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Sept jours passés, le prince rappela le capitaine et le changea. Asa place il mit un autre capitaine, sire Hugues Tatiamé, qui était parent de la dame, Le gouverneur lui recommanda en secret, par amour pour le roi, de sou— lager un peu l’infortunée. Sir Hugues remplit la fosse de terre, il y fit descendre un menuisier, qui garnit la fosse de planches, il donna à la malheureuse des draps pour dormir, il la traita bien, en lui servant à manger et a boire. Tous ces faits arrivèrent en occident aux oreilles du roi de Chypre.

Le roi écrivit à la reine une lettre fort irritée. u J’ai su le mal que tu as fait a ma bien chère madame J canne Laleman; en conséquence, je t’annonce que, si je re-viens à Chypre, avec l’aide de Dieu, je veux te faire tant de mal que tout le monde en tremblera. Ainsi, avant que je revienne, fais donc tout le mal que tu pourras. r Aussitôt que la reine eut reçu la lettre, elle manda au capitaine de Kerinia de venir a N icosie avec sa femme, qui priera la reine pour la dame J canne dont nous avons parlé, et de la tirer de la fosse. Ils le firent et la retirèrent de la fosse et ils lui dirent : u Nous sommes allés trouver la reine, nous l’avons priée, elle vous a fait grâce, remerciez—la.» Et ils l’envoyèrent à la ville. La reine ordonna qu’on la fit venir devant elle, et ordonna qu’on lui remit tout ce qu’on avait enlevé de sa maison. Et la reine lui dit: «Si tu veux que nous soyons amies. si tu veux avoir mon affection, va dans un monastère.» La dame Jeanne lui dit : « A vos ordres, madame, indi— quez moi le monastère où je dois aller. » Et elle lui or— donnad’allerà Sainte—Photiné,c’est—à—dire Sainte-Claire. La dame ci—dessus, resta un an dans la fosse de Kerinia et dans le monastère et sa beauté ne passa point.

Sachez que le même roi Pierre, avait une autre maîtresse,lschiva de Standeli, femme de sire GrenierLepetit et parce que la dame ci-dessus, Ischiva, était mariée, elle ne pouvait lui faire aucun déplaisir; qui m’a dit cela, c’est la belle—mère de Georges, Marie de Nouzé le Caloyer, fauconnier de sire Charis de Giblet, au pays de Galatta, qui connaissait ce seigneur et le ser-— vait, et il a su cela.

Venons maintenant à ce qui arriva à cause des péchés de la reine. Le diable de la luxure, maître de tout mal, fondit sur le cœur de messire Jean De Morphe, comte de Rochas; il lui fit concevoir un vif et grand amour

_ pour la reine. Il s’y prit de tant de manières, il donna

tant de présents aux entremetteuses pour réussir, qu’il finit par obtenir ce qu’il voulait, et que tous les deux se trouvèrent ensemble. L’affaire fut bientôt répandue dans le pays; on sut comment s’était fait ce péché, tout le peuple ne parlait plus de rien autre chose, si bien que les domestiques mêmes s’en entretenaient. Les frères du roi l’apprirent aussi, et ils en furent vivement blessés. Ils songèrent au moyen de faire passer ce grand mal, pour qu’il ne s’en produisit pas un autre plus grand, comme il arriva.

Sur ces entrefaites arriva messire Jean Visconti, auquel le roi, en partant, avait donné l’ordre de veiller sur sa maison, et les seigneurs commencèrent à l’in— terroger sur le compte de madame la reine, et surtout ils lui demandèrent si c’était la vérité. Le noble chevalier leur dit: Non. Il ajouta: « ‘Mes seigneurs, qui peut être maître de la bouche du peuple, qui est toujours prêt a dire du mal de chacun, et à cacher le bien des autres? » Il dit encore: « Dieu sait, qu’à l’heure où j’ai appris ceci j’ai failli tomber à terre évanoui, car je ne sais que faire. Mon maître le roi m'a donné la charge de veiller à son honorable maison, plus que ses frères mêmes. » Alors ils lui disent: « Il nous semble qu’il en doit être instruit par vous plutôt que par un autre. ” Le bon chevalier rentra chez lui et il écrivit au roi une mauvaise lettre qui disait ceci : u Mon très—honoré maître, d’après vos ordres, je suis votre représentant dans votre royaume, il faut que votre seigneurie sache que notre très—élevée dame et reine, votre sainte compagne, va bien ainsi que vos frères ; et ils ont grand désir de vous revoir. Quant aux nouvelles de l’île, maudite soit l’heure où j’ai pensé a vous écrire, trois fois maudit le jour où vous m’avez chargé de sur— veiller votre maison, car il faut que je vous tourmente le cœur en vous racontant les nouvelles. Je voudrais les taire, mais j’ai peur que votre seigneurie ne les ap— prenne de quelque autre, et alors je serais châtié. Voilà pourquoi je vous parle de cela, et je prie Dieu et votre seigneurie de n’en prendre pas de dépit. On dit dans le pays, que votre brebis s’est égarée et qu’elle a été trouvée avec le bouc, et l’on dit que le comte de Rochas a un grand amour pour notre dame la reine. Il me semble que ce sont des mensonges; mais si j’en avais eu le pouvoir, j’aurais voulu recher— cher d’où et de qui est sorti ce propos, et j’aurais fait que personne ne fût assez audacieux pour débiter de telles infamies. Je prie donc votre seigneurie de ne faire pas de bruit au nom de Dieu et par la bonne vie de votre royauté. Ecrit dans la ville de N icosie, le 12 dé— cembre 1368, de J .—C. n

Je vous ai déjà parlé de l’amour que le roi avait pour la reine, par suite de cet amour il lui avait promisque partout où il se trouverait il prendrait la chemise de la reine, et la tiendrait la nuit dans ses bras, pour dormir. Son chambellan portait donc partout avec lui le vêtement de la reine et le mettait sur son lit, et si quelqu’un dit: « Comment, ayant tant d’amour, avait-il deux maîtresses? » je dirai qu’il le faisait par la grande luxure qu’il avait, et parce qu’il était un garçon vigoureux.

On lui apporta la lettre; c’était la nuit quand on lui apporta cette triste nouvelle. Aussitôt il ordonna a son chambellan d’enlever le vêtement de la reine d’entre ses bras, ce serviteur s’appelait Jean de la Chambre, et il lui dit de ne plus mettre le vêtement sur son lit. Alors il soupiraet dit : u Anathème sur l’heure et sur le jour où l’on m’a remis cette lettre; la lune assurément était dans le signe du capricorne quand on me l’a écrite. n

Le roi, en homme sensé, ne fit rien paraître, et il se fit beaucoup de violence pour montrer de l’allégresse, mais il ne le pouvait pas. Ses chevaliers voyant a son visage qu’il avait une très-vive peine l’interrogèrent et lui dirent: cc Dites—nous ce que vous nous cachez; si nous le savions nous pourrions partager avec vous votre ennui. ”

Le roi soupira et leur dit: « Mes chers amis, je prie Dieu qu’il n’arrive jamais a mes amis pareille nouvelle, pas même a mes ennemis, c’est un message très—amer et empoisonné, qui ne peut se partager; il entre dans le cœur comme un nœud, et comme cela reste dans mon cœur. Il n’est personne qui puisse le guérir, excepté le Tout—Puissant. Et je vois bien que le Roi des rois est irrité contre moi, car je ne me suis pas contenté de l’héritage que m’avaient donné mes parents, j’ai cher— ché à prendre ce que n’avaient pas mes pères, et il a fait que mes amis prennent vengeance de moi plus que de mes ennemis; c’est pourquoi il dit: Garde—moi de ceux en qui j’ai confiance, parce que je prends mes gardes moi—même contre mes ennemis. » Et les pauvres chevaliers tombèrent dans une grande douleur, ils in— terr0geaient leurs serviteurs s’ils connaissaient quelque chose sur ce sujet.

Le roi voyant d’ailleurs qu’il n’avait plus rien à faire dans le pays de l’occident, ayant l’assurance de la paix avec le sultan, dit adieu aux princes de l’occident, il monta sur son navire et il revint à Chypre. On le reçut selon les coutumes royales, on lui fit des fêtes et un joyeux accueil pendant huit jours. Il faut que nous revenions au comte messire Jean de

l Morphe. Lorsque vint la nouvelle à Chypre que le roi

avait terminé ses afl‘aires, et qu’il était près de retour— ner, le susdit messire Jean de Morphe fut en grand souci a cause de l’arrivée du roi; il craignait qu’on ne lui racontât la chose, et surtout les maîtresses du roi, pour contrarier la reine. Or il envoya deux pièces d’étofi‘e d’écarlate, l’une à la dame J eanne Laleman, l'autre àla dame Ischiva de Standeli, de couleur fine, et mille pièces d’argent àchacune, et il les fit prier de lui promettre qu’elles ne diraient rien, pas même au roi, et si elles entendaient quelqu’un le dire, de le contredire comme un menteur. Les dames promirent de le faire, et elles le firent en effet.

Le roi s’étant mis en mer, il s’éleva une grande tempête, et il fit vœu, s’il arrivait à bon port en Chypre, d’aller visiter tous les monastères du pays et d’y faire ses prières. Le ciel le sauva, il arriva heureusement ‘a Nicosie, il alla visiter les monastères. D’abord il alla au monastère de Sainte—Claire, et il donnaàmessire Jean Moustri beaucoup de pièces de monnaie, et celui—ci les porta avec lui. Il prit l’autorisation de l’abbessse, et ils montèrent dans les cellules des nonnes. Il entra dans la cellule de la dame Jeanne Laleman, et celle—ci se mit à genoux, elle baisa la main du roi, et le roi l’em— brassa avec grande affection, il lui donna mille gros d’argent, et lui ordonna de déposer sur le champ l’he— bit de religieuse, de quitter le couvent puisqu’elle y était entrée sans sa volonté, sur l’ordre de la reine. Le roi continua ses dévotions dans les couvents, donnant à chacune de ces maisons pour le salut de son âme. Le roi vint au palais, et fit de venir devant lui les deux dames; il les fit mettre dans une chambre, et là il les

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