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Dante qui a recueilli et consacré toutes les légendes du moyen âge, n’hésite pas à mettre Boèce dans les sphères lumineuses de son Paradis, avec Albert-le— Grand, Saint Thomas d’Aquin, Denis l’aréopagite, Sa— lomon, Pierre Lombard, Orose, Isidore, Beda, Sigier. L’âme sainte, c’est ainsi qu’il désigne Boèce, goûte la paix et vit dans la lumière en récompense de son mar— tyre, tandis que le corps repose a Pavie dans l’église dite le Ciel d’Or. C’est Saint Thomas qui parle :

Per videre ogni ben dentro vi gode
L'anime. sauta, che‘l mondo fallace
Fa manifesto a chi di lei ben ode;

Lo corpo, ond’ella fu cacciata, giace
Giuso in Cieldauro, ed essa da martiro
E da esilio, venne aqnesta pace (‘).

Ainsi le moyen âge se montrait reconnaissant envers la mémoire de Boèce de la peine qu’il avait prise de lui ouvrir les trésors de la science grecque. Il savait bien lui-même quel service il rendait à son temps. On eût dit qu’il prévoyait les obscures ténèbres dont ces écrits grecs allaient être enveloppés. Quoiqu’il rendit justice aux latins qui avaient consacré leurs travaux à. l’étude des mêmes sciences, il ne trouvait en eux ni le grand savoir, ni la juste méthode, ni l'ordre lumineux; et il venait en aide àl’insuflîsance des docteurs de l’Occident. Il avait donc conçu le projet de faire passer dans la langue latine toutes les productions de la sagesse des grecs, attentif à rendre fidèlement le sens de l’original , plutôt que la grâce du style. Voici ce qu’il dit dans son commentaire du livre de l’1nterpre’tatz‘on :«Mihi autem, si potentior divinitatis annuerit favor, hæc fixa senten— tia est, ut quanquam fuerint præclara ingenia, quo— rum labor ac studium multa de his quæ nunc quoque tractamus, latinæ linguæ contulerit, non tamen quem—

dam quodam modo ordinem filumque disponendo. (‘) Parad.. X. v. 125.

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disciplinarum gradus ediderunt; ego omne Aristotelis opus quodcumque in manus venerit, in romanum stylum vertens. .. Hæc si vita otiumque supererit, cum multa hujus operis utilitate nec non etiam laude con-— tenderim, que in re faveant oportet, quos nulla coquit invidia» (‘). ,

Il ne s’est trompé ni dans le service qu’il prétendait rendre, ni dans la gloire qu’il en attendait. Son livre de la Consolation n’est pas un témoignage moins manifaste de son érudition grecque. On peut voir dans les notes de M. L. J udicis quels nombreux passages il em— prunte a Homère, a Platon, en sorte que dans son œuvre la plus originale, dans celle que le moyen âge a surtout lue et admirée, il faisait pénétrer par son style latin, dans les intelligences un reflet de la beauté grecque, le charme de la poésie, et la sublimité des plus belles conceptions de l’Académie. Sa vie fut douce jusqu’au dernier soupir, consacrée tout entière aux lectures grecques. Il a bien mérité de passer pour être en Occident le plus grand et le plus glorieux initia— teur des esprits; et, s’il est vrai qu’il s’attira les rigueurs de 'I‘héodoric pour avoir souhaité le rétablissement de la liberté romaine, et comploté avec le sénat pour s’en— tendre avec l’empereur J ustin, sa mort confirmait son hellénisme. Il fut décapité vers la fin de l'année 525. a Si au début de sa carrière, il avait pu espérer quel— que bien du gouvernement des Goths et accepter la faveur du grand roi qui les commandait, il était tristement revenu de cette illusion, et lorsqu’il les vit de plus près, les Goths ne furent plus pour lui que des barbares sans foi et des voleurs publics.» (‘). Il n’attendait rien que des malheurs du règne d’Athalaric gou—

(‘) Anicii Manlii Severini Boethii Opera omm‘a. Basileæ, 1570. in-I‘ol. t. 1. p. 318. (2) M. Judicis. p. XXXIX.

verné par sa mère Amalasonte, ou par son oncle Théodat u un barbare frotté d’hellénisme plus pédant que savant, fourbe et bassement cruel, haï des Romains pour son avarice, méprisé des Goths pour sa lâcheté.» La mort de Boèce et celle de Symmaque son beau—père, jetaient un triste voile sur cette royauté des Goths à laquelle la restauration des lettres semble d’abord donner un glorieux éclat.

XIX.

Après les travaux de Boèce on n’ose plus parler de l’hellénisme de Sidoine Apollinaire ou de celui de For— tunat. Il n’est pas douteux que ces deux hommes, le premier surtout, ne connussent le grec, mais ils inclinent visiblement a n’en faire qu’une parure frivole de leur talent. Sidoine Apollinaire fait grand étalage de mots grecs qu’il introduit dans son texte latin; les diverses matières qu’il traite supposent un emploi fré—

uent de livres venus de la Grèce; cependant au milieu des Huns, des Hérules, des Goths et des Alains, il a bien à faire s'il veut maintenir sa latinité. Fortunat, qui est en rapport avec toutes sortes de princes barbares, ne peut guère exiger d’eux qu’ils aillent dans leurs études au-delà du latin. N’était—ce pas beaucoup. pour un Frank comme Charibert d’avoir appris le latin. Fortunat pouvait—il imaginer un plus bel éloge que celui—ci:

Cum sis progenitus clara de gente Sygamber,
Floret in eloquio lingua latina tuo.

Qualis es in propria docto sermone loquela
Qui nos Romanos vincis in eloquio (') !

(l) Venantii Fortunati opera. lib. V1. c. 1V.

Il a beau dire en s’adressant à tous les poètes et à tous les orateurs de son temps qu’ils s’enrichissènt des biens de Démosthène, qu’ils s’abreuvent aux sources d’Homère:

Quos bene fruge sua Demosthenis horrea ditant,
Largus et irriguis implet Homerus aquis (‘),

nous ne pouvons nous laisser aller àcette idée flatteuse que l’on recourût d’une manière si générale et si constante aux textes originaux de ces grands maîtres. La barbarie fait trop de progrès chaque jour mal— gré les efforts de quelques beaux—esprits. Cependant, Félix, évêque de Nantes, mérite encore qu’on ait dit de lui : « On le regardait comme la lumière de l’Armo— rique; et l’on jugeait que cette province possédant un si digne prélat, pouvait entrer en parallèle avec la Grèce et tout I’Orient. Il possédait si parfaitement la langue grecque, qu’il semblait à son panégyrique, que Constantinople fut passée dans l’Armorique. n Il était né à Bourges. Il parlait, dit-on, le grec comme sa langue maternelle

On surprend aussi quelque lueur fugitive d’hellénisme dans Chilpéric ce roi barbare qui faisait des vers latins sur le modèle de ceux du prêtre Sédulius. Il ne devait pas être demeuré tout—à—fait étranger à la con— naissance du grec puisqu’il eut recours al’alphabet de cette langue quand il voulut enrichir la sienne de quatre lettres nouvelles. Il lui prit l’Q, le ‘P’, le Z, leA (a): « addidît autem et litteras litteris nostris, id est A, sicut Græci habent, Æ, the, vui, quarum characteres subscripsimus. Hi sunt Q, ‘1'’, Z, A. Et misit epistolas in universas civitates regni sui, ut sic pueri docerentur ac libri antiquitus scripti, planati pumice rescriberen— tur » Lettré et théologien, ce prince avait quelque jalousie de la grandeur impériale. Lorsqu’il reçut de Tibère à qui il avait envoyé une ambassade, de grands médaillons d’or décorés sur une face de la tête de l’empereur et sur l’autre d’un quadrige monté par une figure ailée avec ces mots a Gloire des Romains, » en même temps qu’il concevait une idée des arts de l’Orient, il eut la vanité de rapprocher de ces produits splendides un énorme bassin d’or, décoré de pierreries, qui venait d’être fabriqué par son ordre. Il ne pesait pas moins de cinquante livres. Ce fut parmi les barbares des cris d’admiration sur le prix de la matière et sur la beauté du travail; il dit alors avec une expression de conten— tement et d'orgueil: « J ’ai fait cela pour donner de l’éclat et du renom à la nation des Franks, et si Dieu me prête vie, je ferai encore beaucoup de choses (’). ”

(‘) Ven. Fortunati opera. lib. VIH~ c. l.

(2) Hist. litt. de la France. t. III. p. 330. —- Grég. de Tours. Hist. IV, 47‘, III, 33; X. 15. — Ozanam. p. 407.

(3) Sur les lettres de Chîlpéric. Hist. lîtt. t. III, p. 342: Un des plus anciens manuscrits de Grégoire de Tours. qui peut remonter au-delà de 800 ans. les représente de cette façon. 0. ‘1", Z. A. Mais on croit qu’il y a plus d’ap— parence que ce sont celles qu’Aimoin nous représente sous ces quatre figures

6,0, X, 0

Ces goûts singuliers chez un barbare ont frappé la postérité d’admiration, et l’on avait sculpté plus tard sa statue au portail de Notre—Dame. Il tenait un violon à la main, dans l’attitude d’Apollon

Au temps où vivait Fortunat (il mourut en 609), l’histoire enregistre les noms de quelques savants qui passent pour avoir étudié le grec. Réovalis, méde— cin de Poitiers, avait étudié en Grèce. Des moines grecs, comme Egidius, venaient chercher dans les Gaules, un ciel plus sévère et des mœurs moins faciles

(î) Greg. Turon.lfist. Fr. lib. V. ap. Script. rer. Gallic. et Francic. t. II.

p'(Ê)kug. Thierry. Récits Mérou. 6* récit. année 581. Grég. — ‘Pur. lib. V.

(3) Montfaucnn. Monum. de laMonarcht‘e. t. I.
(‘) S. Ægidii cita. Bolland. l septemb. Ozanam. 408.

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