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une feuille de dépasser une autre feuille et une autre branche ; branches et feuilles ont recouvre leur liberté. Un jour aussi, je l'espère, les intelligences recouvreront la leur; elles cesseront d'être assujetties à cette uniformité d'études que l'Université leur inflige, et dont celleci semble avoir emprunté l'idée aux jardins dessines par Lenôtre. Déjà les certificats d'études, que n'osa supprimer aucun des ministres de la monarchie du 1830, ont disparu; si petit qu'il soit, c'est un pas fait vers l'abolition des grades universitaires.

A l'instruction universitaire substituer l'instruction nécessaire et l'étendre h tous : telle est la simple et facile réforme que l'avenir s'est réservé d'opérer, puisque le passé n'a pas su l'accomplir et que le présent persiste à l'ajourner.

Mais, me dit-on, quelle sera et qui déterminera la mesure de l'instruction nécessaire? Où commencerat-elle? où s'arrêtera-t-elle?

Je réponds: elle s'arrêtera naturellement où finira visiblement l'aptitude de l'élève.

A moins d'être idiot ou infirme, tout enfant, exercé avant l'âge où sa volonté a acquis une certaine force de résistance, peut apprendre ce qui suit:

La lecture;

L'écriture;

L'orthographe;

La géographie;

Le calcul;

Le dessin linéaire;

La comptabilité.

En se servant, pour lui enseigner à lire, à écrire, à raisonner, à dessiner, de cahiers ornés de planches renfermant des notions graduées de géométrie, de mécanique, d'astronomie, de physique, d'histoire naturelle, de chimie, de physiologie, d'hygiène, l'élève amassera ainsi, presque sans effort, la somme des connaissances strictement indispensables dans toutes les conditions de la vie où il est nécessaire de se rendre compte à soimême de ce qu'on a entrepris et de ce qu'on veut entreprendre.

Telle est cette nécessité, que j'ai donné à la connaissance de la comptabilité un rang qu'elle n'occupe, en France, ni dans le premier ni dans le second degré de l'instruction primaire. Omission injustifiable! car riche ou pauvre, homme ou femme, chacun doit être en état de dresser, soit le bilan de sa fortune, soit le bilan de sa gestion . Nous approchons d'un temps où la subtilité des lois n'admettra plus de distinction entre le propriétaire qui vend son blé, son bétail, son vin, et le commerçant qui achète ce blé, ce bétail, ce vin; où l'égalité s'établira entre eux en droit comme en fait; où la signature d'un billet à ordre n'en fera plus varier le caractère; où, lorsqu'on aura consommé un acte de commerce, on ne craindra plus d'être qualifié de commerçant, comme si Ce nom impliquait encore la flétrissure et la dérogation!

On remarquera que, dans le programme succinct qui précède, écartant tout ce qui n'avait pas le sceau de la certitude, j'ai retranché conséquemment ce que le programme de l'instruction primaire en France désigne et comprend sous ces deux titres:

Instruction morale et religieuse;

Éléments d'histoire nationale et étrangère.

Si ce n'est pas le prêtre qui donne l'instruction religieuse, que donnera-t-il? 11 convient donc de la lui réserver exclusivement.

Enseigner à des enfants l'histoire, n'est-ce pas risquer de fausser inconsidérément leur jugement, et, si on la réduit à la chronologie, n'est-ce pas charger inutilement leur mémoire de dates et de noms ? On a le temps d'apprendre l'histoire à l'âge où l'on peut se former soi-même une opinion sur les hommes et sur les événements du passé.

Ainsi réduite au strict nécessaire, on cherche en vain une objection à l'instruction que je propose de rendre universelle par tous les moyens et par toutes les métho-. des les plus propres à atteindre rapidement et certainement ce but.

Je compare l'instruction à un arbre.

Quelque innombrables qu'en soient les branches et les rameaux, il n'a qu'un tronc qui leur est commun. Quel sera le tronc de cet arbre? de quoi sera-t-il formé? Il sera formé de tout ce qui sera nécessaire à l'existence et à la multiplication de ses branches et de ses rameaux.

Est-il possible de se livrer à l'étude des langues mortes ou vivantes et des lettres si l'on n'a commencé par apprendre à lire et à écrire? Non : donc l'étude des langues mortes ou vivantes et des lettres sera, relativement à la lecture et à l'écriture, ce que la branche est au tronc.

Est-il possible d'apprendre les mathématiques et la géométrie si l'on n'a commencé par apprendre le calcul et le dessin linéaire ? Non : donc l'étude des mathématiques et de la géométrie est, relativement au calcul et au dessin linéaire, ce que la branche est au tronc.

Est-il possible, riche ou pauvre, propriétaire ou commerçant , homme ou femme, de se rendre exactement compte des opérations d'une gestion privée ou d'une administration publique, si l'on n'a commencé par apprendre la comptabilité? Non : donc l'art d'administrer ou de gérer sera, relativement à la comptabilité, ce que la branche est au tronc.

Aussi le tronc m'occupe-t-il exclusivement; je ne m'occupe aucunement des branches; elles se multiplieront d'elles-mêmes en aussi grand nombre que l'arbre devra couvrir d'espace. Si l'élève qui saura lire et écrire a une aptitude exclusive pour la littérature, celui-là ne sera pas contraint de perdre son temps à pâlir sur des livres de géométrie; il ne sera pas contraint de faire à sa nature une violence qui, le plus souvent, n'aboutit qu'à émousser en lui le goût de l'étude, qu'à l'éteindre; se développant toujours dans le sens naturel de ses dispositions , tout progrès qu'il fera le stimulera d'autant plus qu'il lui aura moins coûté. Si, au contraire, l'élève qui aura appris le calcul et le dessin linéaire a une aptitude marquée pour la géométrie et les mathématiques, celui-ci ne sera pas contraint de perdre son temps à graver machinalement et péniblement dans sa mémoire rebelle force mots latins et grecs dont plus tard il ne saura que faire, et qui, cependant, lui auront coûté à retenir infiniment plus de peine qu'il ne lui en eût fallu pour s'élever à la hauteur des théorèmes les plus difficiles à démontrer, des problèmes les plus difficiles à résoudre.

Chacun n'apprenant ainsi que ce qu'il préférera apprendre et que ce qu'il sera utile qu'il sache, il y aura plus d'hommes spéciaux, il y aura moins d'hommes superficiels qui, ayant la prétention d'être aptes à tout, ne sont en réalité aptes à rien. Ce sera un double progrès.

D'un élève qui, naturellement et sans efforts, eût pu devenir un bon littérateur, que gagne-t-on à en faire un mauvais géomètre, et d'un élève qui, naturellement et sans effort, eût pu devenir un bon géomètre, que gagne-t-on à en faire un mauvais littérateur? On y gagne d'en faire chèrement et laborieusement deux hommes médiocres, C'est donc à cela qu'aboutit la violence intellectuelle exercée sur la liberté des vocations par la tyrannie universitaire! Mais y a-t-il lieu de s'étonner que, fabrique de médiocrité, l'Université ne produise que médiocrité? La logique des causes s'atteste par leurs effets.

L'instruction universelle ainsi réduite à sa plus simple expression, il reste à examiner la question de savoir si elle devra être obligatoire ou facultative. Je réponds : Ni facultative ni obligatoire, mais nécessaire. Aucune obligation ne contraint l'homme de manger du pain; il a la faculté de ne pas en manger : pourquoi s'en nourrit-il, partout où il sème et récolte du blé ou de l'orge? Parce que le pain lui est devenu nécessaire.

Rendre l'instruction nécessaire vaut mieux que rendre l'instruction obligatoire ; c'est plus sûr. On est moins tenté d'éluder la nécessité que la légalité. Qu'est-ce que la nécessité ? C'est la loi naturelle. Qu'est-ce que la légalité? C'est la loi factice. Mettre fin à l'usurpation des lois factices, et restituer aux lois naturelles leur empire est le but que j'ai constamment besoin de voir distinctement afin d'être parfaitement sûr que je suis dans le droit chemin et que je ne m'en écarte pas.

« Nature, dit Montaigne *, a maternellement ob» serve cela, que les actions qu'elle nous a enjoinctes » pour notre besoing nous fussent aussi voluptueuses, » et nous y convie non-seulement par la raison, mais » aussi par l'appétit. »

Que peut-on faire de plus sage que d'appliquer sa raison à consulter toujours la nature pour en suivre attentivement les préceptes? N'est-ce pas le plus sûr moyen de ne sortir jamais des voies de la liberté?

Il est un âge avant lequel l'enfant ne peut être astreint aux travaux corporels sans porter atteinte à la loi de son libre et entier développement physique. La loi factice tolère cette funeste atteinte, cet odieux attentat, mais la loi naturelle ne le pardonne pas. Tôt ou

* Essais, 1. III, chap. zm,

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