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Enfin, qui vous a dit que, malgré mon devoir,
Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir?

O R E S T E.

Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse !... Mais, de grace, est-ce à moi que ce discours s'adresse? Ouvrez vos yeux, songez qu'Oreste est devant vous; Oreste, si long-temps l'objet de leur courroux.

H E R m I O N E.

Oui, c'est vous, dont l'amour naissant avec leurs charmes,

Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes; i) ,
Vous, que mille vertus me forçoient d'estimer;
Vous, que j'ai plaint; enfin que je voudrois aimer.

Oreste.

Je vous entends. Tel est mon partage funeste:
Le cœur est pour Pyrrhus, & les vœux pour Oreste.i)

i) Oui, c'est vous , dont t'amour naissant avec leurs charmes , Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes. ]

Hermione doit-elle parler ainsi d'elle-même? que veut dire le pouvoir des armes de mes yeux ? Cette expression précieuse est échappée à Racine dans la chaleur de la composition.

2) Le cœur est pour Pyrrhus , & les vaux pour Oreste. ]

II faudroit, les vaux sont pour Oreste; mais Racine ne manque à la grammaire , ni par ignorance, ni par distraction; c'est une noble liberté qui le fait s'élever au dessus des regles. Tome II. E

Hermione.
Ah! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus!
Je vous haïrois trop.

O R E S T E.

Vous m'en aimeriez plus. Ah ! que vous me verriez d'un regard bien contraire! Vous me voulez aimer, & je ne puis vous plaire; Et l'amour seul alors se faisant obéir, Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant haïr. O Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre; Que de raisons pour moi, si vous vouliez m'entendre! Vous seule , pour Pyrrhus, disputez aujourd'hui, Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui. Car enfin il vous hait, i) Son ame, ailleurs éprise ,

N'a plus

Hermione.

Qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me méprise? Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris? Jugez-vous que ma vue inspire des mépris? Qu'elle allume en un cœur des feux si peu durables? Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables.

Ces hardiesses donnent plus de précision , de vivacité, & de force à la phrase.

i) Car enfin il vous haït. ] Le discours d'Oreste nous semble un peu dur.

O R E S T E.

Poursuivez. II est beau de m'insulter ainsi, Cruelle ! c'est donc moi qui vous méprise ici! Vos yeux n'ont pas assez éprouvé ma constance ! i) Je fuis donc un témoin de leur peu de puissance! * Je les ai méprisés ! Ah ! qu'ils voudroient bien voir Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir!

Hermione. Que m'importe , Seigneur, sa haine ou sa tendresse? Allez contre un rebelle armer toute la Grece; Rapportez-lui le prix de sa rebellion; Qu'on fasse de l'Épire un second Iliorí. Allez. Après cela, direz-vous que je l'aime?

O R E S T E.

Madame, faites plus, & venez-y vous-même.

i) Vos yeux n'ont pas affe^ éprouvé ma confiance l Je suis donc un témoin de leur peu de puiffance ! ]

La puiffance des yeux, la confiance d'un amant : ces expressions ne trouvent guere place que dans l'élégie , ou quelquefois dans le madrigal.

Nous trouvons qu'Oreste en veut un peu trop aux beaux yeux d'Hermione. II a déjà dit qu'il cherchoit la mort dans fes yeux, que les yeux d'Hermione éprouvoient sa confiance , que ces mêmes yeux voudroient bien voir Pyrrhus mépriser leur pouvoir comme Oreste , c'est-à-dire , aussi peu qu'Oreste. En mettant ainsi en prose les beaux vers de Racine, c'est quelquefois le moyen d'appercevoir des négligences que diroboit la magie du style.

Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux? Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux, i) Faisons de notre haine une commune attaque.

H E R m I O N E.

Mais, Seigneur, cependant, s'il épouse Andromaque?

O R E S T E.

Eh, Madame!

Hermione.
Songez quelle honte pour nous ,
Si d'une Phrygienne il devenoit l'époux. i)

O R E S T E.

Et vous le haïssez? Avouez-le, Madame,
L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une ame.
Tout nous trahit, la voix, le silence , les yeux;
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.

i) Venc[ dans tous les cœurs saire parler vos yeux. ]

Faire parler des yeux. Les saire parler dans tous les cœurs; voilà des hardiesses, fans doute: le grammairien les condamne , le sentiment les justifie.

î) Songes quelle honte pour nous,

Si d'une Phrygienne il devenoit l'époux.]

Dès qu'Oreste paroît embrasser le parti qu'Hermione lui propose, elle trouve des obstacles à son exécution; à mesure qu'Oreste détruit ses raisons, elle en fait naître d'autres plus fortes. Chaque scene doit conduire par gradation à la fin de l'acte, & chaque acte à la fin de la piece; mais dans chaque scene il faut encore une gradation particuliere, qui consiste dans la force des raisons &. des sentiments.

H E R M I O N E.

Seigneur , je le vois bien, votre ame prévenue
Répand sur mes discours le venin qui la tue; i)
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
Et croit qu'en moi la haine est un effort d'amour.
II faut donc m'expliquer. Vous agirez ensuite.
Voussçavez qu'en ces lieux mon devoir m'a conduite:
Mon devoir m'y retient; & je n'en puis partir,
Que mon pere ou Pyrrhus ne m'en fassent sortir.
De la part de mon pere, allez lui faire entendre
Que l'ennemi des Grecs ne peut être son gendre.
Du Troyen ou de moi faites-le décider;
Qu'il songe qui des deux il veut rendre , ou garder.
Enfin, qu'il me renvoie, ou bien qu'il vous le livre.2)
Adieu. S'il y consent, je suis prête à vous suivre.

i) Seigneur, je le vois bien, votre ame prévenue
Répand fur mes discours le venin qui la tue. ]

Une ame prévenue qui répand fur des discours le venin qui la tue. On voit aisément ce que l'auteur a voulu dire; mais la maniere dont son idée est exprimée ,-est à la fojs obscure & de mauvais goût.

2) Enfin, qu'il me renvoie, ou bien qu'il vous le livre.} Comment Oreste va-t-il se tirer de ce pas difficile? Comme

amant, il est intéressé à prendre un parti qu'il doit rejettes comme ambassadeur.

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