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II sçait aimer du moins, & même sans qu'on l'aime; Et peut-être iI sçaura se faire aimer lui-même. Allons. Qu'il vienne enfin.

C l É O N E.

Madame , le voici.
Hermione.
AU ! je ne croyois pas qu'il fut si près d'ici!

SCENE II.

ORESTE, HERMIONE, CLÉQNE.

Hermione.

L E croirai-je, Seigneur, qu'un reste de tendresse
Vous fasse ici chercher ime triste princesse ? i)
Ou ne dois-je imputer qu'à votre seul devoir ,
L'heureux empressement qui vous porte à me voir?

„ O R E S T E.

Tel est de mon amour Faveuglement funeste , -
Vous le sçavez, Madame; & le destin d'Oreste
Est de venir fans cesse adorer vos attraits,
Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais.

i) Vous faffe ici chercher une trìfle princesse ? ] On trouve dans la premiere édition, à la place de ce vers , celui-ci:

» Ait suspendu les soins dont vous charge la Grece ». .

Je sçais que vos regards vont r'ouvrir mes blessures ,
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures : i)
Je le sçais, j'en rougis. Mais j'atteste les dieux,
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
Que j'ai couru par-tout, où ma perte certaine
Dégageoit mes serments, & finissoit ma peine.
J'ai mendié la mort chez des peuples cruels, 2)
Qui n'appaisent leurs dieux que du fang des mortels;
Ils m'ont fermé leur temple 3); & ces peuples barbares,
De mon sang prodigué, sont devenus avares.
Enfin je viens à vous; & je me vois réduits
A chercher, dans vos yeux, une mort qui me fuit.

i) Que tous mes pas vers vous font autant de parjures. ] Cette pensée nous semble un peu tirée. Les six vers suivants font admirables.

2) Tai mendié la mort che^ des peuples cruels. ]

Allusion au danger qu'O reste courut d'être immolé en Tauride par fa sœur Iphigénie.

3) lis mont fermé leur temple.

Racine, selon nous, auroit dû s'arrêter là. Les deux vers suivants ne sont qu'un jeu de mots puérile, qui n'ajoute rien aux précédents.

Le reste de ce couplet se ressent de ce ton langoureux & fade, maintenant banni de la tragédie.

4) Enfin je viens à vous; & je me vois réduit

A chercher, dans vos yeux, une mort qui me fuit, &c. ]

On ne peut s'empêcher de convenir que, dans cette piece, Orestc ne joue un rôle fort défagréable. C'est sans doute à

Mon désespoir n'attend que leur indifférence:
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance;
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m'anime.
Madame, c'est à vous de prendre une victime ,
Que les Scythes auroient dérobée à vos coups ,
Si j'en avois trouvé d'aussi cruels que vous.

la situation où il se trouve , qu'on doit attribuer les plaintes peu naturelles qu'il fait à Hermione dans cette premiere entrevue. II s'exhale en jeux d'eíprit, qui ne ressemblent point au sentiment. II a déjà dit: » Je sçais

» Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures. II dit ici:

» Je me vois réduit

» A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.

» Mon désespoir n'attend que leur indifférence.

» Madame, c'est à vous de prendre une victime , n Que les Scythes auroient dérobée à vos coups, » Si j'en avois trouvé d'aussi cruels que vous ». Ces vers sont dans le goût de Séneque. Ce n'étoit pas ainsi que devoit s'exprimer le furieux Oreste.

Ces traits de faux bel-efprit ont toujours défiguré nos anciennes tragédies. Corneille les accrédita; & Racine, quoique né pour sentir l'heureuse simplicité des Grecs, fut entraîné par l'exemple.

Hermione.

Quittez>, Seigneur, quittez ce funeste langage; i) A des foins plus pressants la Grece vous engage. Que parlez-vous du Scythe , &c de mes cruautés? Songez à tous ces rois que vous représentez. Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende? Est-ce le fang d'Oreste enfin qu'on vous demande? Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.

O R E S T E.

Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé,
Madame; il me renvoie ; & quelque autre puissance
Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense.

Hermione.

L'infidellè!

i) Quitte^, Seigneur , quittes ce funeste langage;

A des foins , &c. ] A la place de ce vers & des trois suivants, on lisoit dans la premiere édition:

» Non , non, ne pensez pas qu'Hermione dispose » D'un fang sur qui la Grece aujourd'hui se repose. 5» Mais, vous-même, est-ce ainsi que vous exécutez » Les voeux de tant d'États que vous représentez r » Faut-il que d'un transport, &c. » Subligny objecta qu'on exécutait pas des vœux, & Racine fit cet heureux changement.

O R E S T E.

Ainsi donc, tout prêt à le quitter , i) Sur mon propre destin je viens vous consulter. Déjà même je crois entendre la réponse, Qu'en secret, contre moi, votre haine prononce.

Hermione. Hé quoi, toujours injuste en vos tristes discours , De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours? Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée? J'ai passé dans l'Épire où j'étois reléguée; Mon pere l'ordonnoit. Mais qui sçait si, depuis , Je n'ai point, en secret, partagé vos ennuis? Pensez-vous avoir seul éprouvé des allarmes? Que l'Épire jamais n'ait vu couler mes larmes?

i) Ainsi donc, tout prêt à le quitter, &c. ]

Au lieu de ce vers & de* siiivants, Racine en avoit fait quatre autres, qui joignoient au défaut de l'obscurité, celui d'être une suite insoutenable d'antitheses & de jeux de mots: n Ainsi donc, il ne me reste rien » Qu'à venir prendre ici la place du Troyen. » Nous sommes ennemis, lui des Grecs, moi le vôtre; » Pyrrhus protege l'un , & j e vous livre l'autre ». Hermione reprenoit ainsi dans la premiere édition: » Hé quoi, dans vos chagrins, fans raison affermi, n Vous croirez-vous toujours, Seigneur, mon ennemi? » Quelle est cette rigueur, &c. »

Enfin,

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