Imágenes de página
PDF
ePub

Dans l'Enéïde, un Héros pieux & brave, échappé Sujet de l'Edes ruines d’un Etat puissant , est destiné par les néide. Dieux pour en conserver la Religion, & pour établir un Empire plus grand & plus glorieux que le premier. Ce Prince, choisi pour Roi par les restes infortunés de ses concitoyens, erre long-temps avec eux dans plufieurs pays, où il apprend tout ce qui est nécessaire à un Roi, à un Législateur, à un Pontife. Il trouve enfin un atyle dans des terres éloignées, d'ou fes ancêtres étoient sortis. Il défait plusieurs enne,nis puissants qui s'opposent à son établissement, & jette les fondements d'an Empire , qui devoit être un jour le maître de l'Univers.

L'Action de Télemaque unit ce qu'il y a de grand dans l'un & dans l'autre de ces deux Poëmes. On y Plan de Té. voit un jeune Prince animé par l'amour de la patrie, lemaque. aller chercher son pere, dont l'absence causoit le malheur de sa famille & de fon Royaume. Il s'expofe à toutes sortes de périls; il fe signale par des vertus héroïques; il renonce à la Royauté, & à des Couronnes plus considérables que la fienne; & parcourant plusieurs terres inconnues, apprend tout ce qu'il faut pour gouverner un jour selon la prudence d'Ulysse, la piété d'Enée , & la valeur de tous les deux, en fage Politique , en Prince religieux, en Héros accompli.

L'Action de l'Epopée doit être une. Le Poëme L'Action Epique n'est pas une Histoire, comme la Pharsale de doitêtre une, Lucain & la Guerre Punique de Silius Italicus, ni la vie toute entiere d’un Héros, comme l'Achilléïde de Stace : l'unité du Héros né fait pas l'unité de l'action. La vie de l'homme est pleine d'inégalités. ll change fans cesse de desseins, ou par l'inconstance de fes paslions, ou par les accidents imprévus de la vie. Qui voudroit décrire tout l'homme, ne formeroit qu'un tableau bisarre, un contraste de passions opposées, sans liaison & fans ordre. C'est pourquoi rEpopée n'est pas la louange d'un Héros qu’on propole pour modele, mais le récit d'une action grande & illustre qu'on donne pour exemple.

Il en est de la Poésie comme de la Peinture : l'u- Des Episonité de l'action principale n'empêche pas qu'on n'y des. infere plusieurs incidents particuliers. Le dellein eit formé dès le commencement du Poëme; le Héros en

vient à bout en franchislant tous les obstacles. C'est le récit de ces oppositions qui fait les Episodes : mais tous ces Episodes Idépendent de l'action principale, & font tellement liés avec elle, & fi unis entr'eux, que le tout ensemble ne présente qu'un seul tableau, composé de plusieurs figures dans une belle ordon

nance & dans une juste proportion. L'unité de Je n'examine point ici s'il est vrai qu'Homere noye l'action de quelquefois son action principale dans la longueur & & la conci- le noinbre de ses Episodes, li fon action est double nuité des s'il perd souvent de vue les principaux personnages. Episodes. Il suffit de remarquer que l'Auteur de Télemaque a

imité par-tout la régularité de Virgile, en évitant les défauts qu'on impute au Poëte Grec. Tous les Episodes de notre Auteur font continus, & si habilement enclavés les uns dans les autres, que le premier amene celui qui fuit. Ses principaux personnages ne disparoiflent point; & les transitions qu'il fait de l'Episode à l'action principale, font sentir toujours l'unité du dessein. Dans les lix premiers Livres, où Télemaque parle & fait le récit de ses aventures à Calypfo, ce long Episode, à l'imitation de celui de Didon, est raconté avec tant d'art, que l'unité de l'action principale est demeurée parfaite. Le Lecteur y est en fufpens, & fent dès le commencement que le séjour de ce Héros dans cette ifle, & ce qui s'y paffe , n'est qu’un obstacle qu'il faut surmonter. Dans le XIII. & XIV. Livre, ou Mentor instruit Idoménée, Télemaque n'est pas présent, il est à l'armée ; mais c'est Mentor, un des principaux personnages du Poëme qui fait tout en vue de Télemaque & pour son inftruction; de forte que cet Episode est parfaitement lié avec le dessein principal. C'est encore un grand art dans notre Auteur, de faire entrer dans son Poëme des Episodes qui ne sont pas des suites de sa Fa. ble principale, fans rompre ni l'unité, ni la continuité de l'action. Ces Episodes y trouvent place, non-seulement comme des instructions importantes pour un jeune Prince , qui est le grand dessein du Poëte, mais parce qu'il le fait raconter à fon Héros dans le temps d'une inaction, pour en remplir le vuide. C'est ainsi qu'Adoam instruit Télemaque des moeurs & des loix de la Bétique pendant le calme d'une navigation : & Philoctete lui raconte ses malheurs, can

dis que ce jeune Prince est au camp des alliés, en attendant le jour du combat.

L'Action Epique doit être entiere. Cette intégrité L'Action suppose trois choses : la cause, le næud, & le dénoue- doit être enment. La cause de l'action doit être digne du Héros, tiere. & conforme à fon caractere. Tel est le dessein de Télemaque. Nous l'avons déja vu.

Le Næud doit être naturel, & tiré du fond de Du Neud. l'action. Dans l'Odyssée, c'est Neptune qui le forme. Dans l’Enéïde, c'est la colere de Junon. Dans Téle

c'est la haine de Vénus. Le noeud de l'Odyssée est naturel, parce que naturellement il n'y a point d'obstacle qui soit plus à craindre pour ceux qui vont sur mer, que la mer même. L'opposition de Junon dans l’Enéïde, comme ennemie des Troyens, est une belle fiction. Mais la haine de Vénus contre un jeune Prince qui méprise la volupté par amour de la vertu, & dompte ses paflions par le secours de la SagefTe, est une Fable tirée de la nature, qui renferme en même-temps une morale sublime.

Le Dénouement doit être aussi naturel que le nœud. Du Dengue. Dans l'Odyffée, Ulyfle arrive parmi les Phéaciens, ment. leur raconte ses aventures; & ces insulaires, amateurs des Fables, charmés de ses récits, lui fournissent un vaisseau pour retourner chez lui : le dénouement est simple & naturel. Dans l’Enéïde, Turnus est le seul obstacle à l'établissement d'Enée. Ce Heros, pour épargner le sang de les Troyens, & celui des Latins, dont il sera bientôt le Roi, vuide la querelle par un combat singulier : ce dénouement est noble. Celui de Télemaque est tout ensemble naturel & grand. Ce jeune Héros, pour obéir aux ordres du Ciel, surmonte fon amour pour Antiope , & fon amitié pour Idoménée qui lui offroit fa Couronne & fa fille. Il facrifie les passions les plus vives, & les plaifirs même les plus innocents, au pur amour de la vertu. Il s'embarque pour Ithaque fur des vaisseaux que lui fournit Idoménée, à qui il avoit rendu tant de services. Quand il est près de la patrie, Minerve le fait relacher dans une petite ifle déferte, où elle fe découvre à lui. Après l'avoir accompagné à son insu au travers des mers orageuses, de terres inconnues, de guerres sanglantes, & de tous les maux qui peuFent éprouver le cæur de l'homme, la Sageffe le con

duit enfin dans un lieu solitaire. C'est là qu'elle lui parle, qu'elle lui annonce la fin de ses travaux, & fa destinée heureuse ; puis elle le quitte. Sitôt qu'il va rentrer dans le bonheur & le repos, la divinité s'éloigne, le merveilleux cesse, l'action héroïque finit. C'est dans la fouffrance que l'homme se montre Héros, & qu'il a besoin d'un appui tout divin. Ce n'est qu'après avoir souffert , qu'il est capable de marcher seul, de se conduire lui-même, & de gouverner les autres. Dans le Poëme de Télemaque, l'observation des plus petites regles de l'art est accompagnée d'une

profonde morale. Qualités géo". Outre le næud & le dénouement général de l'acneraies du tion principale, chaque Episode a son næud & fon

& dénoue

dénouement propre. Ils doivent avoir tous les mêment du Poë mes conditions. Dans l’Epopée, on ne cherche point me Epique. les intrigues surprenantes des Romans modernes. La

surprise seule ne produit qu'une passion très-imparfaite & passagere. Le sublime est d'imiter la simple nature; préparer les événements d'une maniere si delicate, qu'on ne le prévoye pas; les conduire avec tant d'art, que tout paroisse naturel. On n'est point inquiet , suspendu, détourné du but principal de la Poésie héroïque, qui est l'instruction, pour s'occuper d'un dénouement fabuleux, & d'une intrigue imaginaire. Cela est bon quand le seul dessein est d'amufer : mais dans un Poëme Epique, qui est une espece de Philofophie morale, ces intrigues sont des jeux

d'esprit au-dessous de fa gravité & de fa noblesse. L'Action Si l'Auteur de Télemaque a évité les intrigues des doit être Romans modernes , il n'eit pas tombé non plus dans merveilleu. se.

le merveilleux outré que quelques-uns reprochent aux Anciens. Il ne fait ni parler des chevaux, ni marcher des trépieds, ni travailler des statues. L'action Epique doit être merveilleuse, mais vraisemblable. Nous n'admirons point ce qui nous paroît impoffible. Le Poëte ne doit jamais choquer la raison, quoiqu'il puisse aller quelquefois au-delà de la nature. Les Anciens ont introduit les Dieux dans leurs Poëmes , non-seulement pour exécuter par leur entremise de grands événements , & unir la vraisemblance & le merveilleux, mais pour apprendre aux hommes que les plus vaillants & les plus sages ne peuvent rien sans le secours des Dieux. Dans notre Poëme, Mi

nerve conduit fans cesse Télemaque. Par-là le Poëte reud tout possible à fon Héros, & fait sentir que, sans la Sagesse divine, l'homme ne peut rien. Mais ce n'est pas là tout son art. Le sublime est d'avoir caché la Deefle fous une forme humaine : c'est non-seulement le vraisemblable, mais le naturel qui s'unit ici au merveilleux. Tout est divin , & tout paroit humain. Ce n'est pas encore tout. Si Télémaque avoit fu qu'il étoit conduit par une Divinité, fon mérite n'auroit pas été si grand, il en auroit été trop foutenu. Les Héros d'Homere favent presque toujours ce que les immortels font pour eux. Notre Poëte, en dérobant à son Héros le merveilleux de la fiction, a fait admirer sa vertu & son courage.

La durée du Poëme Epique est plus longue que De la durée celle de la Tragédie. Dans celle-ci, les passions re- du Poëne gnent : rien de violent ne peut être de longue durée. Epique. Mais les vertus & les habitudes qui ne s'acquierent pas tout d'un coup, sont propres au Poëme Epique, & par conséquent son action doit avoir une plus grande étendue. L'Epopée peut renfermer les actions de plusieurs années : mais, selon les critiques, le temps de l'action principale depuis l'endroit où le Poëte commence sa narration, ne peut être plus long qu'une année, comme le temps d'une action tragique doit être au plus d'un jour. Aristote & Horace n'en disent rien pourtant. Homere & Virgile n'ont observé aucune regle fixe là-dessus. L'action de l’Iliade toute entiere se passe en cinquante jour. Celle de l'Odyssée, depuis l'endroit ou le Poëte commence sa narration, n'est que d'environ deux mois. Celle de l'Enéïde est d'un an. Une seule campagne fuffit à Télemaque, depuis qu'il fort de l'isle de Calypfo jusqu'à son retour en Ithaque. Notre Poëte a choisi le milieu entre l'impétuosité & la véhémence avec laquelle le Poëte Grec court vers la fin, & la démarche majestueuse & mesurée du Poëte Latin, qui paroît quelquefois lent, & semble trop allonger sa narration.

Quand l'Action du Poëme Epique est longue, & De la Narra. n'est pas continue, le Poëte divise sa Fable en deux tion Epique. parties; l'une où le Héros parle & raconte fes aventures passées; l'autre, ou le Poëte seul fait le récit de ce qui arrive ensuite à fon Héros. C'est ainsi qu'Homere ne commence la narration qu'après qu'Ulysse

« AnteriorContinuar »