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point étalé de marchandises, mais, à. la foule qui les entoure et que la singularité de leur costume étonne, ils crient : a Si quelqu’un veut acheter la science, qu’il vienne à nous, nous en vendons. n Charlemagne, instruit de leur prétention, les fait venir, les interroge, les trouve très—savants, et les retient à sa cour pour ins— truire la jeunesse de son Empire. Ozanam (‘) éta— blit que l’un de ces marchands s’appelait Dungal. C’est lui que Charlemagne envoya à Pavie pour enseigner au monastère de Saint—Augustin et réunir autour de lui tous ceux qui voudraient étudier. Son existence est attestée par cette phrase del’édit de Lothaire: «Primum in Papia conveniant ad Dungalum, de Mediolano, de Brixia,de Lande, etc. (’); par l’épigraphe suivante d’un manuscrit offert au monastère de Bobbio :

Sancte Colombe, tibi Scoto tuus incola Dungal
Tradidit hunc librum, quo fratrum corde secutus.

et par cette autre indication retrouvée dans un catalogue de Bobbio : « Item de libris quos Dungalus præcipuus Scottorum obtulit beatissimo columbano ”

L’autre marchand s’appelait Clément. Le roi Péta— blit dans la Gaule et lui confia un grand nombre d'en— fants de la plus haute noblesse, des moindres familles

et des plus humbles. Clément était grammairien, il '

portait le surnom d’Hibcrnien. Le catalogue des livres d’Angleterre et d’Hibernie Catalogus tibromm Angtiæ et Hiberniæ, publié à Oxford en 1697, désignait parmi les manuscrits de Vossius l’ouvrage suivant : E’æcerpta

(‘)lbid.512.—Usher. Præfatio.eQui,cum inoccidui mundis partibus solus I‘cgnare cœpisset. et studia litterarum ubique propemodum essent in oblivione, contigit duos Sectes de Hibernia cum mercatoribus Britannis ad littus Galliæ devenire, vires et in secularibus et in sacris scripturis incomparabiliter eruditos. Qui, cum nihil ostenderent venale. ad convenientes emendigratia turbas clamare solebant: Si quis sapientiæ cupidus est, vcniat ad nos, et accipiat eam; nam venalis est apud nos...»

('35 Apud Muratori, Script. rer. Ital. t. I, p. 2, p. 151.

U) Ozanam. p. 513, en note.

e grammatz‘eïs antiquz‘s, a Ctemente quodam cottecta. n Dans le catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Berne, publié par Sinner, on lisait également: Cle— menlz‘s scoii de parlz‘bus oraiz‘om‘s. ” Ces indications de— meuraient toujours vagues, heureusement Sinner avait publié quelques phrases du manuscrit. M. Hauréau a eu le bonheur et la sagacité de les découvrir dans le volume 1188 du fonds de Saint—Germain—des—Prés. Elles se lisent f" 131 v°, au milieu d’une dissertation anonyme sur les parties du discours, intitulée Ecloge Grammaiz‘carum.

« Ainsi, dit M. Hauréau, nous possédons cet écrit de Clément, dont jusqu’à ce jour l’existence nous avait semblé douteuse, et les manuscrits de Vossius, de Berne et de Saint—Germain sont trois exemplaires du même ouvrage. C’est un dialogue, plein de questions ardues, et de réponses qui révèlent un fond de connaissances extraordinaires pour le temps. L’érudition de l’auteur est assez démontrée pour le grand nombre d’auteurs qu’il cite... Quant à sa méthode, elle est encore plus surpre— nante. Il sait le grec, et le sait si bien, qu’il reproduit en lettres grecques des vers d’Homère. Il y a plus, il professe qu’en toute science les Grecs sont ses maîtres et qu’il marche sous leur conduite : « Græci quibus in 0mm‘ doctrina doctoribus utimur. » Enfin, cette disser— tation prolixe sur les parties du discours, où Clément paraît avoir condensé tout son savoir, est une compa— raison constante entre les principes communs et les différents idiotismes de la langue grecque et de la lan— gue latine n

A la cour de Charlemagne, il n'eut pas le talent de se concilier tout le monde. Ceci tient moins, nous le pen— sons, à sa personne et à son caractère, qu’au genre de ses études. Ses hardiesses, la naïveté de son hellé— nisme, choquèrent, àce qu’il parait, très-vivement, un évêque d’Orléans, Théodulfe, d’une humeur hautaine et emportée. Celui—ci avait le surnom de Pindare, mais c'était a peu près tout ce qu’il y avait d’hellénique en lui. En effet, il cite de nombreux auteurs latins, où il puisa une science estimable sans doute, mais nulle part il n’indique un auteur grec. Sedulius, Paulin, Arator, Avitus, Fortunat, J uvencus et Prudence sont les poètes chrétiens qu’il allègue; il s’excuse d’avoir entretenu quelque commerce avec les historiens, les grammairiens, les poètes profanes c’est—à—dire Trogue Pompée, J ustin, Donat, Virgile et Ovide; mais où sont les Grecs (‘) ?

(l) Hauréau. Ibid. p. 24.

On s’étonnera moins après cela de l’entendre dési— gner parmi les ennemis de sa gloire, un maître Scot. grand savant, mais, ajoute—t—il, grand pédant, dont chacun redoute l’humeur contentieuse, il le maudit sans pitié :

Res dira, hostis atrox, hebes horror, pastis acerba,

Litigiosa lues, res fera, grande nefas
Res fera, res turpis, etc, etc.

Tant de colère peut—elle venir de l’ignorance du grec? Nous saisissons là un esprit de rivalité qui ne fera que s’accroître davantage encore.

Nous trouvons dans Alcuin le même dépit et la même aigreur. Après avoir dirigé quelque temps l’école du Palais, il s’était retiré au monastère de Saint—Martin de Tours. Dans sa retraite, il apprend l’influence de l’Irlandais, aussitôt il s’anime d’une colère de savant et de théologien. Il écrit à l’empereur, il sait, dit— il, que l’Egypte triomphe dans le Palais de David: a j’avais laissé des latins a la Cour. je ne sais qui P91

(1) Hauréau. p. 43.

peuplée d’Egyptiens. Ego imperitus, ego ignarus neseiens Ægyptiacam scholam in palatio Davidicæ versari gloriæ. Ego abiens Latinos ibi dimisi. Nescio quis sub— introduxit Ægyptios. » Ce mot d’Egyptien est inju— rieux. Il rappelle aux Irlandais qu’ils avaient long— temps prétendu soutenir le cycle pascal d’Alexandrie, contre l’usage de Rome et de tout l’Occident. C’est là l’opinion d"()zanam Il faut y ajouter aussi celle de M. Hauréau : « Cette classification est à la fois ingénieuse et précise. La ville savante de l’Egypte. c’était Alexandrie, et l’hérésie des Scots au sujet de la Pâque, leur morgue sophistique, leur méthode, leurs doctrines, en un mot tout leur hellénisme, était bien la tradition Alexandrine» En appelant les Irlandais Egyptiens, Alcuin leur a donné leur vrai nom. a Leur patrie littéraire, c’est I’Egypte. Ce sont des Egyptiens introduits par fraude dans une école de fondation latine. Et l’Anglo—Saxon, dans la ferveur de son zèle pour la cause des Latins, demande qu’ils en soient chassés »

Ozanam voudrait bien établir que Rome à cette même époque, ne laissait baisser dans les terres soumises à son autorité ni la science théologique, ni la poésie. Il remarque en ce qui nous intéresse, que la persécution des Iconoclastes avait peuplé Rome de moines grecs, qu’ils y venaient abriter leurs livres et leurs images; que les papes hospitaliers leur livrèrent les églises de Sainte—Marie in cosmedin(‘), de Saint-George auVélabre, de Saint—Saba, de Saint—Apollinaire, des Saints Etienne et Sylvestre, que la langue de Saint Jean Chrysostome propagée par tant de colonies, conservait ses droits en présence de la liturgie latine, que, le jour de Pâques,

(1) Ibid. p. 512. (a) lhid. p. 26.

(3) Ibid. p. 26. _ . _ Ce nom de Cosmedln est celui d’un quartier élégant de l’ancienne

Constantinople.

après l’ofiîce du soir, quand les échansons versaient le vin d’honneur au pape sous le portique de Saint—Ve— nance, pendant que la coupe passait de main en main, les chantres entonnaient un chant grec; que Paul I" tirait de ses archives, pour le roi Pépin—le—Bref, un volume d’Aristote: tous ces faits sont vrais, mais pour— tant nulle part, on ne voit en Occident une culture hellénique pareille à celle des Irlandais.

Rome demeurait fidèle à son origine, à ses traditions, à son rôle; elle était la capitale du monde latin. Tant qu’elle avait fleuri dans la victoire et dans l’opulence, elle avait pu se donnerle luxe d’une éducation étrangère etle grec lui avait prêté sa parure.0bligée maintenant de se défendre,ruinée par les invasions des barbares, amoindrie d’abord par la translation de l’Empire, il était naturel qu’elle eût renoncé à ces études, délassements ordinaires de la richesse et de la paix. Ce n'est donc point faire un reproche à Rome que d’accuser chez elle une décadence de la science grecque. Ce serait fausser l’histoire que de prétendre le contraire. Sans doute j amais Rome n’a proscrit le savoir, jamais elle n’a sciemment et volontairement répudié les livres grecs ; mais ce serait lui donner un éloge qu’elle ne mérite pas que de pré— tendre qu’elle les a toujours feuilletés avec ardeur, qu’elle leur a accordé toujours une attention bienveil— lante. C'est là ce que semblerait croire Ozanam dans son zèle pieux.

Il est bien plus dans la vérité lorsqu’il dit, que déjà dans l’Espagne on s’était entendu pour laisser de côté toute littérature profane, et qu’à Rome l’on suivait cet exemple. Ajoutez que des docteurs, des saints de l’église d’Occident, déclamaient avec une vivacité souvent éloquente contre Virgile, Tite—Live ou Cicé— ron. Saint Ouen, par exemple, cite au tribunal du Christ tous les poètes, tous les orateurs, les histo_

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