des impôts plus lourds, se soldant par un surcroît de privations ou par un surcroit de travail. La guerre ne s'allume pas toute seule; elle n'éclate que par la volonté des gouvernements, lesquels, s'érigeant en tuteurs des peuples, se prétendent plus éclairés qu'eux. Le jour où les souverains qui président aux destinées de l'Europe conformeront leurs actes à leurs paroles %c'en sera fini de la guerre, puisque tous la réprouvent, la flétrissent, la condamnent. Impossible de concilier la superstition qui fait considérer la disparition de la guerre comme une utopie, avec cette autre superstition qui fait considérer l'hérédité du trône comme une garantie. Une de ces deux superstitions exclut et condamne l'autre. Si les rois sont les tuteurs éclairés des nations, ils doivent se conduire en hommes civilisés et non en barbares. Or, qu'est-ce que la guerre si ce n'est pas la barbarie? Justifier l'existence de la guerre, c'est condamner l'institution de la royauté. Lorsque j'entends des êtres doués de la faculté de raisonner prétendre que parce que la guerre a existé dans le Passé, elle ne saurait cesser d'exister dans l'Avenir, je crois entendre des Caraïbes ne comprenant pas qu'il soit possible de se dispenser de faire rôtir et de manger leurs prisonniers, ou je crois lire Aristote, n'admettant pas qu'une Sck ciété puisse exister sans l'esclavage, et disant : « Il » est des travaux auxquels un homme Libre ne sau» rait s'occuper sans s'avilir lui-même: ce sont ceux » pour lesquels l'énergie physique est seulement né» cessaire. Mais pour ces travaux la NATURE CRÉE » une Classe Spéciale D'hommes; et ces êtres parti

* « Je ne désire pas la guerre, je L'abhorre aussi sincèrement que vous. »

L'empereur Nicolas aux membres de la députation de la Société religieuse des Amis de la paix.

« Sa Majesté l'empereur a recu l'adresse présentée par la députation de la Société des "Amis avec une vive satisfaction,- comme l'expression de sentiments entièrement conformes à ceux dont il est animé lui-même. Sa Majesté a Horreur , comme eux, De La Gl'erre, et désire sincèrement le maintien de la paix.

» NESSELRODE.

» Saint-Pétersbourg. le 13 février 1854. »

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