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AVERTISSEMENT

DE L'ÉDITEUR.

Cette traduction du plus beau poème didactique de l'Angleterre, fut composée par Delille vers l'année 1765. Les obstacles qui en empêchèrent alors la publication, n'ont cessé que peu

de temps avant sa mort; et, depuis cet évènement, les circonstances où s'est trouvée l'Europe, ont été peu favorables à une pareille entreprise. Enfin cet ouvrage, sur lequel le plus grand poète de notre siècle avait fondé ses premières espérances de succès ; cet ouvrage qu'il avait commencé dans le même temps que son immortelle traduction des Géorgiques, paraît neuf ans après sa mort. A plusieurs époques, il se crut près de le mettre au jour; et chaque fois il revit son'manuscrit avec un nouveau soin. On ne peut pas douter que ses vers n'aient beaucoup gagné à toutes ces révisions ; et ce sera un assez grand dédommagement pour une si longue attente. Nous avons suivi avec un scrupule religieux ces différentes corrections; et nous en avons tiré des variantes d'autant plus précieuses, qu'en les comparant avec le texte, il sera facile d'y reconnaître, d'abord le talent du poète dans sa première vigueur, ensuite l'empreinte de l'expérience et de la maturité..

Lorsque Delille entreprit la traduction de l'Essai sur l'Homme, il en existait deux en prose : celle de Silhouette, imprimée à Londres en 1737, sous les yeux de Pope lui-même, et celle de Millot, publiée à Paris en 1762. La traduction en vers que Duresnel fit paraître en 1740, jouissait d'une assez grande réputation, et l'on prétendait même que Voltaire en avait composé quelques passages. Cependant elle manque généralement de verve, et elle est surtout d'une prolixité qui forme un contraste choquant avec la concision et la vigueur de l'original.

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Un rival plus redoutable se mit ensuite sur les rangs; ce fut M. de Fontanes, qui, persuadé, ainsi qu'il le dit dans sa préface , que la traduction de Delille ne paraîtrait jamais, publia la sienne en 1783. Elle eut beaucoup de succès , et l'on sait qu'elle commença la réputation de l'un de nos plus grands écrivains.

Celle de M. de Nivernais, qui est également en vers, et qui parut en 1796, dans ses Mélanges de littérature, mérite à peine d'être citée, tant elle est inexacte et dépourvue de toute espèce de talent poétique.

Quelque succès qu'eût obtenu la traduction de M. de Fontanes , il paraît qu'il n'en fut point aussi content que le public; car' dès lors il s'occupa de la refaire ; et l'on annonce aujourd'hui qu'il est près d'en publier une toute nouvelle. Cette lutte entre deux illustres rivaux, est un grand évènement dans les lettres; et les amis de la poésie, les nombreux admirateurs du talent de l'un et de l'autre, ne peuvent que s'en féliciter.

D'autres circonstances doivent aussi con

courir à fixer les regards sur cette publication. Jamais on ne s'occupa, autant qu'on le fait aujourd'hui, d'études morales et politiques; jamais l'Homme ne parut se livrer avec plus d'ardeur à la connaissance analytique de ses facultés. Je ne pense pas que les questions qui se rattachent à ce genre d'étude, soient mieux connues ou traitées avec plus de succès et de profondeur, qu'elles ne l'étaient au temps de Pope; mais il est du moins bien sûr qu'un plus grand nombre d'individus s'en occupent. On peut donc être assuré que, quel que soit l’éloignement de la plupart des lecteurs pour les productions purement littéraires , celle-ci sera lue, à cause du sujet , par ceux-là mêmes qui mettent peu de prix à la beauté des vers.

On peut ajouter à ces considérations , qu'un poème consacré entièrement à la morale et à la métaphysique, est chez nous un véritable phénomène. Boileau , Voltaire et d'autres poètes moins célèbres, ont fait des excursions dans les sciences morales et dans la philosophie; mais jamais on n'avait vu, en France,

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de poème complet et d'une certaine étendue sur ces matières. Elles étaient considérées comme tout-à-fait incompatibles avec le génie des vers; et les poètes évitaient même avec soin d'employer les expressions qui leur sont consacrées. Il appartenait à celui qui sut exprimer avec tant de grâce et de noblesse les pratiques de l'agriculture et les procédés des arts, d'opérer dans notre languecenouveau prodige; il appartenait auchantre des Géorgiques, de révêtir des couleurs de la poésie des objets qui semblaient en être encore moins susceptibles : les dissertations des moralistes et des philosophes.

Delille venait d'entrer dans sa glorieuse carrière, lorsqu'il conçut le projet de traduire l'Essai sur l'Homme. Jeune , plein de feu , aucun obstacle ne l'effrayait; son ardeur s'échauffait à l'aspect des difficultés, et l'on sait qu'il ne s'est jamais montré avèe plus d'éclat, que lorsqu'il en a eu de plus grandes à surmonter. Aucune entreprise n'en offrait réellement de plus effrayantes. S'il est vrai

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