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riens, les philosophes du paganisme; il les défie de rien apprendre a des chrétiens: «quid enim legentibus nobis diverse grammaticorum argumenta proficiunt, quum videantur subvertere potins quam ædificare» Il va même plus loin, il les appelle en propres termes des scélérats (‘), u Sceleratorum neniæ poetarum. n

Au siècle où les Irlandais donnaient tant de preuves d’une instruction formée par l’étude des Grecs, nous pouvons voir dans l’Occident combien les notions se brouillent et prennent chaque jour l’inconsistance d’un souvenir qui s’efface. Saint Ouen, dont nous venons de parler, cite encore les noms de Pythagore, de Socrate, de Platon, d’Aristote, d’Homère, de Ménandre, d’Hérodote; il fait entrer dans la même énumération Lysias, Gracchus, Démosthène, Tullius, Horace, Solon, Verrou, Démocrite, Plaute et Cicéron. Tout cet étalage d’érudition ne doit pas nous imposer; l’ignorance S’y révèle, puisque Tullius et Cicéron sont désignés comme deux auteurs différents.

L’auteur de la vie de Saint Bavon commet encore une plus lourde méprise et trahit bien au VII" siècle l’abandon des études grecques, quand il s’exprimeainsi: u Nous savons qu’Athènes a été la mère de tous les arts libéraux, de toutes les doctrines humaines. La fleurit anciennement la langue latine sous l’autorité de Pisistrate et de la découlent tous les arts libéraux que nous avons en partage.» L’auteur après cela pouvait se dispenser d’écrire: « Mais ni 1’Hespérie, ni Rome, ni l’Ausonie (qu’il écrit Ausonius) ne m’ont possédé, en— gendré, nourri; Tityre ne m’a pas enseigné, je ne me suis point appuyé sur les arguments d’Aristote, de Varron, de Démocrite, de Démosthène et des autres

(‘) Vita S. Eligii ap. d'Achery spicilegium, prologus. cité par Ozanam, p. 467. O) Ampère. t. II, p. 387.

docteurs » Il est inutile après cette citation de chercher à montrer davantage quelle distance sépare le monde latin du monde grec.

XVI.

C’est de la Gaule que nous sommes partis pour vi— sitar au V" siècle les écoles de l’Irlande et de l’Angle— terre, nous y revenons maintenant. Nous la trouvons envahie par les barbares. Les Francs, les Goths, les Visigoths, et les Burgondes s’y sont établis. Ils ont porté de toutes parts la dévastation et la ruine. Pour les contemporains il semblait que le monde fût près de mourir. Salvien, qui a composé sa Cité de Dieu vers 440, nous alaissé le tableau de cette société remuée jusque dans ses plus profondes entrailles. Il a peint ces peuples Goths, Alains, Saxons, Francs, Gépides, Huns, Allemands, perfides, menteurs, cruels, infidèles, par— jures, inhumains, impudiques, trompeurs, ivrognes, amateurs du pillage, rachetant mal tous ces vices par quelques impressions de chasteté et d’humanité. Il fait voir les veuves, les orphelins, les moines exposés à la tyrannie et à la violence de toutes les personnes un peu puissantes, des villes saccagéesjusqu’à trois fois, comme Trêves, les peuples captifs et réduits à une extrême pauvreté Et pourtant au milieu de ces infortunes, qui semblaient devoir suspendre la vie, se continuait une société qui tâchait d’être élégante et polie. Toute frivolité n’avait pas disparu. Quoiqu'il n’y eût plus de spectacles dans toutes les villes où l’on avait l’habitude

(l) Ampère, p. 388.
(2) Voir dans Tillemont. t. V1 des Empereurs. art. XVHl~ p. 225.

d’en représenter, parce qu’elles étaient ou ruinées ou possédées par les barbares, ou parce que la misère em— pêchait de trouver l’argent nécessaire pour ces diver— tissements, on en représentait toujours dans les principales villes, comme à Rome, comme à Ravenne, et, lorsque ceux qui n’en avaient point dans leur ville se trouvaient dans celles où il y en avait, ils prenaient part avec la même passion que les autres a ces plaisirs. Les habitants de Trèves, au milieu des ruines de leur cité, trois fois saccagée, dans l’attente d’un quatrième désastre, demandaient les spectacles de l’amphithéätre et du cirque.

Les études se poursuivaient donc troublées et pré— caires. Jamais pourtant il n’y eut plus de beaux esprits, jamais on ne déploya dans les vers plus de subtilité, de finesse et de puérile élégance. On lisait Virgile, Ovide et Térence. a On néglige Paul et Salomon, dit Marins Victor, pour aller applaudir ce que Virgile a chanté de Bidon, Ovide de Corinne, pour la lyre d’Ho— race, la scène de Térence. n Nous n’avons pas a refaire le tableau de la littérature latine à cette époque. Si— doine Apollinaire, Fortunatus, quelle que soit leur ins— truction, quoiqu’ils semblent ne pas ignorer le grec, Sidoine surtout, ne nous offrent pas de traces directes de leur communication avec les Grecs.

Nous notons avec plus de curiosité les écrits de Paulin. Il semblait destiné à écrire en grec : il compose ses poèmes en latin; c’est à peine si le titre de l’un d’eux, Eucharistz‘con, rappelle sa pre— mière éducation. En effet, il était né à Pella, dans la Macédoine. A trois ans, il fut amené à Bordeaux où vivait encore son grand—père, Ausone. Le rhéteur gaulois, Ausone ne s’appliqua pas à étouffer l’hellé— nisme dans son petit—fils. Il avait à peine cinq ans qu’on lui fit étudier la philosophie de Socrate et la poésie d’Ho— mère. « Le grec était sa langue naturelle; il eut quel— que peine à apprendre le latin, qui était pour lui une langue étrangère; il excuse par là sa manière d’écrire, et, en effet, elle a besoin d’excuse »

Nous retrouvons la même évolution dans le poète Claudien, c’est un transfuge du grec qui passe à la langue latine. Il était d’Alexandrie, en Egypte, il le dit lui—même en plusieurs endroits, c’est de la que Suidas l’a appris C’est bien à tort qu’on a voulu le faire naître aFlorence. Il s’appelait Claude Claudien. Il fit d’abord des vers en grec et l’on a encore un frag— ment d’un poème grec sur le combat des géants. « C’est sans doute sur cela, dit Tillemont, qu’Evagre et Sui— das parlent de ses poésies. Son premier poème latin est sur les deux frères Olybre et Probin, consuls ensemble l’an 395. On ne peut douter qu’il n’ait vécu à Rome. On a trouvé dans cette ville l’inscription d’une statue qui lui avait été érigée dans la place Trajane, à la prière du Sénat, à cause de ces poésies (3). n

Une particularité singulière de cette inscription, c'est qu’après la dédidace latine, on lit ces mots grecs:

EIN ENI BIPI‘IAOZO NOON KAI MOI‘CÀN OMHPOI‘
KAAÏ'A1ANON PQMH KAI BAEIAEIZ‘. EGECAN.

1

c’est—à—dire qu’à lui seul, il avait reçu le talent et l’inspiration de Virgile et d’Homère. Il convenait que cette inscription, par le mélange des deux langues, perpétuât le souvenir de l’origine grecque de Claudien (‘).

(') Ampère. t. 11, p. 168.

(') Pr. p. 11. 15.

(3) Tillemont. Les Emp. t. V. p. 657.

(*) Voici l‘inscription latine :40]. Claudiano. V. C. —Cl.Claudiano. V. O. tribune et n0tax‘io — inter ceteras ingentes virtutes præglo-riosissimo poct&rum licct ad memoriam sem— piternam Carmina ab eodem scripte. sufficiant— attamen tcstimonii gratis oh judicii sui — fldem DD. NN. Arcadius et Honorius felicissim. -— et doctiss. impp. senatu patente statuam — in l'oro divi’1‘rajani erîgi collocarique —jusserunt. s

Hederiche. Notitia auctor. antiq. et modem. — Wittenberg. 1714. p. 723.

Macrobe est encore un grec de naissance qui s’est appris à écrire en latin. u Je ne sais, dit Tillemont (‘), si l'on aurait voulu marquer son pays par le mot de Sicetin ajouté à ses noms dans un manuscrit : mais je ne sais ce que c’est. » Il a vécu sous Théodose I°" (’). Erasme a dit de lui (3): a Macrobius Æsopica Cornicula ex avorum pannis suos contexuit centones. Itaque sua lingua non loquitur, et, si quando loquitur, Græculum latine balbutire credas. » Tillemont a répété ce juge— ment (‘): a On prétend en effet que son élocution n’est ni pure ni belle, et que dans les endroits où il parle de luimême, on voit un grec qui bégaie. n

Que prouvent ces transformations d’hellènes en la— tins ? Si ce n’est qu’à Rome, au commencement du cinquième siècle, l’érudition grecque avait baissé et qu’il eût été difficile de s’y faire comprendre en continuant de parler son langage naturel, quand on était né dans les contrées de l’Orient. Ne serait—ce pas cette décadence des études grecques qui, déjà en 376, aurait empêché le philosophe Thémistius, de céder aux offres qu’on lui faisait d’enseigner la philosophie dans Rome ! L’empe— reur Valens l’avait envoyé de Syrie dans les Gaules vers Gratien; à son retour, il avait passé par cette

(1) Emp. t. V. p. 663.

(‘-’) Outre les Saturnales de Macrobe. on a encore deux livres sur le songe que Cicéron attribue à. Scipion. Ces deux livres ont été traduits en grec par Maxime Planude. On a encore sous le nom de Macrobe un livre de grammaire sur la conformité et les difl‘érences qu"il y a entre la langue grecque et la latine. et il parait que Macrobe a fait un ouvrage sur ce sujet, mais que celui que nous avons est de Jean Erigène. auteur du IX' siècle. qui l'a fait sur celui de Macrobe. en y changeant et y ajoutant même diverses choses. —- Tillemont. V. p. 664.

Déjà Ammien Marcellin, né à. Antiochc, grec de nation. avait écrit en latin. l'an 390 à Rome. — Il parait qu’il est aussi l’auteur d'un ouvrage en langue grecque, sur les historiens et les orateurs de la Grèce. dont il existe un fragment intitulé : MapxelÀtvou mpl ‘r05 Bouxuäiôou xai ‘r‘ñç i8eo’tç minou" 5mô flic 37h): ‘twrpmpîïc nupa€oh’1~ Schœll.Hist. de la un. grecq. t. VI. p. 202.

G) Ciceron. p. 148.

(‘) '1'. V, p. 664.

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