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teurs montraient assez combien ils croyaient la grâce nécessaire, par le soin qu’ils avaient de la demander sans cesse. Ce n’est pas inanquer de respect à la mé— moirede Saint Augustin que de remarquer ici, que son argumentation est dépourvue de ce qui fait la force d’une discussion: la connaissance exacte des textes et la critique immédiate des mots et des phrases.

Cette ignorance du grec mit dans un plus grand embarras encore Orose, le disciple de Saint Augustin, lorsqu’il se trouva dans Jérusalem, opposé à Pélage lui—même au milieu d’une conférence de prêtres orien— taux, présidée par l’évêque Jean. Le célèbre hérésiarque parlait grec, et Orose n’avait pour interprètes ofiicieux qu’un prêtre ou deux du nom de Vitalis, d’Avitus et de Passérius, il était diflicile de s’entendre. La malveil— lance des orientaux augmentait encore la difliculté. Aussi la conférence se passa—t—elle dans le plus grand désordre. « Les interruptions se croisaient, les décla— rations se combattaient, les unes en grec, les autres en latin. Orose eut des doutes sur l’interprétation d’une de ses pensées, doutes justifiés par le témoignage de Passérius et du prêtre Avitus, qui taxaient Pinter— prète d’inexactitude et d’erreur. On réclama le procèsverbal , mais il n’y en avait pas. Jean n’avait appelé à la conférence qu’un interprète mal sûr et point de se— crétaire pour recueillir les opinions » Orose avait si bien senti l’embarras de sa position qu’il n’osa pas comparaître au concile des Prélats de Palestine, convoqué à Diopolis en l’année 451. a Seul occidental au milieu de tous ces orientaux, Pélage triomphe sans conteste. Il fut vraiment le roi du concile, charmant l’assemblée par la facilité de son élocution en langue

grecque (2). n

(1) A. Thierry. p. 508. (1) Ibid. 510.

VH1.

Orose étaitEspagnol et Pélage était Hibernien , «babet pr0geniem Scotticæ gentis, de Britannorum vicinia. n Saint Augustin, Orose, Saint Prosper le qualifient de breton. Comment se fait—il qu’il participâtà l’influence grecque? Nous le dirons plus tard. Il est certain que, lorsqu’il parut à. Rome l’an 405, ce ne fut pas un des moindres sujets de l'étonnement qu’il pro— voqua que cette science grecque qu’il apportait.d’un pays habité par les Scots, sauvages tatoués, ayant réputation d’être des anthropophages. Cependant sur cette terre d’Irlande, le christianisme avait trouvé des cœurs dignes de le sentir et la philosophie des intelli— gences faites pour elles. Déjà s’était formée dans ce pays une discipline monastique où les études avaient trouvé un bienveillant asile; _Pélage, dit—on, avait été abbé du monastère de Bangor Sous l’apparence grossière d’un Goliath,disaient les uns ,d’un cyclope ,disaient les autres , (il était borgne, difi‘orme, eunuque de naissance) (’), il apportait dans l’Occident des qualités quicommcnçaîent à y devenir plus rares. Un langage persuasif, quoique

incorrect, une grande puissance de déduction logique, .

un enchaînement serré de ses arguments, une discus— ‘sion subtile et forte, en faisaient un adversaire redou— table, souple et fuyant. Il était, dit Saint Augustin, acutissimus... fortiss‘imus (3). Nul doute que l’étude du grec, qu’il poursuivit àJérusalem , n’eût rendu plus vives

(‘) Script. Brit. ap. Ger. Voss. Hist. Petag. 1. 3.— Usser. Brit. eccl. antiq. — Tillemont. Me’m. ecclés. t. Xlll. p. 562. 563.

(1) Natures vitio, eunuchus matris utero editus. (Marins Mercator. Commom‘t. adv. Hæres. Pelag;)

(‘) Net. et Grat. 61. 35.

encore ces qualités naturelles. Il était fait pour s'enten—

- 0 ’ dre avec les orientaux. Ce monstre, dont Orose dit avec

mépris u mutilus, læ’vis in fronte povôzpôakpoç, n avait répandu une hérésie favorablement accueillie par les Grecs. Jean, évêque de J érusalem, fut complètement séduit. Saint Augustin, d’abord charmé, lui donna pour un temps son amitié a nam et nos. . . dileximus (1), ” puis il le combattit de toutes ses forces et triompha de lui. C'était une nouvelle victoire de l’Occident sur les ten— dances philosophiques et rationalistes de l’Orient, mani— festées cette fois par un moine hibernien. Saint J érôme s’éloigna de lui, il n’avait pas tardé à reconnaître dans ses doctrines des opinions analogues à. celles d’0rigène. Tant il est vrai que l’église bretonne avait ses origines au sein de l’église grecque.

On reconnaîtra sans peine l’influence de l’hellénisme

dans le retour subit d’opinion qui releva presque Pé—

lage au moment où ses ennemis le croyaient à jamais abattu. Le pape Innocent mourut, ce fut Zozime qui lui succéda. Il était grec de naissance, et il prit haute— ment d’abord le parti de Pélage; il blâme ceux qui l’avaient traité d’hérétique. Mais bientôt il changea de conduite, condamna les erreurs du moine Hibernien et de ses fauteurs. Les évêques pélagiens furent déposés de leurssiéges en Italie, et on laissa l’un d’eux, Julien d’Eclanum, exhalerinutilement des plaintes où il disait : a On enlève aux églises le gouvernail de la raison pour que le dogme populaire navigue à pleines voiles (2). » Parmi les défenseurs des mystères de la Grâce, il faut citer Marius Mercator comme très-versé dans la connaissance de la langue grecque. On croit qu’il était d’Afrique; en 418 il était à Rome et composa contre

Julien et les autres chefs pélagiens un ouvrage qu’il (l) Epist. 105.

(1) Wigger. Versuch einer pragmatischen Darstelluny der Auqustt‘m‘anismu: und Pelags‘anîsmus. t. I. p. 209. cité par Ampère, t. 11, p. 16.

envoya à‘ Saint Augustin. En 421, il était a Constantinople, et, trouvant la les pélagiens chassés d’Occident, groupés auprès de Nestorius, il écrivit contre eux. Ce qui nous intéresse davantage, c’est qu’il traduisit du grec en latin quelques écrits de Théodore de Mopsues’œ, pour prouver que ce maître commun des Pélagiens et des Nestoriens avait été un homme très—dangereux. Mercator travailla aussi avec zèle contre l’hérésie de Nestorius, il traduisit en latin les anathèmes de Saint Cyrille et Ceux de N estorius qu’il réfuta. Il mit également en latin la sixième session du concile d’Ephèse et plu— sieurs autres pièces importantes. Il vécut jusqu’à l’an 449. De pareils ouvriers n’étaient pas moins utiles à l’Eglise que les grands docteurs qu’elle ne cessait d’en— fanter. Puisque toute doctrine devait être présentée au jugement de l’évêque de Rome, n’était—il pas avanta— geux qu’il y eut à ses côtés des interprètes habiles à dé—' chiffrer les écrits des Grecs? (l)

IX.

Et toutefois la pénurie de ces hommes va se faire sentir. A Rome l’on s’éloigne chaque jour davantage des études helléniques , et les papes seront bientôt réduits ‘à demander au dehors des hommes éclairés. On en vit

bien un exemple lorsque le pape Célestin reçut de Nes—

torius une lettre écrite en grec et quantité d’autres pièces qui contenaient ses doctrines. Dans l’ignorance où il était lui—même de cette langue, et ne trouvant autour de lui parmi ses clercs latins personne qui pût

(1) V. sur Mercator, Tillemont. Mém. ecclés. t. 15. — D. Ceillier. t. 13.

Il se rendit habile. non-seulement dans la langue latine, mais aussi dans la grecque. Car il fit des écrits importants en grec : (t. I. p. 5.) et presque tout ce que nous avons de lui, sont des pièces grecques qu’il a traduites en latin... on voit... qu’il possédait assez bienles auteurs profanes. (T.15. p.137.)

venir au secours de son inexpérience, il fit appeler de Marseille un moine, Jean Cassien, qui savait parfaite— ment le grec et d’ailleurs était fort savant en théologie.

Jean, surnommé Cassien, était, à ce qu’il paraît, d'origine provençale (‘) , quoique l’auteur de l’Abreiqé de l’Histoire ecclésiastique, déjà cité plusieurs fois, le fasse venir de la Thrace Il naquit en 360 et mourut en 440. Il fut d’abord élevé parmi les moines de la Palestine et de l’Egypte. Ses parents l’obligèrent de s’appliquer aux lettres humaines. Il a raconté lui— même quelle impression avait faite sur lui cette pre— mière éducation où dominaient les préoccupations lit— téraires. a La lecture continuelle, dit—il, des auteurs profanes, que nos maîtres nous ont tant pressés de faire autrefois , a tellement rempli mon esprit, qu’étant infecté de ces poésies, il ne s’occupe que de fables, que de combats et des autres niaiseries dont je me suis entretenu dans ma jeunesse. C’est pourquoi, lorsque jeveux gémir devant Dieu a la vue de mes péchés, tantôt des vers d’un poète me reviennent dans l’esprit, tantôtles images des combats de ces héros fabuleux frappent si vivement mon imagination que mon âme ne peut plus s’élever jusqu’à Dieu, ni se délivrer de ces fantômes, malgré les larmes que je verse. »

Cassien eut, comme Saint Jérôme, une crise intellectuelle. Il renonça aux études profanes et se retira parmi les solitaires. Il s’enfonça dans l’Egypte avec un compagnon nommé Germain, qui était du même pays que lui et peut—être son parent. Il visita les déserts les plus reculés de la Thébaïde et connut de près les hommes dont il avait entendu raconter tant de grandes choses.

Au commencement du cinquième siècle, nous le re— trouvons à Constantinople; il reçoit les leçons de Saint

(‘) Guizot. t. I. p. 127. (2) T. n. p. 425.

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