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Honteux de rabaisser, par cet indigne usage,
Les héros dont encore elles portent l'image.
Toute autre se seroit rendue à leurs discours:
Mais si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours.
Avec Britannicus contre moi réunie,
Vous le fortifiez du parti de Junie;
Et la main de Pallas trame tous ces complots.
Et lorsque, malgré moi, j'assûre mon repos,
On vous voit de colere & de haine animée.
Vous voulez présenter mon rival à l'armée.
Déjà jusques au camp le bruit en a couru.

Agrippine.

Moi, le faire empereur? Ingrat, l'avez-vous cru?
Quel seroit mon dessein? Qu'aurois-je pu prétendre?
Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrois-je
attendre?

Ah ! si sous votre empire on ne m'épargne pas,
Si mes accufateurs observent tous mes pas;
Si de leur empereur ils poursuivent la mere,
Que ferois-je au milieu d'une cour étrangere?
Ils me reprocheroient, non des cris impuissants, i)

anciennes , de voir, au milieu des aigles romaines, une femme placée fur le trône des Céfars. Annal, liv. XII.

i) Ils me reprocheroient, non des cris impuissants , &c. ] Cette idée est empruntée de la réponse pleine de hauteur que fit Agrippine à Burrhus, chargé de l'interroger fur les

Des desseins étouffés auslì-tôt que naissants;
Mais des crimes pour vous commis à votre vue,
Et dont je ne serois que trop tôt convaincue.
Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours:
Vous êtes un ingra^, vous le futes toujours.
Dès vos plus jeunes ans, mes soins & mes tendresses
N'ont arraché de vous que de feintes caresses.
Rien ne vous a pu vaincre, & votre dureté
Auroit dû dans son cours arrêter ma bonté.
Que je suis malheureuse ! Et par quelle infortune
Faut-il que tous mes soins me rendent importune?
Je n'ai qu'un fils. O Ciel, qui m'entends aujourd'hui!
T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui?
Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue.
J'ai vaincu ses mépris, j'ai détourné ma vue
Des malheurs qui dès-lors me furent annoncés.
J'ai fait ce que j'ai pu. Vous régnez, c'est assez, i)

différents chefs d'accusation intentée contre elle. // n'y a f oint ici d'accusateurs qui me reprochent, non les discours quelquesois peu mesurés d'une mere outragée, mais des crimes dont je ne pourrois être justifiée que par mon fils. Annal, liv. XIII. l) Vous régnes, c'est affe^. ]

Ceci paroît avoir rapport au sait suivant. Selon Tacite , Agrippine consulta des devins fur la destinée de Néron; ils rassurerent qu'il parviendroit à l'empire, & qu'il la seroit mourir: j'y consens, dit-elle, pourvu qu'il regne. Atqui Ma,: occidat, inquit, dum imperet. Annal, liv. XII.

Avec

Avec ma liberté que vous m'avez ravie ,
Si vous le souhaitez, prenez encor ma vie.
Pourvu que, par ma mort, tout le peuple irrité,
Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.

NÉRON.

Hé bien donc, prononcez. Que voulez-vous qu'on fasse?

Agrippine.

De mes accufateurs qu'on punisse l'audace ; i)
Que de Britannicus on calme le courroux;
Que Junie, à son choix, puisse prendre un époux;
Qu'ils soient libres tous deux, & que Pallas demeure;
Que vous me permettiez de vous voir à toute heure;

{ appercevant Burrhus dans le fond du théâtre. ) Que ce même Burrhus , qui nous vient écouter, A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter. 2)

1) Dt mes accusateurs qu'on punisse r audace; &c. ]

Ceci a rapport au fait suivant. Agrippine , selon Tacite , ayant convaincu Séneque & Burrhus de son innocence , ils déclarerent fausse l'accufation qu'on avoit intentée contr'elle; ils obtinrent même de l'empereur une entrevue, dans laquelle elle demanda justice de ses accusateurs, & des récompenses pour ses favoris, que Néron fie put s'empêcher de lui accorder. Annal, liv. XIII.

2) Que ce même Burrhus, qui nous vient écouter,

A votre porte enfin ri ose plus m'arrêter.] . , Malgré tout ce que dit Louis Racine, pour justifier son Tome II. C c

NÉRON.

Oui, Madame, je veux que ma reconnoissance

Désormais dans les cœurs grave votre puissance;

Et je bénis déjà cette heureuse froideur,

Qui de notre amitié va rallumer l'ardeur.

Quoi que Pallas ait fait, il suffit, je l'oublie.

Avec Britannicus je me réconcilie.

Et, quant à cet amour qui nous a séparés,

Je vous fais notre arbitre, & vous nous jugerez.

Allez donc, & portez cette joie à mon frere.

Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mere. i)

pere, il est certain que Burrhus a bien Tair d'un homme quî écoutoit à la porte. De quel droit vient-il troubler par fa présence un entretien particulier que l'empereur a avec sa mere?

i) Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mere. ] Cette belle scene est dans le goût de celle d'Auguste & de Cinna, dont Séneque avoit fourni l'idee à Corneille. Traité de la Clémence, liv. I. chap. IX. Elle ressemble encore mieux à celle de Cléopatrè & de ses deux fils dans Rodogune, où cette mere cruelle commence ainsi: Mes enfans prenez place, &c.

^at II. scene III.

II faut convenir que si la scene de Racine ne le cède en rien à celle de Corneille pour la force des sentiments & la beauté de l'expression, elle leur est inférieure pour l'intérêt théâtral.

SCENE III.
NÉRON, BURRHUS,

B U R R H U S.

^^ue cette paix, Seigneur, & ces embrassements
Vont offrir à mes yeux de spectacles charmants!
Vous sçavez si jamais ma voix lui fi.it contraire;
Si de son amitié j'ai voulu vous distraire,
Et si j'ai mérité cet injuste courroux.

NÉRON.

Je ne vous flatte point, je me plaignois de vous,
Burrhus; je vous ai cru tous deux d'intelligence.
Mais son inimitié vous rend ma confiance.
Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher;
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.

Burrhus.

Quoi, Seigneur!

Néron.

C'en est trop. II faut que fa ruine Me délivre à jamais des fureurs d'Agrippine. Tant qu'il respirera je ne vis qu'à demi. Elle m'a fatigué de ce nom ennemi;

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