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C'est en multipliant ainsi les Justices de paix qu'on pourra fermer sans risque les prisons et les bagnes, et résoudre sans difficulté le problème, jusqu'à ce jour insoluble, des libérés.

L'ordre et la liberté dans la Commune, c'est la liberté et l'ordre dans l'État.

L'ordre et la liberté en France, c'est la liberté et l'ordre en Europe.

L'ordre et la liberté en Europe, ce sont les nationalités qui s'écroulent et les Communes qui s'élèvent.

Élever la Commune à sa plus haute puissance, afin de tarir la misère et le vice; élever la Commune à sa plus haute puissance, afin de placer l'homme à la hauteur que lui assigne le libre et plein développement de ses facultés : — tel est le but que se sont proposé les règlements que j'ai rédigés sous la-réserve de toutes les modifications et de toutes les additions dont la nécessité sera démontrée par l'expérience.

III.

LE MAIRE DE CORPORATION.

Si la Commune a sa raison d'être, à plus forte raison la Corporation a-t-elle sa raison d'exister.

30 millions d'habitants; 394 communes représentent aujourd'hui plus de 5 millions 400,000 habitants : ensemble, 8,300 communes environ.

La Corporation, c'est la Commune professionnelle, comme la Commune c'est la Corporation locale.

Il suffit de mettre dans les deux plateaux d'une balance la Commune et la Corporation pour reconnaître que celle-ci l'emporte de beaucoup sur celle-là en importance.

Ouvrir et entretenir les chemins, paver et éclairer les rues, réparer les bâtiments : voilà la grande affaire de la Commune, voilà sa principale raison d'être.

Plus importante à tous les titres et plus compliquée est l'œuvre de la Corporation, car, à l'intérieur de chaque pays, elle n'a pas seulement à régler et à maintenir le taux des salaires, il est nécessaire encore, à l'extérieur, qu'elle fasse contre-poids et conséquemmeut équilibre aux prix de revient.

C'est par l'universalité des Corporations que peut et que doit se dénouer cet inextricable nœud qui se nomme la réciprocité des échanges.

En effet, partout le travailleur a le même intérêt à recevoir la juste rémunération de son travail ; nulle part deux travailleurs de la même profession, quoique séparés par une limite territoriale, n'ont intérêt à faire baisser leur salaire; nulle part ils n'ont rien à gagner à la concurrence aveugle que se font les nations, rivales d'industrie; partout, au contraire, ils ont tout à gagner à s'entendre. Même alors que les intérêts des Nations passent pour opposés, les intérêts des Corporations n'en demeurent pas moins identiques. Le filateur de Manchester et le filateur de Mulhouse, le mineur de Newcastle et le mineur d'Ànzin ont également besoin, l'un et l'autre, de réparer par une alimentation substantielle, la force qu'ils dépensent, de conserver par un logement salubre, par un repos nécessaire, par des soins opportuns, la santé qui est leur capital; de pourvoir, par l'épargne, aux cas de maladie et de chômage, ainsi qu'aux jours de la vieillesse qu'on doit prévoir ; de subvenir, par un excédant indispensable, aux indispensables frais de trois enfants, au moins, et souvent de quatre enfants, qui demandent du pain et auxquels il faut en donner jusqu'à l'âge où ils pourront eux-mêmes gagner de quoi se nourrir. Si, pour ne citer qu'un seul exemple, les fllateurs français étaient constitués en Corporation et que les fllateurs anglais le fussent pareillement, rien ne serait donc plus facile h concevoir, rien ne serait donc plus facile à exécuter que l'accord entre les deux Corporations de fllateurs, la Corporation française et la Corporation britannique.

Elles se mettraient en relations l'une avec l'autre, au moyen de délégués plénipotentiaires qu'elles accréditeraient, comme les nations se mettent en relations entre elles au moyen de plénipotentiaires qui reçoivent soit le titre de ministres, soit celui d'envoyés. Elles régleraient les conditions des tarifs et arrêteraient le taux des salaires. Cela fait, un champ assez vaste resterait encore a la concurrence et au capital puisqu'ils auraient à se mouvoir dans les larges limites de l'achat des matières à ouvrer, du perfectionnement des procédés et des machines à employer, des débouchés à étendre ou à découvrir, etc., etc. Tel que je le comprends, le rôle des Corporations serait aussi simple que m'a toujours paru compliqué et secondaire le rôle des Associations. Corporations et Associations sont deux termes qu'il ne faut pas confondre ; il existe entre eux autant de différence qu'il y en a entre un entier et une fraction.

Par Associations, j'entends les réunions de travailleurs où le patron et sa volontA sont remplacés par un gérant élu et par un règlement voté. Ces Associations accumulent, comme à plaisir, les difficultés et ne résolvent, en réalité, aucun problème. Elles sont impuissantes à prévenir et à réprimer l'abaissement du salaire; elles subissent la loi du marché et ue la lui dictent pas. Elles ont tous les désavantages : elles louent plus cher l'argent dont elles ont besoin, et le profit qu'elles comptaient réaliser par la suppression du patron, s'évanouit sous la forme d'escompte. L'unité leur manque; or, sans imité point de liberté effective, point de responsabilité directe, point de spontanéité dans la conception, point de rapidité dans l'exécution. Le patron qui agit à ses risques et périls peut faire hardiment la part de la perte aussi large que celle du gain; le gérant, qui agit aux risques et périls d'une Association, toujours ombrageuse, est forcément condamné à la timidité, car il ne peut ni ne doit rien donner au hasard.

11 y a deux manières d'assurer au travailleur un salaire qui soit la juste rémunération de son travail, et qui tienne compte de la valeur de l'homme : — par voie de réglementation ou par voie de liberté.

Par voie de réglementation, c'est l'Etat qui s'impose.

Par voie de liberté, c'est la Corporation qui s'administre.

Dans l'ordre de choses qui admet à tout propos et hors de propos l'immixtion de l'État, qu'aurait-on à objecter contre un décret, une loi ou un règlement qui se fonderait sur les motifs ci-après:

Attendu:

Qu'il a été reconnu que l'insuffisance des salaires est l'une des causes les plus générales de l'indigence panni les individus valides *;

Qu'il est incontestable que la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à la violence";

Que le bas prix des salaires est un des plus grands vices de l'ancien monde; qu'on ne peut pas appeler heureuse une société où, par la modicité et l'influence des salaires, les salariés ont une subsistance si bornée que, pouvant à peine satisfaire leurs premiers besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'élever de famille, et sont réduits à la mendicité aussitôt que le travail vient à leur manquer ou que l'âge et la maladie les forcent à manquer de travail; que l'insuffisance des salaires est une cause de décadence pour une manufacture, comme le haut prix est une cause de prospérité *;

* Circulaire du 6 août 1840, adresser par le ministre de l'intérieur aux préfets. ** L.-N. Bonaparte.

Que la simple équité exige que ceux qui habillent,nourrissent et logent le corps de la nation aient dans le produit de leur propre travail une part suffisante pour être euxmêmes passablement nourris, vêtus et logés; que le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c'est le travail et la peine qu'il faut s'imposer pour l'obtenir; que le travail a été le premier prix, la monnaie payée pour l'achat primitif de toutes choses **;

Que l'exemple de ces classes d'individus qui se soumettent sans se plaindre à la réduction de leurs salaires, qui se contentent de gagner simplement de quoi satisfaire à leurs premiers besoins, ne doit jamais être offert à l'admiration ni à l'imitation du public; que les intérêts de la société bien compris exigent que les salaires soient aussi élevés que possible; que les salaires réduits sont la cause de cette apathie et de cette incurie qui se contentent de la satisfaction des premiers besoins animaux ***;

Que le salaire est le revenu du pauvre; qu'en conséquence il doit suffire non-seulement à son entretien pendant l'activité, mais aussi pendant la rémission du travail; qu'il doit pourvoir à l'enfance et à la vieillesse comme à l'âge viril, à la maladie comme à la santé et aux jours de repos nécessaires au maintien des forces, ou ordonnés par la loi ou le culte public comme aux jours de travail *"*;

Que le travailleur qui n'a pas par devers lui des fonds

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