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C’ est la preuve d’une grande activité d’esprit ; Saint J érôme la ressentit lui-même avant de la communiquer aux autres. On sait qu’il parcourut toutes les provinces des Gaules et de l’Allemagne pour y faire la recherche des plus précieux manuscrits dans les bibliothèques ; qu’il revint de ce voyage dans Aquilée chargé de livres. Il aurait été surprenant que cette chaleureuse application aux études n’eût pas attiré auprès delui quelque homme animé de la même passion. Ceci arriva pour Rufin.

C’était un prêtre d’Aquilée. Né dans une petite ville d’Italie, nommée Concorde, vers le milieu du IVe siècle, il s’était transporté dans la cité qu’on appelait la seconde Rome. Il s’y était rendu habile dans les lettres humaines et dans l’éloquence. Ce fut d’abord là son ambition. Plus tard, il pensa aux moyens d’acquérir la science des saints, et il se retira dans un monastère d’Aquilée, où il ne s’occupa plus que de la lecture et de la méditation des écritures saintes. Saint Jérôme, revenant de Rome, passa par Aquilée et se lia étroite— ment avec Rufin. Tous les deux ils se promirent une amitié indissoluble sans prévoir les grandes querelles qui devaient les diviser un jour. Quand Saint Jérôme eut choisi Bethléem pour le lieu de sa retraite, Rufin qui ne pouvait se passer de lui, s’embarqua pour 1’Egypte, il y visita les solitaires, il s'arrêta a Alexan— drie pour écouter les leçons de Didyme, et demeura environ trente ans en Orient

Là il s’appliqua à. étudier le grec et, quand il fut maître de cette langue, il rendit l’inestimable service aux occidentaux de traduire en latin des ouvrages dont la connaissance leur serait restée interdite. Il donna d’abord les livres des Antiquités judaïques de J osèphe et son histoire de la guerre des Juifs. Il traduisit ensuite dix discours de Saint Grégoire de Naziance et huit de

0) Ceillier,t. 10. —- 'I‘illemont. t. 12.

Saint Basile. sur l’invitation de Saint Chromàæ d’A— quilée, il fit une version de l’histoire ecclésiastique d’Eusèbe. Ce travail fut achevé en moins de deux ans. Enfin il entreprit la traduction des livres d’Origène qui devait le brouiller avec son ami Saint Jérôme. Déjà il avait donné une traduction latine de l’apologie d’Ori— gène attribuée au martyr Saint Pamphile. En abordant le livre des Principes, il dit dans sa préface : a Je sais que plusieurs de nos frères ont désiré qu’0rigène fût traduit en latin par quelques savants hommes; et en effet notre confrère (il entend Saint J érôme), ayant traduit deux homélies sur le cantique, à la prière de l’évêque Damase, y a mis une préface si magnifique, qu’il n'y a personne à qui il ne donne envie de lire Origène, et il promet de traduire plusieurs autres de ses ouvrages. Je veux donc faire connaître cet homme, que J érôme appelle le second docteur de l’église après les apôtres et dont il a traduit plus de soixante—dix homélies. Je suivrai aussi sa méthode, en supprimant ce qui ne s’accorde pas avec ce qu’il a dit ailleurs touchant la foi catholique. n Nous n’avons point à dire comment Saint J érôme fit, par une traduction nouvelle, où rien n’était omis de ce qu’avait d’abord écrit Origène, sentir le venin dont les livres de ce docteur étaient infectés; la‘querélle‘ qui s’éleva entre‘ lui et son ami ne nous regarde pas non plus; nous ne voulons que faire voir dans Rufin un prêtre de l’Occident instruit dans le grec, nous voulons montrer aussi de quelle nécessité il était dès lors de traduire en latin les livres sortis des mains des Grecs.

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On retrouverait sans peine des traces d’un hellénisme direct dans les œuvres de Saint Ambroise. Le haut rang de sa famille lui avait assuré une éducation solide et vraiment littéraire.‘ ‘Il est probable qu’il avait abordé’, comme tous les écoliers de son temps, l’étude de la langue grecque. Né dans la Gaule, élevé à Trèves, transporté plus tard dans Rome, il avait eu à la fois les meilleurs maîtres et les livres en grande abondance. Dans ses fonctions d’administrateur, comme préfet de Milan, il n’avait point fait des lettres son occupation principale; elles n’étaient tout au plus pour lui qu’une distraction et son ardente piété dut encore, les maintenir dans un cercle plus étroit. Une fois devenu évêque, il sentit la nécessité de donner un nouveau cours à ses lectures. Il dut penser à combler les lacunes de son éducation théologique. Nous savons qu’il y mit tous ses soins. Dès l’aube du jour, ses dévotions faites et le saint sa— crifice célébré, il s’asseyait à sa table, dévorant des yeux un volume de l’Ecriture sainte, auquel il joignait quelque commentaire d’0rigène, de Saint Hippolyte, ou quelque sermon de Basile, de Césarée, recueilli par les sténographes d’Orient (‘). n Saint Augustin raconte (2) qu’il lui arriva plus d’une fois d'entrer chez Saint Am— broise et de le contempler lisant à son bureau, sans l’interrompre (a). .

Il est impossible de douter que ces lectures de Saint Ambroise ne se fissent en grec. C’était la destinée de la langue grecque de contribuer à. toute initiation. Elle avait enseigné aux Romains la voie qui conduisait aux poètes et aux philosophes. Elle avait offert au génie mal débrouillé de Rome le secours de ses plus précieux ouvrages. Après l’établissement défi’nitif du christianisme, elle rendait encore à l’Occident le même service. Elle lui ouvrait les trésors de la science nouvelle. Nul ne pouvait avancer dans les

S. Ambr. Vit. à Paulo scripta, p. X, et ep. XLVIl. l.
Conf. VI. 3,

(‘)
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l’) De Broglie. t. II. p. 10.

études sacrées sans recourir à ses livrés.Elle ofirait les modèles, elle donnait les inspirations. Saint Ambroise les a acceptées. Qu’est—ce en effet que son Heæaéméron, sinon une imitation de Saint Basile. Ces six sermons enchaînés l’un à l’autre, expliquant l’œuvre des six jours, sont, à la façon del’évêque grec, un commentaire des premiers chapitres de la Genèse. L’évêque de Milan et celui de Césarée passent en revue la création entière pour u en tirer une série d’applications morales n. En composant son ouvrage Saint Ambroise a eu celui de Saint Basile sousles yeux. En effet, sans lenommer, ille désigne clairement (1), il le contredit dans ces textes. C’est un effet de la diversité des deux esprits. u L’ima— gination d’Ambroise est moins riche que celle de Basile, mais son jugement est plus sévère. Il rectifie sur certains points, avec une critique scrupuleuse, les as— sertions de science douteuse et les conclusions hâtives trop fréquentes chez Basile. Moins de grâce littéraire, et aussi moins de familiarité avec l’assistance; moins de souvenirs des poètes, moins d’allusions aux événe— ments du jour: quelque chose de plus soutenu qui tient l’auditoire à distance...» C’est—à—dire que l’hellénisme conserve encore, même dans ce demi—déclin de sa grâce et de sa force, son vrai caractère de facilité, de jeunesse et d’improvisation libre.

On retrouve un peu de cet esprit aisé et pour ainsi dire joyeux, dans un traité sur le Saint—Esprit qu’Am— broise offrit à Gratien. Il avait mis deux années entières a1e composer. C’était une suite de textes de l’Ancien et du Nouveau Testament, accompagnés de commen— taires dans lesquels on reconnaît sans peine l’inspira— tion des ouvrages précédemment écrits sur le même sujet par Athanase et Basile. L’austérité du génie ro— main y est tempérée par les images riantes que l'esprit

(i) s, Ambr. Hexadme‘ron III. 4; IV.7; V. 18. Op. t. I.

des pères de l’église grecque a répandues à profusion dans ses compositions. Il y a cette abondance de compa— raisons, de figures, de métaphores, qu’on verra toujours reparaître sous la plume des écrivains religieux, lors— qu’ils traiteront les mystères de la religion avec les mouvements du style oratoire. Ainsi la personne divine du Saint-Esprit est représentée sous mille formes, sous mille noms différents. Il est la lumière, la vie, la source; il sort de la bouche de Dieu; il est Ponction ou l’eau sainte dont les âmes sont enduites ou arrosées. On croi— rait lire Saint Basile ou Saint François—de—Sales dans ce passage, où la magnificence orientale semble avoir passé à l’Italie grâce à. l’évêque de Milan: a Voyez le Seigneur se dépouillant de ses vêtements et se cei— gnant les reins d’un linge, versant de l’eau dans une aiguière et lavant les pieds de ses disciples. Cette eau était la rosée céleste. . . tendons—lui les pieds de nos âmes. (Et nunc eætendentes pea’es animarum nostrarum.) Venez, Seigneur Jésus, dépouillez ces vêtements que vous avez pris pour nous; soyez nu pour me vêtir de votre miséricorde; ceignez—vous pour nous ceindre aussi d’immortalité... Comme un Dieu, vous envoyez la rosée du ciel. . . que cette eau vienne donc, 6 Seigneur, sur mon âme et sur ma chair, et que, sous l’humidité de cette pluie, les vallées de nos âmes et les champs de nos cœurs reverdissent (‘). n

L’Occident n’eut pas de disciple plus fidèle aux enseignements de la Grèce que le saint et éloquent évêque de Milan. Il suit pas à. pas Saint Basile. C’est d’après cemodèle qu’il reproduit, en l’allongeant outre mesure, cette scène pathétique: Un pauvre, obligé de vendre un fils pour nourrir le reste de sa famille, hésite dans de cruelles angoisses. Il se dit : Qui vendrai—jc le

(‘) St. Ambr. De Spiritu Sancto. t. Il. p.602ÆŒ~

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