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poème, dont nous avons donné le texte pour la pre— mière fois, a l’avantage de répondre au manuscrit des Nani dans les parties où celui—ci est plus complet que celui de Pouce de Léon; il a l’avantage, plus considérable encore, de combler les lacunes regrettées par M. Moust0xydis, de nous donner les articles primitifs, qui se retrouvent dans le poème latin de maîtreThibaut. Il offre, surtout, des ressemblances surprenantes avec les fragments d’un Pfiysiologus qu’a publiés le cardinal Angelo Mai, dans le tomeVll, de ses A uctores classz‘cz‘. Je ne sais même si l’on ne devrait pas dire qu’il est l’ori— ginal de cette œuvre latine attribuée à saint Ambroise.

I [auteur de cette composition, quel qu’il soit, rapporte '

l’opinion d’un Physiologus qui lui sert d’autorité. On ne voit rien de semblable dans le poème grec. Pourtant les détails consacrés à certains animaux dans les frag— ments du savant cardinal sont de tout point ceux de notre poème. On peut s’en convaincre par le morceau sur la vipère que je donne en note

C’est dans le manuscrit grec de la Bibliothèque nationale, coté sous le numéro 390, que j’ai vu une première copie de ce poème. Elle commence au recto du folio 77 et porte ce titre: 'Ex coü (DwwÀo’you mg‘: çu'œœ; ml ei'è‘ouç Cciwv mi épmæcïw, mi ‘i; àvarywvh *:Œw a‘zvÛpénæv (b; ëy_av..

Ce manuscrit, dont j ’ai déjà parlé (’), appartient au quinzième siècle. Toutes les pièces qu’il renferme

(l) Vipcra genus est serpentis venenosæ. Physiologus autem de Vipcra dixit: quoniam capite usque ad umbilicum femina est; de umbilico usque ad caudam Crocrodilli habet figuram. Vadum autem feminæ non habent in siuu suo, sed et foramen nous habent; si masculus voluerit cognoscerc feminam, efl‘undit semen in 03 feminœ. et cum sorbuerit femina præcîdit necessaria masculi, et statim moritur masculus. Dum autem creverint in utero matris filii, comedunt matris veutrem, et sic t'oris exeunt. Patrolæ ergo sunt et matrolœ. t. Vil, p. 588.

(2) Étude sur une Apocalypse de la Vierge Marie. — Histoire de Ptocholéon. étude sur un texte grec inédit.

remontent beaucoup plus haut et viennent d’un temps où la langue grecque , quoique déjà sensiblement altérée, n’a pas encore perdu tous les ca— ractères de l’époque classique. Ce Physz‘ologus, écrit dans l’idiome mélangé des œuvres populaires du douzième siècle, présente une suite de 1132 vers de 15 syllabes. A ce nombre il faut ajouter une certaine quantité de pages et de lignes où s’oflre un étrange ac— cident. La versification est tout—à—coup suspendue; il succède aux vers un certain nombre de pages en prose qui reproduisent, non pas le texte publié par Ponce de Léon, mais celui du manuscrit des Nani. Chose singulière, ce n’est pas un accident produit par le hasard, le sens n’y souffre aucune interruption, et le même fait se retrouve au même endroit, de la même manière, dans une autre copie de ce poème.

La bibliothèque nationale possède, en effet, dans le manuscrit grec coté sous le numéro 929, folio 326, un autre exemplaire du Physiologus. Il est attribué au quatorzième siècle. L’écriture, plus facile à déchiffrer que celle du numéro 390, dont les abréviations sont d’une hardiesse et d’une quantité surprenantes, ne laisse pas d’offrir encore des difficultés, parce que l’encre, en beaucoup d’endroits, a rongé le papier, qui n’offre plus alors que le vide d’une déchirure régulière et irréparable. Cette nouvelle copie a ajouté elle-même quelques détails au texte que j ’avais eu d’abord sous les yeux; elle l’a complété en plusieurs endroits, elle a comblé quelques lacunes, rétabli quelques vers qui avaient échappé au copiste du quinzième siècle.

A part ces légères différences et d’autres encore qui viennent d’un changement de disposition dans l’o‘rdœ des animaux, assez insignifiant pour l’èns‘enlblè du poème, ces deux copies reproduisent le même ouvrage. En nous le donnant à deux reprises, äla distance de cent ans, elles nous font comprendre que cette œuvre d’une physique souvent bizarre, mais d’une orthodoxie irréprochable dans les sens anagogiques qui suivent l’histoire de chaque animal, était d’un usage très. répandu. On peut croire qu’elle se recommandait surtout aux prédicateurs du moyen âge, puisque nous avons entendu Ponce de Léon, en dédiant cet opuscule de saint Epipbane au pape Sixte—Quint, déclarer qu’il pouvait grandement servir à l’instruction des peuples.

Si MM. Môustoxydis et Schinas n’avaient pas fait connaître le manuscrit des Nani qui porte expressément le nom de saint Epiphane, on aurait pu croire, en comparant nos deux manuscrits au texte de Ponce de Léon. que l’auteur du Physz‘olagus en vers qui nous occupe n’avait fait qu’une amplification du texte assez réduit du saint évêque de Constance. C’est l’idée qui s’ofi‘re d’abord à. l'esprit. Mais il faut y renoncer quand on compare ensemble l'article de l’éléphant tel qu’il se lit dans Ponce de Léon, dans le manuscrit des N ani et dans nos deux copies versifiées.

Celui de Ponce de Léon est d’une composition sèche et serrée; il est loin de donner tous les détails du manuscrit Nani. Entre la prose de celui—ci et les vers des ma.— nuscrits nos 390 et 929 la ressemblance, au contraire. est complète. On lit également dans la prose et dans les vers, après toutes les autres inventions débitées au sujet de l’éléphant, ces indications qu’aucun natu— raliste ne voudrait garantir aujourd’hui : l’éléphant s’appuie pour dormir au tronc d’un arbre; le chasseur le scie méchamment, il tombe. Elien nous apprend cette manière de s’emparer de l’éléphant; mais voici ce qu’il ne dit pas: « Si l’on ne se hâte de mettre la main sur la bête, elle s’éveille, elle pousse d’une voix forte des cris plaintifs. A ces cris accourt un grand éléphant Il essaie de le soulever, il ne peut y parvenir. Il crie encore; quatre éléphants viennent à cette fois, leurs efforts sont inutiles. Deux se mettent à crier, survient un petit éléphant, qui se glisse sous la bête renversée et la remet sur ses pieds.» L’interprétation pieuse de ce texte est de tout point la même dans les manuscrits. «Quel est le grand éléphant qui ne peut relever lavictime du chasseur? c’est Moïse. Les quatre autres, qui sontils? les Evangélistes. Qui sont les deux qui crient? ce sont les apôtres. Et le petit éléphant ? c’est J ésus—Christ, qui a fait sortir Adam du tombeau » .

Les articles consacrés au vautour, à la gorgone, présentent de même une abondance de détails qui font paraître plus décharnés les minces extraits d’Epiphane, et complètent l'œuvre mutilée de Ponce de Léon.

Peut—on dire que le poème a été l’original de la version en prose? Non ; le style du manuscrit des Nani est d’une langue très—correcte et tout—à—fait ancienne. Il a certainement devancé d’un grand nombre de siècles le Physiologus en vers dont nous avons deux copies a Paris. La nature du style en est une preuve assez forte, outre que la critique ne peut se refuser à en voir une plus forte encore dans la transformation de la prose en vers poli— tiques.Nos poèmes chevaleresques du moyen âge ont eu. il est vrai, un sort tout différent; composés en vers, ils ont éte mis en prose vers la fin du quatorzième siècle. La raison en est facile a saisir. Lorsque la fécondité poétique d’un premier âge s’épuise dans une littérature qui suit un développement régulier, la prose, perfec— tionnée par les progrès du temps, vient en aide à l’ins— piration languissante et concourt en auxiliaire utile à la propagation d’œuvres capables d’intéresser encore les lecteurs. Dans la Grèce du moyen âge, il se produisit un mouvement contraire. Les œuvres en prose d’une époque littéraire, qui conservait les traditions d’un style pur et sévère, subirent. dans la décadence de la langue, une métamorphose, il fallut, pour les rendre populaires, les accommoder au goût nouveau du peuple.

Il y eut, dans la Grèce, des onzième, douzième, treizième et quatorzième siècles, une abondance surpre— nante de compositions en vers de toute sorte. Les vicissitudes de la politique et de la conquête des Occidentaux d’abord, des Turcs ensuite, ramenèrent les peuples de la Morée et ceux des régions qui avoisinaient Constantinople a cette sorte d’enfance où les vers sont un lan— gage attrayant pour les lecteurs, un instrument facile aux mains d’auteurs épuisés, de compilateurs fatigués et d’arrangeurs infatigables.

Je ne crois pas m’éloigner de la vérité en attribuant à. ces causes la transformation qu’a subie le texte du manuscrit des Nani. Les extraits qu’en ont donnés les éditeurs, dont j’ai rappelé plus haut les noms, m’empêchent de douter que le Physiologus en vers ne soit l’arrangement d’un texte en prose beaucoup plus ancien. très—différent surtout du texte donné par Ponce de Léon. L’édition de ce poème permettra une confrontation facile avec l’ouvrage que renferme aujour— d’hui la bibliothèque de Saint Marc, et jettera quelque lumière sur l’opuscule que le Père Petau_ a publié dans les œuvres de saint Épiphane.

Les manuscrits de Paris, complétés l’un par l’autre. ajouteront un anneau à la chaîne qui rattache les plus anciens Physiologus grecs à nos Bestiaires du moyen âge. Dans la très—savante préface que M. Hippeau a mise au—devant du Bestiaire de Guillaume, clerc de Normandie, on peut suivre, depuis l’époque d’Origène. de saint Basile, d’Eustathe, de saint Ambroise, jusqu’au treizième siècle, la filiation de ces œuvres qui s’enfan— tent les unes les autres, animent la prédication chré— tienne, passent dans l’enseignement des écoles, trouvent leur place dans les miniatures des parchemins.

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