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Moins que personne, on ne peut soupçonner Lactance d’avoir été étranger à la culture grecque. Ses écrits sont pleins de l’enseignement des philosophes; il les cite quelquefois pour les louer ou pour leur emprunter des arguments en faveur de la religion chrétienne; le plus souvent, il en parle pour les combattre par le ridi— cule et par le mépris. Il n’a pas toujours eu ce dédain pour les grecs. Tant qu’il fut païen et professeur de rhétorique à N icomédie, il dut leur consacrer la plus grande partie de son temps, et ils avaient alors toute son admiration. En l’an 300, il se fit chrétien ; en 318, il quitta I’Orient pour devenir dans les Gaules le précep— teur de Crispe César, fils de Constantin. Son hellé— nisme subit alors une éclipse. Tertullien et Saint Cy— prien deviennent ses principaux docteurs , et ses études inclinent du côté du génie latin. Les sept livres de ses Institutions divines abondent de science grecque. Il écrit dans cette langue les termes de philosophie dont le latin ne lui offre pas d’équivalents. Il a lu Platon, Aristote; il les a vus, non a travers des traductions, mais dans le texte même; pourtant il semble parfois ne les juger que d'après Cicéron, et souvent aussi il les lit avec une prévention chrétienne qui nuit à la parfaite intelligence de leurs doctrines. On le voit recourir de préférence à un hellénisme inférieur. Les oracles Sibyl— lins et Mercure Trismégiste ont plus d’autorité pour lui que les grands génies de la Grèce antique. Il n’épar— ‘gne pas les reproches à l’esprit de légèreté et de men— songe des Grecs; en parlant de l’adulation qui fait les dieux, il dit : « Quod malum a Græcis ortum est, quo— rum levitas instructa dicendi facultate et copia, incre— dibile est, quantas mendaciorum nebulas excitaverit. » Il fait dériver de la toute la religion païenne qu’il réduit à l’évémhérisme : « itaque admirati eos et susceperunt primi sacra illorum, et universis gentibus tradide— runt (1). n Pour appuyer son opinion d’une autorité grecque, il cite ce passage de la Sibylle :

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Aemouévoo.

Il s’applaudit d’ailleurs d’être revenu de ses erreurs, d’avoir quitté les sentiers où il errait en proie à ses illu— sions. Il met bien au-—dessus de son antique profes— sion, les études philosophiques et chrétiennes qu'il entreprend. Ce n’était pas à la vertu qu’il formait jadis les âmes des jeunes gens, il ne les façonnait qu’à une argumentation subtile. u Non ad virtutem, sed plane ad argutam malitiam juvenes erudiebamus. » Maintenant c’est la vérité, c’est la règle des mœurs qu’il va développer à leurs yeux, et faire pénétrer dans leurs âmes. S’il doit quelque avantage à ses études passées, ce sera de parler des doctrines nouvelles avec plus d’éloquence et de facilité. Au fond, dans cette di— rection nouvelle, dans ce nouvel emploi de ses facultés, il se soucie peu d’éloquence ; on voit percer partout un profond mépris des anciens. Il leur prodigue les plus dures épithètes ; la moins blessante est qu’ils sont des sots. a Stulti quos Sibylla Erythræa xœ<poÙç xad c'zvoñæouç vocat, surdos scilicet et vecordes » On ne demandera pas de plus longues preuves. Il sufiit d’inscrire le titre ou le résumé du chapitre XV des Institutions a’z‘vz‘nes : “ Quare sapientes habentur pro stultis : et quomodo in duabus præcipue virtutibus, pietate scilicet et sequi— tate, justitia constet, et quid pietas secundum Trisme— gistum, et quid æquitas secundum Ciceronem : quarum

(‘) Lib. 1. ch. XV. quä. ratione homines dii cœperint nominari (’) Lib. v. ch. X[V.

neutram asscqui potuerunt Romani vel Græci, nec aliqui nisi christiani. n

Si Pythagore, si Platon, si Carnéade ont ignoré la vraie nature de Dieu, s’ils n’ont pas su par quels liens l’homme se rattache à Dieu et quelle est la vraie reli— gion, s’il ont erré sur la durée et l'origine du monde, s’ils ont supposé qu’il a vécu des milliers et des milliers d’années, tandis que, de science certaine, Lactance ne lui attribue que six mille ans de date (1), à quoi bon s’attaçher à suivre de tels maîtres? c’est ailleurs qu’il faut chercher le vrai savoir, l’explication infaillible des mystères que n’ont pu pénétrer les anciens; c’est aux Hébreux qu’il faut recourir. Lactance n’hésite plus. Il trouve dans la langue des juifs, dans leurs livres sacrés, des lumières qui l’inondent de clarté. Avec le nombre sept des Hébreux, les sept jours deleur semaine, les sept planètes errantes, les six jours de la création, il arriveà construire les six mille ans que le monde a durés. Il s’appuie sur le prophète : « Dies enim magnus Dei mille annorum circulo terminatur, sicut indicat pro— pheta, qui dicit : ante oculos tuos, Domine, mille anni, tanquam dies unus. Et ut Deus sex illos dies in tantis rebus fabricaudis laboravit, ita et religio ejus et veritas in his sex millibus annorum laborare necesse est, ma— litia prævalente ac dominante » Qui voudra désor— mais consulter ces oracles trompeurs d’une science courte et purement humaine? Aussi, Lactance cite-t—il les écrivains sacrés, les prophètes, dont la parole est sûre. Moïse, Esdras, Isaïe, Jérémie, Zaccharias, lui fournissent ses preuves; il cite les Psaumes, le Deutéronome, les Nombres (3) : c’est la J udée qui remplace la Grèce. Si c’est par la Grèce pourtant que Lactance con—

(‘) Liv. Vil. ch. XIV.
(9) Ibid. ch. XIV.
(3) Lib. 111, ch. XVlll.

naît les Hébreux, s’il est encore par la version des Septante, le tributaire de l’hellénisme, on voit qu’il sera facile de s’en passer un jour, quand des esprits animés d’une curiosité nouvelle auront appris la langue des Hébreux, et arraché une version latine plus sûre au texte primitif des livres saints.

V.

Cette tâche et cet honneur devaient revenir à Saint Jérôme. Il était né à Stridon, en Dalmatie, vers 346, dans un peuple plus illustre par l’âpreté de ses mœurs que par les lumières de son esprit. Ses études s’étaient faites sous le grammairien Donat, à Rome, où ses pa— rents chrétiens et riches l’avaient envoyé. Son âme ardente et fougueuse embrassa les lettres avec passion . Il se fit une riche bibliothèque à laquelle il consacra beau— coup de travail et de soin. Les égarements de sa jeu— nesse sont connus par la grande et sévère pénitence qu’il s’imposa lui-même. Il ne lui suffit pas de vivre en chrétien mortifié dans Aquilée, il s’enfuit dans le désert de Chalcis en Syrie Les jeûnes qu’il redou— blait n’ayant pu amortir le feu de son imagination, il y ajouta l’étude de l’hébreu, qu’il regardait comme très— capable de l’humilier par les difficultés qu’il ytrouvait. Chassé du désert par la persécution de quelques moines, il vécut un certain temps à Antioche, où Paulin l’or— donna prêtre en 377.

Nous le retrouvons à. Constantinople. Il y passa les années de 379, 380 et 381 Saint Grégoire l’attacha à

(‘) Dans sa retraite, Evagrius lui apportait des livres, il lui procurait des scribes pour en prendre copie sous ses yeux.

(‘) Il y fut. attiré par un prêtre d’Antioche nommé Evagrius. qui était venu en Italie au nom d'une partie des catholiques Syriens. pour expliquer

sa personne; sous la direction de ce maître, il étudia les Ecritures saintes, et fut employé par lui à faire des recherches dans les livres sacrés (1). En 382, il retourna à Rome et le pape Damase le retint auprès de lui.

Ce pape était un bel esprit, un poète amateur des antiquités chrétiennes, dont il se piquait de remettre les souvenirs en honneur. Le premier, il avait entre— pris la visite et la restauration des galeries souterrai— nes qui avaient servi si longtemps d’asile aux chré— tiens. Ces cimetières avaient été, pour la première fois, par les soins de Damase, parcourus, explorés, remis en communication avec le monde des vivants. Il y avait fait construire des basiliques ; il avait écrit lui—même des inscriptions latines qui relataient le nom, l’histoire, les vertus des martyrs, que de nombreux pèlerins ne cessaient plus de visiter, depuis que l’accès en était libre (2).

aux évêques occidentaux la situation de son église et qui retournait dans sa patric.Evagrius. hommeinstruit et de rang distingué. engageaquelques jeunes Aquiléens à partir avec lui pour l’Orient. Ils s‘embarquèrent avec lui; c'étaient 1nnocentius, Nicias. Héliodore et Hylas. Saint Jérôme aime. mieux prendre la route de terre. 11 visita lin-delà du Bosphore, le Pont. la Bithynie la Galatie. la Cappadoce. la Cilicie où il faillit mourir de chaud. A Césarée en Cappadoce. il retrouva Evagrius,qui avait été chargé par son église d'une autre mission près de l'évêque de cette ville, Saint Basile. A la fin de l’année 373 Jérôme rejoignit ses compagnons dans Antioche. (Voir Amédée Thierry. Saint Jérôme, la société chrétienne en0cct’dent. p. 45. 2' éd. revue. Didier. 1875.)

(l) Grégoire fit de lui son ami malgré la difl’érence des âges; il ouvrit a cet esprit curieux les trésors de l’érudition orientale dont Jérôme avait soit‘. et celui-ci pendant le reste de sa vie se glorifie des leçons du grand homme qu'il appelait son précepteur et son maître. Am. Thierry. S. Jérôme, p. 72.

En 382. arriva en Orient une épître synodique des évêques occidentaux. qui annonçaient un concile œcuménique à. Rome pour l’année 382; elle était accompagnée d’un rescrit impérial émane de Gratien. lequel invitait les évêques orientaux à venir y prendre place. La lettre fut reçue avec le plus profond dédain : ( N'est-ce pas se jouer de nous. disaient les évêques orien— taux. que de nous inviter à. passer la mer. à quitter nos diocèses et nos maisons pour aller régler fort chèrement au bout du monde. des affaires qui ne regardent que nous. et que nous avons su terminer sans personne! ) Professionnem. ut quæ nihil emolumenti esset habitura, suscipere recusarunt. (Théodoret. Hist. ccclés. V, 8. cité par M. Am. Thierry. p. 81. Voir aussi Les Récits de l’Hist. romaine au V0 siècle. S. Jean Chrysostoma du même auteur.

(9) Le chevalier de Rossi. Roma Soterranea, 1864. Rome.

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