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Votre amour contre nous allume trop de haine. Retournez, retournez à la fille d'Hélene.

Pyrrhus.

Et le puis-je, Madame? Ah, que vous me gênez ! i)
Comment lui rendre un cœur que vous me retenez?
Je sçais que de mes vœux on lui promit l'empire. 2)
Je sçais que, pour régner, elle vint dans FÉpire.
Le sort vous y voulut l'une & l'autre amener ,
Vous pour porter des fers, elle pour en donner.
Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire?
Et ne diroit-on pas, en voyant, au contraire ,
Vos charmes tout-puissants, & les siens dédaignés,
Qu'elle est ici captive, & que vous y régnez.
Ah ,qu'unseul des soupirs, que mon cœur vous envoie,
S'il s'échappoit vers elle, y porteroit de joie!

1) Et le puis-je, Madame? Ah, que vous me géne{ ! ] M. de Voltaire a souvent repris dans Corneille de semblables expressions. Cette, réponse est encore sur le même ton que la précédente. Les beaux vers que débite Andromaque ne font que mieux sentir le défaut de ces douceurs amoureuses qui remplissent le rôle de Pyrrhus ; ne pourroiton pas dire que ce prince parle un peu en petit-maître dans ces deux vers:

» Ah, qu'un seul des soupirs, que mon cœur vous envoie, » S'il s'échappoit vers elle, y porteroit de joie »! a) Je sçais que de mes vœux on lui promit l'empire.] L'empire de mes vœux est un peu obscur.

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Andromaque.

Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés r

Auroit-elle oublié vos services passés?

Troye , Hector, contre vous révoltent-ils son ame?

Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flamme?

Et quel époux encore! Ah, souvenir cruel!

Sa mort seule a rendu votre pere immortel.

II doit au fang d'Hector tout l'éclat de ses armes;

Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes.

Pyrrhus.

Hé bien, Madame, hé bien , il faut vous obéir.
D faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence,
Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifférence. i)
Songez-y bien. II faut désormais que mon cœur,
S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n'épargnerai rien dans ma juste colere.
Le fils me répondra des mépris de la mere;
La Grece le demande ; & je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à fauver des ingrats.

i) Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifference. ] Cette note est purement grammaticale : mais il est nécessaire d'observer qu'on ne s'arrête pas dans un sentiment, dans une pensée, dans un desir; mais à un sentiment, à une pensée, &c.

Andromaque.

Hélas ! il mourra donc. II n'a, pour sa défense ,
Que les pleurs de sa mere , & que son innocence;
Et peut-être, après tout, en l'état ou je suis ,
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
Je prolongeois pour lui ma vie & ma misere;
Mais enfin, sur ses pas, j'irai revoir son pere.
Ainsi, tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
Nous vous

Pyrrhus.

Allez, Madame, allez voir votre fils. Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide Ne prendra pas toujours sa colere pour guide. Pour sçavoir nos destins, j'irai vous retrouver; Madame, en l'embrasiant, songez à le sauver.

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ACTE II.

SCENE PREMIERE. 0 HERMIONE, CLÉON.E.

H E R m I O N E.

E fais ce que tu veux. Je consens qu'il me voie; Je lui veux bien encore accorder cette joie, x) Pylade va bientôt conduire ici ses pas; Mais, 11 je m'en croyois, je ne le verrois pas. 3)

i) C'est dans cette scene que la duplicité d'action se fait sentir. Jusqu'à présent il n'a été question que d'Andromaque & de ton- fik,. & maintenant c'est de, l'^amour d'Qreste ,_de: Pyrrhus & d'Hermione qu'il s'agit..

2) Je sais ce que tu veux. Je consens qu'U me voici Je lui veux bien encore accorder cette joie. ]

Le spectateur désire avec impatience de voir commant Hermione recevra Oreste} cette réception va se faire devant luî. Voilà le grand art d'un poëte tragique, de faire désirer au spectateur des scenes qui servent à développer une situa-, tion difficile à traiter.

3) Mais , fi je m'en croyois , je ne le verrois pas.~\.
Ce vers est une adroite préparation, à la catastrophe.

C l É O N E.

Et qu'est-ce que sa vue a pour vous de funeste?
Madame, n'est-ce pas toujours le même Oreste ,
Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
Et dont vous regrettiez la constance & l'amour?

Hermione.

C'est cet amour, payé de trop d'ingratitude ,
Qui me rend, en ces lieux, sa présence si rude.
Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui,
De voir mon infortune égaler son ennui!
Est-ce là, dira-t-il, cette fiere Hermione? i)
Elle me dédaignoit, un autre l'abandonne.
L'ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
Apprend donc, à son tour, à souffrir des mépris?
Ah, Dieux í

C l É O N E.

Ah ! dissipez ces indignes allarmes. II a trop bien senti le pouvoir de vos charmes. Vous croyez qu'un amant vienne vous insulter? i)

l) Est-ce là, dira-t-il, cette fiere Hermione? &c.] Hermione est ici, comme dans Euripide , fiere, emportée & jalouse. Elle ne craint de voir Oreste, que parce qu'il sera témoin de son humiliation; & sa fierté s'imagine encore que Pyrrhus reviendra à elle la preffir de reprendre son cœur. a) Vous croyc^ qu'un amant vienne vous insulter? ] On lit ainsi ce vers dans plusieurs éditions, II est clair

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