Imágenes de página
PDF

Ceux de l’occident, faits plutôt pour la vie active, s’établissent au milieu des populations, se livrent au travail répandent leur influence autour d’eux, et, comme l’évê— que dont nous avons parlé, se font le centre d’une société nouveHe.

Toutes ces raisons, sans les événements dela politique et de l’histoire, auraient suflià séparer Rome de Cons—tantinople. Avant même que le partage fût complet entre les deux moitiés de l'empire, avant que chacune d’elles se fût fait des destinées diverses, il y avait des motifs puissants qui devaient amener une rupture de relations. Déjà, au quatrième siècle, le peu d’attrait des deux capitales l’une pour l’autre se remarque dans l’histoire. Que Rome eût conservé un sentiment de jalousie pour la rivale qui lui avait enlevé 1’Empire, il n’y a rien la d’invraisemblable. Cette mauvaise disposition ne pouvait que grandir de jour en jour, au milieu des luttes que les hérésies engagèrent bientôt entre elles. Constantinople a souvent recours à Rome. C’est delà qu’elle attend les décisions dogmatiques qui doivent apaiser les querelles ; elle les implore. Libanius appelle Rome «cô nsçoÜazov (‘), mais il ne peut croireque le siège de son évêque n’ait aussi son indépendance. Sou— vent mêlée sans résultat a des arbitrages, a des réconci— liations qui n’aboutissent j amais aune paix durable, l’au— torité romaine se prête à regret à de nouveaux appels . Les papes ont gardé un levain de défiance contre les fauteurs d’Arius. Ils voient sans cesse renaître de nouvelles difli— cultés, ils ne se rendent qu’avec hésitation arbitres entre les divers partis.

Nous en avons un exemple dans la vie de Saint Basile. Aux prises avec les semi—Ariens , il a recours à. Rome. Damase , dit M. de Broglie (2) ,

(1) T. I, p. 448. cité par Beugnot. p. 226. (2)1‘. I. p. 119.

et un certain nombre d’évêques d’Occident réunis à. Rome , se bornèrent à renouveler d’une façon vague, la condamnation de la formule de Rimini. Puis le député de Basile lui fut renvoyé avec une ré— ponse pleine de commisération pour l’état de l’Orient, mais qui n’apportait aucun secours efficace. Sans perdre ni temps, ni courage, Basile expédiasur—lechamp une seconde missive plus pressante encore que la pre— mière, et qui fut revêtue de la signature d’un grand nombre de ses collègues en épiscopat. Il y peignait dans des termes pathétiques l’horrible condition où était réduit I’Orient chrétien : u Hâtez—vous, y est-il dit, pendant qu’il y a encore ici quelques hommes debout, pendant qu’il reste quelque vestige de notre ancien état, avant que le naufrage soit complet. Nous sommes à vos genoux, tendez—nous la main... Ne laissez point tomber dans l’erreur la moitié du monde, ni la foi s’é— teindre aux lieux mêmes où elle a pris naissance. n A ces accents désespérés, l’0ccident, préoccupé de ses propres difiicultés, ne s’émut que faiblement, et la se— conde députation de Basile resta aussi impuissante que la première. .

Saint Basile en ressent dans son cœur un vif chagrin, il s’étonne des ménagements gardés par Rome avec « les fanatiques d’Antioche n il laisse échapper ces paroles de mécontentement: « Quand je pense a ce qui nous vient d’Occident, ce vers d’Homère me revient en mémoire: « Je regrette qu’on ait imploré cet homme car il est superbe. n En effet, les gens qui ont le cœur enflé deviennent encore plus orgueilleux par la sou— mission qu’on leur témoigne. Au fond, si Dieu prend pitié de nous, qu’avons—nous besoin d’autre appui, et si sa colère s’appesantit sur nous, de quel secours nous sera l’orgucil de l’Occident? Ils ne savent pas la vérité et ne veulent pas qu’on la leur apprenne... J ’ai été tenté d’écrire pour mon compte particulier et d’homme à. homme, une lettre a leur chef : je ne lui_aurais rien dit des affaires de l’église, puisqu’il ne se soucie de rien savoir, mais jel’aurais averti de ne pas insulter à ceux que la tentation éprouve, et de ne pas prendre l'orgueil comme une prérogative de la dignité, puisque cela seul est un péché qui nous fait ennemis de Dieu »

Ces paroles d’aigreur révèlent, sans laisser subsister aucun doute, l’esprit de sourde rivalité qui séparait les deux fractions de l’église. Il se voit mieux encore dans la lutte de Saint Grégoire contre Paulin et ses amis. Celui—ci voulait monter après la mort de Mélèce sur le siège patriarchal d’Antioche. Le Concile était réuni à Constantinople, et les évêques placés sous la juridiction d’Antioche n’étaient pas disposés à recon— naître pour leur égal, et moins encore pour leur supé— rieur, Paulin, leur adversaire, et souvent leur calomniateur. Les occidentaux étaient pour lui. Saint Grégoire prêcha l’union dans le Concile. On écouta froidement du côté des Orientaux son plaidoyer en faveur de Paulin, mais un point surtout choque extrêmement, ce fut l’allusion à l’intervention possible de l’_Occident. u Quand ce mot fut prononcé, un murmure s’éleva, que Grégoire compare lui-même au croassement des geais et au bourdonnement d’une ruche Pourquoi, s’écriait l'orgueil asiatique soulevé, l’Orient qui a donné naissance au Christ, irait—il prendre les ordres de ceux qu’il a lui—même initiés à la lumière (3)? »

Si Grégoire conseillait de recourir à I’Occident, c’est

(') DeBroglie. t. I, p. 130. Saint Basile, ép. CCXXX1X.

(3) c C'était une armée de grues, d’oisons acharnés les uns contre les autres. feutre-déchirant à qui mieux mieux; une troupe de geais vaniteux et criards. un essaim de guêpes prêtes à vous sauter au visage au moindre signe d'opposition. ) — Greg. Naz. Carm. I.

(3) ( Quoniam Christus in oriente natus est. idcirco potier essedebet anchritas orientalis ecclesiæ. — Gregor. Nazianz, apud. Ban. ad ann. 381. 46. — Am. Thierry. p. 76. 77.

qu’il avait hâte d’étoufl‘er une querelle qui dégénérait en scandale, mais pour Home et tout ce qui venait d’elle, il n’avait nulle affection de cœur. Cela se voit bien à un mot très-vif et très-sincère qui lui échappe à l’occa— sion des Evêques de Macédoine admis au concile. Ces pré— lats, jusqu’au dernier partage de l’empire, s’étaient considérés comme attachés pour la religion, aussi bien que pour la politique, àl’Occident, Théodose les invita néanmoins à prendre séance avec tous les évêques de sa province. Ils arrivaient « pleins de cette compassion un peu dédaigneuse que I’Occident, dans la ferme simplicité de la foi, éprouvait pour les querelles subtiles de l’Orient, et ils exprimèrent ce sentiment sans pren— dre assez garde de blesser leurs frères ». Ils nous appor— taient, dit Grégoire, le souffle âpre de l’Occident, q>uaŒweç ijpŒv écmêpno’y 4:: ml æpaxü (1). Cet âpre soufiie de l’Occident renversa en effet le vieillard, qui, pour échapper à l’en— vie, se retira dans la solitude et finit la sa vie active. Ces antipathies de doctrine et d’humeur si nettement déclarées ne pouvaient être favorables en Occident à l’étude du grec. Il s’y joignait encore la crainte très— légitime d’entretenir, par l’hellénisme, les traditions du culte païen. Tout changement se fait par la lon— gueur du temps. Quelque rapide que puisse paraître la diffusion du christianisme, il ne détrôna pas facilement la religion rivale. On a raconté l’histoire de ses progrès et celle de la décadence du paganisme On y voit la longue résistance du culte ancien balancer longtemps les efforts des chrétiens. De très—grandes familles dans Rome persistaient dans leurs croyances; les Prétextat, les Symmaque en étaient les plus solides appuis. Si l’on voyait parfois quelques membres s’en détacher pour entrer dans l’église, ce n’était ni sans lutte, ni sans

0) S. Grég. de Naz. Carm. de cita sua. v. 1802. -— De Broglie. 435. (1) Beugnot. Hist. de la dest. du pagan. en Occident.

un mouvement de scandale. Il ne tombait pas un temple d’idoles sans qu’il y eût protestation du côté des païens.’ On sait les longs débats auxquels a donné lieu l’aboli— tion de l’autel de la Victoire. La légende s’est emparée de ces combats, elle les a transformés et sanctifiés presque toujours par la conversion des plus acharnés contradicteurs voués à. la défense des vieilles religions. Telle est la discussion rapportée par les Bollandistes au 15 janvier (1), entre Alexandre, un saint évêque, qui avait ruiné un temple, et Rabula, un païen, qui lui en fait reproche. La scène est en Syrie, la dispute dure un jour et une nuit, et finit par la défaite de Rabula.

Ceux mêmes qui avaient passé dans le camp de Jésus-Christ, ne renonçaient pas toujours immédiate— ment à des pratiques païennes. Au IV" siècle, et plus tard, il y avait des chrétiens qui consultaient les devins, tandis que les partisans éclairés du polythéisme avaient depuis longtemps renoncé à ces folies Saint Augustin fut détourné de cette habitude par les repré— sentations d’un païen.

Beaucoup de sectateurs de Jésus juraient encore par les faux dieux, fériaient le cinquième jour dédié à. Jupiter, prenaient part aux jeux, aux fêtes, aux festinsi sacrés des païens. Il n’était pas rare qu’on entendîtdes hymnes païens résonner dans les fêtes chrétiennes. On dansait devant les basiliques. Dans les églises mêmes, la tenue des chrétiens n’était pas toujours ce que récla—' maient la sainteté de leurs mystères et-la gravité de

O) T. 1, p. 1019.

(9). Valentinien poursuivait la magie. mais il se piquait de respecter le mite: public des païens, les pratiques augurales qui en faisaient partie. c Je ne confonds point, écrivait-il au Sénat, Part des aruspices avec le crime dès auteurs de maléflccs, et je n’impute nullement à. crime, ni cet art en lui—même. ni aucune des pratiques religieuses permises par nos prédécesseurs. J’en atteste les lois que j’ai données des le début de mon empire, et par lesquelles j‘ai accordé à. chacun la faculté de suivre le culte dont son esprit est imbu. Ce n'est point l'art augural que j’interdis, mais l'usage nuisible qu'on en peut faire. ) Cod. Théod. 1X. t. 16. l, 9. De Broglie. t‘. I, p. 249.

« AnteriorContinuar »