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ÉROTOCRITGS.

POEME EN GREC MODERNE, DU xv1‘ SIÈCLE.

Quand on a voulu étudier la littérature des Grecs depuis la chute de Constantinople, on s’est longtemps contenté de l’histoire de quelques savants exilés. Ils avaient porté en Italie, en France, en Angleterre la science proscrite et bannie par les Turcs, on ne pouvait pas oublier leurs noms. L’occident n’a point été ingrat à leur égard. Depuis le xv1° siècle on a largement rendu hommage aux érudits qui nous ont initiés à la connais— sance de leur langue. C’était justice. Hermonyme de Sparte, Chrysoloras, Musurus, Lascaris, Chalcondyle ont bien droit a notre gratitude pour nous avoir ouvert les trésors de la science grecque. Mais en fuyant ils n’avaient pas emporté toute la Grèce avec eux. Il restait encore dans ce pauvre pays destiné a gémir si longtemps dans l’ignorance et la servitude, une part, bien faible hélas, toutefois vivante, del’antique génie des Hellènes.

Tandis que l’Europe savante se refaisait aux sources de l’hellénisme de Platon et d’Homère, les Grecs asservis consolaient leur triste condition par une littérature avilie comme eux. Athênes n’était plus qu’une bourgade sans nom, la plus pauvre et la moins instruite de tout le nouvel empire des Turcs. Pourtant, sur la terre ferme, dans les îles, on essayait encore de balbutier en vers quelques tristes poèmes, fruits du malheur. Tous les Grecs n’avaient pas fui. Beaucoup, les moins dignes sans doute d’attirer nos regards, avaient continué de vivre sur le sol de la patrie. Ils persistaient dans les traditions de la foi chrétienne, et ne connaissaient plus de la langue de leurs aïeux que les chants de l’Église. Partout ailleurs qu’à l’église, ils parlaient un idiome qui, pour remonter aux temps les plus anciens de la Grèce, n’en était pas moins défiguré par toutes sortes de difi‘ormitéé et d’incorrections. Ce Romaïque tant méprisé, conservait cependant l’étincelle de l’esprit grec. Il devait être l’instrument de la régénération de tout un peuple: il était le sceau de son origine, et la promesse de ses destinées dans l’avenir.

Sous cette déplorable livrée qui cacha longtemps la langue de Sophocle, il y avait tout un monde. Faut—il s’étonner qu’il ait été méconnu du XVI" siècle jusqu’à l’époque du réveil de la Grèce? C’était le pays de Pigno— rance, du trouble et de la confusion. La langue est gâtée, oblitérée; plus d’enseignement dans les écoles; chaque jour elle tombe plus bas, et n’offre plus que des ruines défigurées. Néanmoins dans ces débris il germe quelque chose de nouveau. C’est la loi de l’esprit hu— main. Un peuple, quelque mutilé qu’il soit, ne peut se passer de poésie. Au contraire, plus sa misère est grande et profonde, plus il a besoin des consolations et des illusions du poète; surtout si ce peuple a gardé le caractère d’une sorte de prédestination divine. Seulement il fait sa poésie à son image. Elle est ce qu’est sa langue: humble, abaissée. Telle fut la poésie romaïque.

Ceux qui savent trouver des charmes aux recom— mencements de l’esprit humain, jugeront que cette poésie n’est pas dépourvue d’une grâce enfantine et naïve. On le vit bien quand Fauriel vint en faire la manifestation à l’Europe surprise et charmée. C’était la spontanéité et la fraîcheur de l’enfance, la où nos yeux n’avaient vu que les rides flétries de la vieillesse. Le

point de vue était changé désormais. En efiet, du côté de l’érudition classique, l’infirmité avait depuis long— temps atteint à ses dernières limites. Les œuvres de Phrantzès, par exemple, justifient pleinement ce que M. Egger a dit du triste spectacle d’une imbécilité caduque Mais il y avait autre chose à côté de ces pauvres imitations de l’ancienne Grèce. Dans ces basfonds peu visités des érudits, il se développait une végé— tation neuve, quoique maigre; l’esprit grec n’avait pas perdu sa fécondité d‘autrefois: il continuait à produire des livres populaires. On ne cessait de les imprimer à Venise notamment; de la, ils se répandaient dans l’Ar— chipel, dans les îles de la mer Egée; ils se lisaient ou se chantaient dans le peuple : les savants les méprisaient. Cependant ces chétives compositions conservaient chez les petits et les ignorants l’amour de la patrie, le sou— venir d’une langue jadis libre. Qui peut dire que ces chants dégradés n’ont pas été pour beaucoup chez les Grecs dans la persistance du génie national, dans l’opiniâtreté à se défendre contre un maître puissant, dans ces tentatives répétées de soulèvement, qui n’ont cessé de remuer les âmes et de les préparer à la grande ex— plosion qui marque pour ce pays une ère nouvelle, une renaissance entière?

Parmi ces ouvrages, il en est un qui a conservé toute sa popularité: c’est. le poème intitulé ’Epœtôxpmoç. Nul livre n’a été lu davantage depuis le XVI“ siècle. Quoique les progrès de la langue nouvelle, et l’application des Grecs d’aujourd’hui à étudier les ouvrages savants de leurs ancêtres, doive affaiblir de jour en jour la vogue dont ce roman a joui, il ne laisse pas d’être encore dans les mains des femmes et des jeunes gens. Sa grande

(‘) La Grèce en 1453, mémoire lu en séance publique annuelle des cinq madémies de l’lnstitut, le 16 août 1864.

célébrité, les agréments qu’il offre à ses lecteurs, ont fait dire à Coray en parlant de son auteur, Vincent Cornaro, qu’ilfiest resté jusqu’à nos jours l’Homère de la littérature populaire Oôæoç aivau ‘o psxpi 10082 "Op:qpoç I‘:ñç xu3ai‘x‘ñç qathohoyiae

Il n’est pas un voyageur en Grèce qui n’ait été frappé de la faveur dont cet ouvrage est l’objet Ceux qui l’ont lu partagent l’engouement des Hellènes pour cette composition. Fauriel en parle avec éloges dans le dis—cours préliminaire des chants populaires de la Grèce; Pashley, dans ses voyages en Crète (a) en dit autant. William Martin Leake dans ses recherches sur la Grèce en a fait une analyse exacte et suivie Il n’a pas manqué de nous dire que ce poème est le plus estimé de ceux qu’il a entendus en langue romaïque. Ily trouve, malgré le déchet du langage, un art ingénieux

dans la conduite des événements, une grande facilité _

de versification, un certain degré de vigueur qui se maintient jusqu’au bout de l’œuvre: « and the author must be allowed lo have shouwn some ingenuity in the conduct of his story, and the arrangement of its inci— dents, with a great facilily of versification and a cer— tain degree of oigor, which he maintains to the end. C’est, dit—il encore, un curieux échantillon du dia—lecte romaïque dans cette période éloignée; il nous fournit un moyen de juger les dispositions des Grecs pour la poésie dans le XVI" siècle, époque où il fut composé, et leur goût dans le XVIII" où il a été réim

(1) Coray: lettres, p. 230. ‘(1) Je dois cette note a la complaisance amicale de M. Bikelas : u Je vois dans le n° 727 de la Clio que M. Tozer publie dans l’Academy des notes sur la Crète, où il dit que, dans la partie orientale de Pile, les paysans chantent encore des extraits de l'Érotocritos. Il y a des vers de ce poème qui sont devenus proverbes partout en Grèce.»

(3)P.11, t. I.

(‘) Researches in Greens by William Martin Leake London. 1814, in-4‘’. p. 101 et 59.

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