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A ces paroles l'alarme universelle redouble; on ne doute pas qu'il n'y ait une conspiration contre la famille royale; chacun se figure les plus grands périls, les plus grands crimes et les plus médités.

Heureusement la blessure du roi était légere ; mais le trouble public était considérable, et les craintes, les défiances, les intrigues, se multipliaient à la cour. Le grand-prévôt de l'hôtel, à qui appartenait la connaissance du crime commis dans le palais du roi, s'empara d'abord du parricide, et commença les procédures , comme il s'était pratiqué à Saint-Cloud dans l'assassinat de Henri III. Un exempt des gardes de la prévôté ayant obtenu un peu de confiance, ou apparente ou vraie, dans I'esprit aliéné de ce misérable, l'engagea à oser dicter de sa prison une lettre au roi même (1). Damiens

(1) S 1 RE, .

Je suis bien fâché d'avoir eu le malheur de vous approcher ; mais si vous ne prenez pas le parti de votre peuple, avant qu'il soit quelques années d'ici vous et monsieur le dauphin, et quelques autres, périront. Il serait fâcheux qu'un aussi bon prince, par la trop grande bonté qu'il a pour les ecclésiastiques, dont il accorde toute sa confiance, ne soit pas sûr de sa vie ; et si vous n'avez pas la bonté d'y remédier sous peu de temps , il arrivera de très grands malheurs, votre royaume n'étant pas en sûreté; par malheur pour vous que vos sujets vous ont donné leur démission, l'affaire ne provenant que de leur part. Et si vous n'avez pas la bonté pour votre peuple d'ordonner qu'on leur donne les sacrements à l'article de mort, les ayant refusés depuis votre lit de justice, dont le châtelet a fait vendre les meubles du prêtre qui s'est sauvé; je vous réitere que votre vie

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n'est pas en sûreté, sur l'avis qui est très vrai, que je prends la liberté de vous informer par l'officier porteur de la présente, auquel j'ai mis toute ma confiance. L'archevêque de Paris est la cause de tout le trouble par les sacrements qu'il a fait refuser.Après le crime cruel que je viens de commettre contre votre personne sacrée, l'aveu sincere que je prends la liberté de vous faire me fait espérer la clémence des bontés de votre majesté. - Signé DAMIENs.

Cette lettre se trouve page 69 du procès de Damiens,. donné au public par le greffier criminel du parlement avec la permission de ses supérieurs. |

Au dos de ladite lettre est écrit, paraphé, ne varietur, suivant et au desir de l'interrogatoire du nommé François Damiens, en date du neuf janvier mil sept cent cinquante-sept, à Versailles, le roi y étant. -

Signé DAMIENs. .

LE CLERc Du BRILLET, et DuvoIGNE, avec paraphe.

Et plus bas est écrit : -
A U R o I.

Suit la teneur d'un écrit signé Damiens.

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MM. Chagrange. Seconde. Baisse de Lisse. (1) De la Guyomie. Clément. Lambert. Le président de Rieux Bonnainvilliers.' Président du Massy, et presque tous. Il faut qu'il remette son parlement, et qu'il le soutienne, avec promesse de ne rien faire aux ci-dessus et compagnie. Signé DAMIENs.

(1) Ce misérable estropie presque tous les noms de, ceux dont il parle.

Sa lettre est insensée, et conforme à l'abjection de son état; mais elle découvre l'origine de sa fureur : on y voit que les plaintes du public contre l'archevêque avaient dérangé le cerveau du criminel, et l'avaient excité à son attentat. Il paraissait par les noms des membres du parlement cités dans sa lettre , qu'il les connaissait, ayant servi un de leurs confreres; mais il eût été absurde de supposer qu'ils lui eussent expliqué leurs sentiments, encore moins qu'ils lui eussent jamais dit ou fait dire un mot qui pût l'encourager au crime. Aussi le roi ne fit aucune difficulté de remettre le jugement du coupable à ceux de la grand'chambre qui n'avaient pas donné leur démission ; il voulut même que les princes et les pairs rendissent par leur présence le procès plus solennel et plus authentique dans tous ses points aux yeux du public, aussi défiant que curieux exagérateur, qui voit toujours dans ces aventures effrayantes audelà de la vérité.Jamais en effet la vérité n'a paru dans un jour plus clair. Il est évident que cet insensé n'avait aucun complice : il déclara toujours qu'il n'avait point voulu tuer le roi, mais qu'il

Plus bas est écrit,

Paraphé, ne varietur, suivant et au desir de l'interrogatoire de ce jour neufjanvier mil sept cent cinquantesept, Signé DAMIENs.

LE CLERc DU BRILLET, et DUvoIGNE, ave; paraphe.

Ladite lettre, ainsi que ledit éerit, annexé à la minute dudit interrogatoire.

avait formé le dessein de le blesser, depuis l'exil du parlement. D'abord, dans son premier interrogatoire, il dit que « la religion seule l'a déterminé à cet attentat. » Il avoue qu'il n'a « dit du mal que des moli« nistes et de ceux qui refusent les sacrements; que « ces gens-là croient apparemment deux dieux. » Il s'écria à la question, « qu'il avait cru faire « une œuvre méritoire pour le ciel; c'est ce que « j'entendais dire à tous ces prêtres dans le palais ». Il persista constamment à dire que c'étaient l'archevêque de Paris, les refus de sacrements, les disgraces du parlement, qui l'avaient porté à ce parricide : il le déclara encore à ses confesseurs. Ce malheureux n'était donc qu'un insensé fanatique, moins abominable à la vérité que Ravaillac et Jean Châtel, mais plus fou, et n'ayant pas plus de complices que ces deux énergumenes. Les seuls complices pour l'ordinaire de ces monstres sont des fanatiques dont les cervelles échauffées allument sans le savoir un feu qui va embraser des esprits faibles, insensés, et atroces : quelques mots dits au hasard suffisent à cet embrasement. Damiens agit dans la même illusion que Ravaillac, et IllOUlTut dans les mêmes supplices., - - Quel est done l'effet du fanatisme, et le destin des rois ! Henri III et Henri IV sont assassinés parcequ'ils ont soutenu leurs droits contre les prêtres; Louis XV est assassiné parcequ'on, lui reproche de n'avoir pas assez sévi contre un prêtre. Voilà trois rois sur lesquels se sont portées des S. DE LoUIs xv. 5. " , 8 ' * ,

mains parricides dans un pays renommé pour aimer ses souverains. Le pere, la femme, la fille de Damiens, qnoiqu'innocents, furent bannis du royaume, avec défense d'y revenir, sous peine d'être pendus; tous ses parents furent obligés par le même arrêt de quitter leur nom de Damiens, devenu exécrable. Cet évènement fit rentrer en eux-mêmes Pour quelque temps ceux qui par leurs malheureuses querelles ecclésiastiques avaient été la cause d'un si grand crime : on voyait trop évidemment ce que produisent l'esprit dogmatique et les fureurs de religion. Personne n'avait imaginé qu'une bulle et des billets de confession pussent avoir des suites si horribles; mais c'est ainsi que les démences et les fureurs des homnues sont liées ensemble. L'esprit des Poltrot et des Jacques Clément, qu'on avait cru anéanti, subsiste donc encore dans les ames féroces et ignorantes ! La raison pénetre en vain chez les principaux citoyens, le peuple est toujours porté au fanatisme; et peut-être n'y a-t-il d'autre remede à cette contagion que d'éclairer enfin le peuple même; mais on l'entretient quelquefois dans les superstitions, et on voit ensuite avec étonnement ce que ces superstitions Produisent. Cependant seize conseillers qui avaient donné leurs démissions étaient envoyés en exil; et l'un d'eux (1), qui était clerc, et qui fut depuis con

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