Imágenes de página
PDF

La querelle alors pouvait devenir sérieuse : on commença à craindre les temps de la fronde et de la ligue. Le roi défendit aux princes et aux pairs d'aller opiner dans le parlement de Paris sur des affaires dont il attribuait la connaissance à son conseil privé. L'archevêque de Paris eut même le crédit d'obtenir un arrêt du conseil pour dissoudre la petite communauté de Sainte-Agathe, où les filles avaient si mauvaise opinion de la bulle Unigenitus. Tout Paris murmura. Ces petits troubles s'étendirent dans plus d'une ville du royaume : les mêmes scandales, les mêmes refus de sacrements, partageaient la ville d'Orléans ; le parlement rendait les mêmes arrêts pour Orléans que pour Paris; leschisme allait se former. Un curé de Rosainvilliers, diocese d'Amiens, s'avisa de dire un jour à son prône, « que ceux qui étaient jansénistes eussent à sortir de « l'église, et qu'il serait le premier à tremper ses « mains dans leur sang »;il eut l'audace de désigner quelques uns de ses paroissiens, à qui les plus fervents cpnstitutionnaires jeterent des pierres pendant la procession, sans que les lapidés et les lapidants eussent la moindre connaissance de ce que c'est que la bulle et le jansénisme. Une telle violence pouvait être punie de mort. Le parlement de Paris, dans le ressort duquel est Amiens, se contenta de bannir à perpétuité ce prêtre factieux et sanguinaire; et le roi approuva cet arrêt, qui ne portait pas sur un délit purement spirituel, mais sur le crime d'un séditieux perturbateur du repos public. Dans ces troubles Louis XV était comme un pere

occupé de séparer ses enfants qui se battent; il défendait les coups et les injures; il réprimandait les uns, il exhortait les autres; il ordonnait le silence, défendant aux parlements de juger du spirituel, recommandant aux évêques la circonspection, regardant la bulle comme une loi de l'église, mais ne voulant point qu'on parlât de cette loi dangereuse. Ses soins paternels pouvaient peu de chose sur des esprits aigris et alarmés : les parlements prétendaient qu'on ne pouvait séparer le spirituel du civil, puisque les querelles spirituelles entraînaient nécessairement après elles des querelles d'état. Le parlement assigna l'évêque d'Orléans à comparaître pour des sacrements; il fit brûler par le bourreau tous les écrits dans lesquels on lui contestait sa juridiction, excepté les déclarations du roi ; il envoya des conseillers faire enregistrer ses arrêts en sorbonne, malgré les ordres du roi. On voyait tous les jours le bourreau occupé à brûler des mandements d'évêques, et les recors de la justice faisant communier des malades la baïonnette au bout du fusil. Le parlement dans toutes ses démarches ne consultait que ses lois et le maintien de son autorité : le roi voyait au-delà; il considérait les convenances, qui demandent souvent que les lois plient. Enfin, pour la troisieme fois, le parlement cessa de rendre la justice aux citoyens, pour ne s'occuper que des refus de sacrements qui troublaient la France entiere. 1 :: • • * • ro . Le roi lui envoya aussi pour la troisieme fois des lettres de jussion qui lui ordonnaient de remplir ses devoirs, et de ne plus faire souffrir ses sujets plaideurs de ces querelles étrangeres, les procès des particuliers n'ayant aucun rapport à la bulle Unigenitus. , -Le parlement répondit qu'il violerait son serment s'il reconnaissait les lettres-patentes du roi, et qu'il ne pouvait obtempérer(vieux mot tiré du latin, qui signifie obéir). Alors le roi se crut obligé d'exiler tous les nuembres des enquêtes, les uns à Bourges, les autres à Poitiers, quelques uns en Auvergne, et d'en faire enfermer quatre, qui avaient parlé avec le plus de force. On épargna la grand'chambre ; mais elle crut qu'il y allait de son honneur de n'être point épargnée; elle persista à ne point rendre la justice au peuple, et à procéder contre les réfractaires. Le roi l'envoya à Pontoise, bourg à six lieues de Paris, où le duc d'Orléans l'avait déja envoyée pendant sa régence. L'Europe s'étonnait qu'on fît tant de bruit en France pour si peu de chose, et les Français passaient pour une nation frivole qui, faute de bonnes lois reconnues, mettait tout en feu pour une dispute méprisée par-tout ailleurs. Quand on a vu cinq cent mille hommes en armes pour l'élection d'un empereur, l'Inde et l'Amérique désolées, et qu'on retombe ensuite dans cette petite guerre de plume, on croit entendre le bruit d'une pluie après les éclats du tonnerre. Mais on devait se souvenir que l'Allemagne, la Suede, la Hollande, la Suisse , avaient autrefois éprouvé des secousses bien plus violentes pour des inepties; que l'inquisition d'Espagne était pire que des troubles civils, et que chaque nation a ses folies et ses malheurs. Le parlement de Normandie imita celui de Paris sur les sacrements; il ajourna l'évêque d'Évreux, il cessa aussi de rendre la justice. Le roi envoya un officier de ses gardes biffer les registres de ce parlement, qui fut à la fin plus docile que celui de Paris. La justice distributive interrompue dans la capitale eût été un grand bonheur si les hommes étaient sages et justes ; mais comme ils ne sont ni l'un ni l'autre, et qu'il faut plaider, le roi commit des membres de son conseil d'état pour vider les procès en dernier ressort. On voulut faire enregistrer l'érection de cette chambre au châtelet, comme s'il était nécessaire qu'une justice inférieure donmât l'authenticité à l'autorité royale. L'usage de ces enregistrements avait eu presque toujours ses inconvénients; mais ce défaut de formalité en aurait eu peut-être de plus grands encore. Le châtelet refusa l'enregistrement; on l'y força par des lettres de jussion. La chambre royale s'assembla; mais les avocats ne voulurent point plaider; on se moqua dans Paris de la chambre royale; elle en rit elle - même : tout se tourna en plaisanterie, selon le génie de la nation, qui rit toujours le lendemain de ce qui l'a consternée ou animée la veille. Les ecclésiastiques riaient aussi, mais de la joie de leur triomphe. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, qui avait été le premier auteur de tous les troubles sans le savoir, étant tombé en enfance dans son grand âge et par la constitution de ses organes, tout parut tendre à la conciliation : les ministres négocierent avec le parlement de Paris. Ce corps fut rappelé, et revint à la satisfaction de toute la ville, et au bruit de la populace qui criait, Vive le parlement ! Son retour fut un triomphe. Le roi, qui était aussi fatigué de l'inflexibilité des ecclésiastiques que de celle des parlements, ordonna le silence et la paix, et permit aux juges séculiers de procéder contre ceux qui troubleraient l'un ou l'autre. , .., - · e · Le schisme éclatait de temps en temps à Paris et dans les provinces; et malgré les mesures que le roi avait prises pour empêcher le refus des sacrements , plusieurs évêques cherchaient à se faire un mérite de ce refus auprès de la cour de Rome. Un évêque de Nantes, ayant donné dans sa ville cet exemple de rigueur ou de scandale, fut condamné par le simple présidial de Nantes à payer six mille francs d'amende, et les payai sans que le roi le trouvât mauvais, tant il était las de ces disputes. · · · · , ' ) De pareilles scenes arrivaient dans tout le royaume , et, en attristant quelques intéressés , amusaient la multitude, oisive. Il y avait à Orléans un vieux chanoine janséniste qui se mourait, et à, qui ses confreres refusaient la communion. Le parlement de Paris les condamna à douze mille livres d'amende, et ordonna que le malade serait communié.Le lieutenant-criminel, en conséquence, arrangea tout pour cette cérémonie comme pour une exécution ; les chanoines firent tant que leur confrere mourut sans sacrements, et ils l'enterrerent le plus mésquinement qu'ils purent. Rien n'était devenu plus commun dans le royaume

[ocr errors]
« AnteriorContinuar »