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mer sa retraite. C’était un choix de poètes et d’ora— teurs : Cicéron, Virgile, Plaute, Homère. Ces lectures, qui lui paraissaient d’abord douces et consolantes, ne tardèrent pas à l’efi‘rayer. L’idée lui vint que les dé— mons,qui remplissaient sa cellule de visions profanes, n’étaient autres que ces auteurs trop aimés. Il a raconté lui—même l’histoire de ce qu’il appelle son infortune : u Malheureux, disait—il, je jeûnais, et ensuite j’allais lire Cicéron. Après les fréquentes veilles de la nuit, après les pleurs qu’arrachait de mes yeux le souvenir de mes péchés passés, je prenais Plaute entre les mains, et ensuite, lorsque revenant en moi—même, j’essayais de lire les prophètes, leur langage me semblait inculte et tout hérissé de fautes ; et parce que mes yeux aveuglés ne voyaient pas la lumière, je n’en accusais pas mes yeux, mais le soleil (1). ”

Dans le trouble d'une conscience agitée, il se croit déjà mort, déjà devant le trône du Dieu vivant. u Je n’osais plus, dit—il, lever mes regards. Interrogé sur ma condition : u Je suis chrétien, » répondis-je. Alors, celui qui était assis sur le tribunal : « Tu mens, dit—il, tu es cicéronien, et non chrétien ; car la où est ton tré« sor, làaussi est ton cœur(*). n Je me tus, et pendant que j’étais accablé de coups de verge (car le juge avait or— donné qu’on me frappât), je me sentais encore bien plus tourmenté par le feu de ma conscience. .. » Fléchi enfin par les prières de ceux qui entouraient son trône, le

(1) Lettre XVIII. citée par M. de Broglie. L’Eglise et l’Æ'mp. Rem. 3° part. t. 1. p. 221.

Itaque miser ego lecturus Tullium. jejunabam. Post noctium crebras vigilias. post lacrymas. quas mihi præœritorum recordatio peccatomm ex imis visceribus eruebat. Plautu sumebatur in manus....

Si quando in memet revenus, prophetas legere cœpissem. sermo horrebat incultus, et quia lumen cœcis coulis non videbam. non oculorum puta-_ bam culpam esse, sed solis.

(‘t’) lnterrugatus de conditione. christianhm me esse respondi: et ille qui: præsidebat: cMentiris, at ciceronianus es. non christianus; ubi enim the-_ saurus tuus, ibi et cor tuum. Hiéron. ép. 18.

juge, aux mains de qui J érôme était tombé, oublia sa colère, quand le malheureux eut fait ce serment en attes— tant le nom du Seigneur : c4 Seigneur, si jamais je garde les livres du siècle et si je les lis, je vous aurai renié. ” Et après ce serment, dit Saint J érôme, « je fus relâché. »

Ces troubles de conscience, exprimés avec la violence propre au caractère de Saint J érôme, étaient ceux d’une génération tout entière. Cependant, il faut noter une différence entre les hommes de l’Occident et ceux de l’Orient. Du côté des Grecs, l’accommodement était plus facile entre le présent et le passé, entre les poètes, les philosophes, les orateurs païens et les livres de l’église. On ne saurait citer un plus frappant exemple de cette conciliation littéraire que Saint Basile. Il n’a ni ces

visions effrayantes, ni ces craintes cruelles. Il ne croit .

pas nécessaire de sacrifier à. l’Evangile tout ce que l’es— prit humain avait produit de noble, d’élevé, de salutaire. A quoi bon, en effet, condamner à l’oubli tant d’œuvres dignes d’estime, capables d'instruire les hom— mes et de les servir utilement? Saint Basile ne craint pas de recourir aux ornements de la parole; il n’y met pas un orgueil puéril; il s’en sert pour donner a la vérité une plus grande force, un coloris plus vif.Contre ceux qui réclament le divorce entre les lettres et la foi, il adresse un écrit aux écoliers de Césarée, pour leur apprendre quel profit il peuvent retirer de la lecture des poètes, quels dangers ils doivent éviter dans cette étude. Ils trouveront dans les écrits des anciens, des exemples de vertu faciles à comprendre et à imiter. Moïse s’est instruit a l’école des Egyptiens, Daniel a étudié la science des Chaldéens. N’est—il donc pas pos— sible, à l’aide des enseignements du christianisme, de tirer des fables antiques tout ce qui peut être considéré comme le symbole d’une vérité évangélique, ou peut

aider à en donner la démonstration? Ne peut—on pas à l’aide des lumières dela foi, dégager le sens des fables ?(‘)

Jamais l’hellénisme n’a fait une plus étroite alliance avec la foi chrétienne. Qu’on en juge par ce passage : « Prenez, par exemple, dans Homère, l’arrivée d’Ulysse chez les Phéaciens. Homère raconte qu’aussitôt quela princesse (Nausicaa) aperçut le naufragé qui était nu, elle rougit. Mais lui ne rougissait pas d’être vu: dans cet état, et il avait raison, car la vertu lui tenait lieu de vêtement, et ainsi dépouillé, il sut tellement se faire respecter des Phéaciens, que chacun d’entre eux aurait voulu être Ulysse, même naufragé et sans secours. Que dira donc ici un véritable interprète du poète? Ne lui semble—t—il pas entendre Homère qui lui crie: homme ne songe qu’à la vertu ; car c’est la seule chose qui échappe au naufrage, et qui, même jetée toute nue sur la terre, peut se faire respecter des heureux de ce monde?» Commentaire ingénieux, image libre, naïve et charmante de l'esprit grec qui, sous les liens de: la foi, conserve encore sa légèreté et sa grâce.

Tandis que Saint Basile par ses écrits, par ses pré— ceptes, enseigne et recommande l’union des deux mon— des dans l’interprétation chrétienne, même en Orient, des esprits moins souples qui croient être plus ortho— doxes, blâment l’étude des chefs—d’œuvre profanes. Ils en craignent les séductions trop attrayantes. Tant de beautés, tant de recherches délicates les effrayent; ce sont,àleurs yeux, des douceurs décevantes qui éloignent de l’étude plus austère des livres saints, dont l’âpre langage ne peut soutenir la comparaison avec tant d’artifices si savamment combinés.

Un danger plus grand encore c’est d’entretenir dans les jeunes gens un vain amour de la subtilité et du rai

(') Hpèç robç vs’our; 6m»; äv êE ‘Elknvtxôiv èrpskoi‘m Àérwv.

sondement. Si les fables antiques‘ souillaient l’imagi— nation par leurs tableaux impurs, Platon et Aristote inspiraient le goût des discussions ingénieuses. Que de périls se préparaient les écoliers de ces trop fameux philosophes. Plotin et Porphyre n’étaient—ils pas les fils de Platon; eux—mêmes n’avaient—ils pas été les pré— curseurs d’Arius? Que peut—on attendre du mélange devenu habituel de la science et de la fable grecques avec l’étude des écritures? Il y avait bien quelque chose de vrai dans ces reproches, et ces craintes n’étaient pas sans fondement. Privés de Platon et d’Aristote, les Grecs de Constantinople et d’Alexandrie n’auraient pas oublié leur naturel disputeur, pour demeurer des fidèles soumis à la plus rigoureuse orthodoxie. Ils auraient d’une autre manière, avec moins de bonheur et de suc— ces, recommencé Platon et Aristote, Plotin et Por— phyre. Cependant, les études païennes auxquelles ils étaient si vivement attachés leurdonnaient plus d’élan, et augmentaient l’impétuosité du mouvement qui les portait vers l’hérésie , c’est—à—dire vers la libre recherche des problèmes scientifiques et religieux.

Comment ne pas s’épouvanter du spectacle qu’of— fraient les discussions toujours renaissantes sur les dog— mes fondamentaux de la foi nouvelle ? Alexandrie, Cons— tantinople, enfantaient sans cesse quelque secte incon— nue jusque—là. Arius avait semé une ivraie qui menaçait d’étoufi‘er le bon grain. Les opinions se divisaicnt et se subdivisaient de manière à former autant de groupes tenaces. On les combattait, on croyait les avoir ou persuadées ou vaincues, elles reparaissaient tout—à— coup plus altières et plus inquiétantes. Ce n’étaient pas seulement des argumentations d’école, c’étaient des rixes, des rencontres, des séditions, où le sang coulait, où la violence du pouvoir impérial se mêlait a l’obsti— nation des docteurs et des évêques. Il ne semblait plus y avoir qu’un intérêt unique : la discussion des dog— mes. On les agitait sur les places publiques, dans l’in— térieur des maisons, dans les appartements des femmes, aux repas de famille, aux réunions des fêtes. Des da— mes, des petits—maîtres prenaient parti pour ou contre l’exactitude de telle doctrine ou la légitimité de tel

évêque. On allait au sermon comme au théâtre, pour _

sifiler ou applaudir; on en revenait en discourant sur le mérite oratoire et même la valeur théologique de ce qu’on avait entendu. L’éloquence des prédicateurs se ressentait du désir de plaire à de tels auditeurs : elle était devenue affectée, courant après les effets d'apparat et le bel esprit

Pour arrêter cette maladie de bavardage théologique, Saint Grégoire de Naziance en vient à. regretter la loi qui, chez les Hébreux, défendait aux jeunes gens la lecture des livres saints comme nuisible à des âmes encore faibles et mal assurées. Il en souhaiterait pour les chrétiens une pareille qui ne permit pas à tous de disputer à toute heure sur la foi, mais seulement à cer— taines personnes et en certains temps; qui défendit prin— cipalement cet exercice a ceux qui sont travaillés d'un désir insatiable de réputation, ou qui portent dans la piété plus de chaleur qu’il ne faudrait... “ Quant a la multitude, il faut à tout prix l’éloigner de cette voie de disputes, et la guérir de cette maladie de bavardage qui règne aujourd’hui ”

Saint Grégoire de Nysse rend plus frappante encore cette intempérance de discussions religieuses. « Offrez— vous, dit—il, une pièce d’argent à changer, en vous répond que le père diffère du fils en ce qu’il n’a point été engendré. Demandez—vous du pain, en vous assure

(‘) S. Greg. de Naz. Or. XXU. XXUI, XXWÏ. XXXV]; Carm. de Epis.. v. 150-180. et passim, cité par M. de Broglie. L'Eglise et t’Emp. Rem. au

IV9 siècle, p. 881.
(2) S. Grég. de Nez. Or. XXXH, 32..

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