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Le père du chroniqueur Léontios Machæras, vivait à la fin du XIV" siècle, il était considéré par les souverains de l’île, et il avait une place dans leur conseil. On le voit après la mort de Pierre II, en 1382, prendre une part active à l’élection de Jacques I“. Il eut quatre fils. Léontios, notre chroniqueur, apparaît dans l’année 1426, à la suite de Jean, dans une expédition contre les soldats égyptiens, qui avaient envahi l’île de Chypre. On le revoit sous Jean II, en 1432, il est chargé d’une mission auprès du sultan d’Icone. C’est dans ce pays que

' le Français Bertrandon de la Brocquière le rencontré

avec son compagnon d’ambassade Lyachin Castrico : cc Item, dit—il, trouvay en Larande un gentilhomme de Cypre que l’en nomme Lyachin Castrico, et ung aultre que l’en nomme Lyon Maschere, qui parlaient assez bon français n

La chronique qu’il a composée part de Constantin—le— Grand et s’arrête à l’année 1432. Elle n’entre vraiment dans les détails de l’histoire de Chypre qu’à partir du règne de Pierre Icr en 1360. Cet écrivain peut, par son exactitude,satisfaire les plus difficiles, et parfois il abuse de la patience du lecteur. Il porte un grand scrupule dans les minuties, non-seulement il indique l’année et le mois de chaque événement ; il en désigne encore la semaine, le jour et quelquefois l’heure. Il transcrit les lettres qu’il cite, il compte les personnes qui ont assisté au fait qu’il rapporte, et souvent interrompt le fil de son récit pour introduire une liste de chevaliers obscurs dans la nar— ration d’un événement plus obscur encore.

Diomède Strambaly l’a traduit en Italien. Il s’est contenté de dire que l’original était écrit en grec; Amadi l’a mis à profit sans le nommer, et Boustronios,

(1) De Mas Latrie, III. 3.

qui l’a souvent copié, ne l’a pas cité dans le nombre de ses auteurs

De cette chronique, nous ne voulons extraire que quelques pages dont nous donnons ici la traduction. On y verra une aventure tragique où se trouvent mêlés plusieurs personnages français C’est une page inté— ressante et dramatique de l’histoire des mœurs des oc— cidentaux, transplantés par la victoire dans des régions de la Grèce. Les passions qui sont en jeu dans cette scène, la jalousie, la brutalité, la vengeance, étaient bien propres à la rendre populaire, aussi l’est—elle devenue. Du temps même de Léontios Machæras, nous voyons par son témoignage qu’il n’était bruit que des amours de la Reine‘avec Jean de Morphe, comte de Therouka; jusqu’aux jeunes filles, tout le monde s’en entretenait mu’. âcpawspcôÔnv, 1:ô 1tpâ‘zpntv si; ô7cqv o:hv xc’>pav 1td‘iç âyiw;v ciæowz 1‘tapavopr’a, and 0610; b )œzôç 3èv ñänyärov aï70wv, ro’aov 5‘Tl. êEnyoüreËv "ce mi. ra‘; xorcslùia (3) sa. Si la faute de la Reine Eléonore d’Aragon, se répandit si vite dans le peuple, quand la coupable avait tout intérêt à la cacher, ce dut être bien autre chose de la vengeance contre la malheureuse J canne Laléma, il y avait de quoi dans les deux cas exercer la malignité, et soulever la compassion populaire. De si cruels traitements infligés par une épouse irritée à une rivale qu’elle déteste; des inven— tions si atroces de la haine, l’étrange rencontre du roi et de sa maîtresse dans un couvent, le retour au palais d’un roi justement désireux de venger son honneur, les

(I) V. Constantin Sahas, t. Il. p. pxe‘. .

(3) C’est le récit de la. vengeance que la reine tire d'une des maîtresses du roi son mari Pierre II; celui des amours de la reine en l'absence du roi; du retour du prince instruit de la mauvaise conduite de sa femme; de la rencontre inattendue qu’il fait de sa maîtresse dans un couvent où la jalousie de la reine l’a confinée; de ses inquiétudes. de son désir de se venger, de la manière enfin dont sa colère est détournée par de trop sages conseillers sur un innocent pour tranquilliser la. conscience du roi de Chypre.

(3) c. Sathas, t. u. p. 166.

intrigues d’un amant qui réussit à le sauver du péril, la fin tragique du malheureux Jean Visconti qui expie par la mort l’infidélité de la reine, et son propre dévoue— ment à son devoir et à l’honneur de son roi : tout cet ensemble de circonstances n’a pu manquer d’agir avec force surles imaginations populaires. En d’autres temps on en eut fait un drame, on en fit alors des chansons. Ce talent était le seul qui restât au peuple grec de sa faculté épique.

Au tome troisième (le second n’a pas paru) de son ou— vrage intitulé Ta‘z Ku1tptaxo‘t, M. Athanase Sakellarios (‘), rapporte sous les n°s 15 et 16 deux chants qu’il attribue à l’époque de la domination des français dans l’île de Chypre (1191-1473). Il y reconnaît, ce qui n’était pas diflicile, l’histoire des amours d’un roi avec une certaine Arodaphnousa, ses indications s’arrêtent la. Grâce a la publication de M. Sathas, nous pouvons dire d’une manière précise et le nom du roi, c’est Pierre II, et le nom véritable de sa maîtresse, J canne Laléma, et donner la date rigoureuse de cet événement. On remarquera que dans ces deux chants populaires qui ne rapportent qu’un seul et même fait, l'imagination n’a rien inventé. Le récit au contraire se trouve dépouillé de beaucoup de circonstances intéressantes qui n’ont point été répandues dans le public. On a été au dehors du palais imparfaitement renseigné sur tous les détails de cette sombre affaire, ou bien avec le temps,ces détails ont été oubliés. Le poète qui a mis en chanson la tragique aventure n’a su que le gros du récit; il n’a vu que la vengeance de la reine, il la rendue plus sanglante et plus irréparable qu’elle ne l’avait été. Dans ces deux chansons la maîtresse du roi est tuée, et Pierre II n’a plus qu’à punir son épouse, sans agir contrairement

(‘) Tàt Kwrpuxà, ñ‘rot 1rpezyy.autœ 1repl Tuoypmqaiuq, ’ApxouoÀoyiœç, o-wrw1mfiç,îwopiuç, gwÛoÀo‘ylaç xotl ôwùzxroü ‘I:Ÿjç KwtpoU. — ‘Ev ’A6nvaïç, 1855-1868.

aux habitudes de ce genre de poésie, c’est l’histoire,

c’est la réalité qui est plus émouvante, plus riche en .

détails pathétiques, en circonstances dramatiques. On a lieu de s’étonner, puisque, suivant le chroniqueur, tout le monde s’entretenait des amours de la reine, que le poète n’en ait rien dit, qu’il ait passé sous silence la rencontre imprévue, dans un couvent, du roi et de sa maîtresse : il y avait là de quoi intéresser vivement un auditoire. Peut-être y avait—il, sur le même fait,d’autres récits qui ne sont pas venus jusqu’à nous, et que le hasard fera quelque jour reparaître. Faudrait—il aussi conclure de cet exemple que, dans ces sortes de monuments historiques, la vérité n’a jamais été dénaturée par l’exagération des chanteurs? Ce serait aller trop loin que de réhabiliter la légende et la réduire à n’être plus qu’un minimum de l’histoire.

Ces deux chansons sont d’un mérite inégal. Celle que nous donnons la première porte le n° 16 dans Sakellarios. L’autre qui porte le n° 15, est plus rude de langage, moins développée, beaucoup moins riche en détails, et beaucoup moins pathétique. Dans l’une et dans l’autre il se rencontre des particularités absolu— ment semblables qui prouvent une communauté d’ori— gine, il n’y a de difi'érence que dans le talent des deux poètes. L’auteur du n° 16 a plus d’imagination, plus de grâce dans le langage, plus d’attention àmultiplier les circonstances capables d’attendrir les auditeurs. En voici l’analyse.

Arodaphnousa aime le prince d’un amour naïf etfidèle. Appelée devant la reine, elle se pare de vêtements de choix. Elle met dans sa toilette une coquetterie tou— chante; elle réfléchit en chemin aux paroles dont elle saluera la reine. Elle veut y mettre toute gentillesse et toute bonne grâce. La perfidie de la reine, les feintes caresses dont elle la couvre: la joie d’une première

journée où rien ne transpire des cruels desseins qu’elle a formés; l’abandon d’Arodaphnousa la malice des suivantes qui rient de loin et prévoient l’issue de cette fatale aventure ; l’imprudente étourderie de la maîtresse du roi, ses propos insultants qu’une servante a recueillis et qu’elle rapporte à la reine, forment un premier acte, pour ainsi dire, admirablement conduit.

La reine a résolu de se venger. Le lendemain un nouveau message appelle Arodaphnousa près d’elle. De tristes pressentiments viennent au cœur de la jeune fille. Elle se rappelle ses paroles inconsidérées, elle craint bien de ne pas revenir chez elle. Elle ne prend plus, comme la veille, les vêtements les plus riches et les plus éclatants; au contraire elle se couvre de noir. Par un docte souvenir, ou plutôt, par la conformité du génie grec, toujours semblable a lui—même, jusque dans la dégradation du moyen âge, l’auteur de cette chanson se rapproche d’Euripide. On sait comment, dans la tragédie d’Alceste, cette malheureuse jeune femme, avant d’expirer pour sauver son mari de la mort, dit un adieu éloquent à sa maison, à ses enfants, aux autels de ses dieux, à sa couche nuptiale! Cette admirable scène, 3. toute proportion gardée, son pendant dans notre chanson. Les adieux d’Arodaphnousa à sa maison, à sa chambre, à ses coffres qu’elle n’ouvrira plus, a son petit enfant qu’elle a endormi et qui se réveillera dans les bras d’un autre, sont, dans un autre style, d’une inspiration aussi gracieuse, aussi touchante que celle d’Euripide. Il est impossible de n’être point ému en les lisant.

Quand elle va mourir, elle n’est pas moins éloquente en saluant d’un dernier adieu le roi qu’elle aime depuis huit ans d’un amour si sincère : elle pousse un cri. Cette voix suprême arrive à l’oreille du roi. Il fait aussitôt seller son cheval, il accourt, il entre en faisant voler la

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