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Donc la voie publique, la flotte et l'armée, étant indivisibles, sont essentiellement et incontestablement collectives.

Prétendrait-on que I'unité Héréditaire, IrrévocaBle et Irresponsable, qui se résume dans le mot Légitimité, est préférable à I'unité élective, Révocable et Responsable , telle que je l'ai puisée à la source même de la Liberté 1

Si l'on avait cette prétention téméraire, la combattre serait trop facile, car il n'y aurait qu'à dire : — Combien , dans cette liste de soixante et onze rois qui ont régné sur la France pendant quatorze siècles, de 420 à 1850, en compte-t-on qui eussent mérité d'être élus et qui eussent été nommés, si le peuple français avait eu à les choisir et à leur confier, en toute liberté, ses destinées?

Le principe de la délégation héréditaire, le principe de la légitimité, condamne les peuples à subir les monarques les plus incapables, les plus cruels, les plus dépravés, les plus prodigues, les plus ambitieux, les plus lâches, les plus ingrats, ceux-là même qui ont perdu la raison. Quoique insensé, Charles VI n'a-t-il pas régné sur la France pendant quarante-deux ans? Mais, à sa mort, qu'est-il arrivé? Il est arrivé qu'après avoir signé à Troyes une paix honteuse avec Henri V, roi d'Angleterre, déclaré héritier du royaume de France, il laissa à Charles VII, son fils, la France à reconquérir sur les Anglais? Qui la reconquit? Ce fut-il Charles VII? Non; la reconquérir fut une pensée qui ne lui vint même pas, au milieu des plaisirs d'une cour dissolue, plaisirs qui l'absorbaient tout entier. Qui reconquit la France? Ce fut une jeune fille du peuple; ce fut Jeanne d'Arc, qu'il laissa lâchement brûler sur un bûcher sans la secourir, lâcheté qu'il expia par la peur d'être empoisonné par son fils Louis XI, peur qui le condamna à se laisser mourir de faim.

Qu'on vante donc la légitimité, L'unité HérédiTaire, IRRÉVOCABLE, IRRESPONSABLE!

Qu'on prouve donc qu'elle est préférable à L'unité élective, Révocable *, Responsable, telle que j'ai essayé de l'ériger en loi vivante, en générateur de la force publique, dont la liberté absolue n'ait jamais à craindre aucune explosion fatale!

Mais il ne suffit pas de vouloir la liberté de l'individu, il faut aussi vouloir la grandeur de la nation.

Or, point de grandeur, mais, au contraire, rapide déclin là où l'on délibère toujours pour n'agir jamais.

Sans unité, point d'initiative, point de liberté, point de responsabilité.

La responsabilité s'affaiblit, se divise et disparait pour faire place à la solidarité.

La souveraineté du peuple qui ne se borne pas à la souveraineté du contrôle déchoit et dégénère en complicité.

D'ordinaire, le souverain se fait servir et paye qui le sert.

Que faudrait-il penser d'un souverain qui se croirait

* La constante révocabilité du gouvernement est ainsi admise en principe et en fait dans le préambule de la constitution de l'Etat de Pensylvanie:

« Les objets de l'institution et du maintien de tout gouvernement doivent être d'assurer l'existence du corps politique de l'Etat, de le protéger et de donner aux individus qui le composent la faculté de jouir de leurs droits naturels et des autres biens que l'auteur de toute existence a répandus sur les hommes ; et toutes les fois nue ces grands objets de gouvernement ne sont pas remplis, le peuple a le droit de le changer par un acte de la volonté commune, et de prendre les mesures qui lui paraissent nécessaires pour procurer sa sûreté et son bonheur. »

obligé de se servir lui-même et qui se frapperait d'impôts pour se payer des gages?

On penserait qu'il est atteint d'aliénation mentale.

C'est cependant ce qui a eu lieu sous nos regards, sans que nous non» en rendions compte.

Le peuple croit qu'un des attributs de sa souveraineté, c'est de faire la besogne législative, c'est de s'immiscer, par l'entremise de ses représentants, dans tous les actes du gouvernement, c'est de s'y associer.

Le peuple doit juger tout, mais ne se mêler de rien. Quand il se mêle à tout, que devient son infaillibilité? Que devient le prestige de sa souveraineté? Comment peut-il s'ériger en juge de ceux dont il a été le complice? Ne jamais prononcer que sur des faits accomplis doit être sa première règle.

Liberté entière, mais responsabilité entière; vote universel, mais vote annuel : voilà les quatre angles de l'édifice nouveau, dont les quatre faces sont:

L'Individu libre;

La Commune indépendante;

La Corporation inviolable;

L'État fédéré.

La liberté de l'individu est ce qui constitue la puissance individuelle;

L'indépendance de la Commune est ce qui constitue la puissance communale;

L'inviolabilité de la Corporation est ce qui constitue la puissance corporative;

La fédération de TÉtatestcequiconstituel&puissance nationale.

Vous qui, en toutes circonstances, proclamez que le peuple est souverain absolu, soyez donc conséquents; alors faites donc qu'il agisse en souverain absolu!

Un souverain absolu ne fait pas de lois contre luimême.

La maxime : Tout pour le peuple, tout Par le peuple, se compose de quatre mots de trop ; les quatre derniers.

Tout Pae le peuple est une maxime aussi fausse que celle qui nous obligerait tous à faire nous-mêmes nos vêtements, à blanchir nous-mêmes notre linge, à laver nous-mêmes notre vaisselle.

Traitez donc le peuple en souverain!

S'il est souverain, il doit se faire servir et non se servir lui-même.

Où donc est l'inconvénient? Où donc voyez-vous le danger?

- Ne voyez-vous donc pas, au contraire, que c'est le gouvernement réduit à sa plus simple expression, le gouvernement des hommes réduit à n'être plus, de fait et de nom, que l'administration des choses!

En effet, lorsque toutes les libertés sont déclarées solidaires et rendues inviolables, lorsqu'elles sont mises à jamais hors de contestation, de débat et de réglementation, il ne reste plus qu'à restituer au contribuable, sous une autre forme, l'équivalent au moins de ce qu'il a avancé sous le nom d'impôt.

Dès qu'il ne serait plus nécessaire d'avoir une fabrique de lois, toute difficulté s'aplanirait; il suffirait alors que le peuple, dans toutes les circonstances où il devrait agir comme souverain, eût un ministre qui gérât l'intérêt indivis et exécutât la volonté nationale, un maire, comme il y a onze siècles*.

L'intérêt indivis, je l'ai démontré, se bornerait étroitement au soin de veiller à l'entretien des routes de terre et au payement de la dette publique, jusqu'à ce qu'elle ait pu être remboursée.

* « 750... Les rois n'avaient point d'autorité, mais ils avaient un nom ; le titre de roi était héréditaire, mais celui de maire était électif. »

Montesquieu, E. des L., 1. XXXI.

La volonté nationale elle-même n'aurait pas un beaucoup plus vaste champ ; car, dès que la liberté du commerce aurait prévalu, par la réciprocité des échanges, non-seulement disparaîtraient les risques de guerre, mais aussi les questions et les débats de tarifs.

En résumé, qu'est-ce que je propose?

Rien de nouveau, rien qui n'ait pour cautions l'expérience et l'histoire.

Je propose que le peuple souverain se conduise en souverain;

Je propose qu'il règne et n'administre pas;

Je propose qu'au lieu d'être l'ouvrier qui se sert luimême, il soit le souverain qui se fait servir par un ministre qu'il peut toujours renvoyer et punir, comme fit Louis XIV, qui chassa et enferma Fouquet pour le remplacer par Colbert;

Je propose qu'ayant reconquis la souveraineté de droit, il n'en tolère, sous aucun nom, l'usurpation par aucune souveraineté de fait : Constitution écrite, Assemblée législative, Présidence de la République;

Je propose qu'il en finisse irrévocablement avec toutes les complications, toutes les fictions, tous les frottements et tous les dangers de ces interprétations dont la force est le seul juge, ce qui est détruire d'une main tout ce que, de l'autre, on a édifié;

Je propose que la société, après avoir passé du simple au compliqué, revienne du compliqué au simple; qu'elle revienne à l'époque des anciennes associations connues, chez les nations germaniques, sous le nom de Mark-genossen-schaften. Dans ces associations, tout consistait dans des garanties mutuelles; une sorte de fédération pour la sûreté commune; des mesures répressives sévères contre ceux qui violaient la forêt destinée à l'entretien commun; la souveraineté ne rele

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