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NÉ RON, Et ne connois-tu pas l'implacable Agrippine ? Mon amour inquiet déjà se l'imagine , Qui m'amene Octavie , & d'un oeil enflammé, Atteste les saints droits d'un noud qu'elle a formé; Et portant à mon cœur des atteintes plus rudes , Me fait un long récit de mes ingratitudes. De quel front soutenir ce fâcheux entretien ?

NARCISS E. N’êtes-vous pas, Seigneur, votre maître & le fien? Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle? Vivez, régnez pour vous. C'est trop régner pour elle. Craignez-vous.....? Mais, Seigneur, vous ne la

craignez pas. Vous venez de bannir le superbe Pallas, Pallas, dont vous sçavez qu'elle soutient l'audace.

NÉ RON. Eloigné de ses yeux , j'ordonne , je menace, J'écoute vos conseils , j'ose les approuver ; Je m'excite contr'elle , & tâche à la braver : Mais, je t'expose ici mon ame toute nue , Si-tôt que mon malheur me ramene à sa vue , Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir De ces yeux, où j'ai lu fi long-temps mon devoir; Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidelle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'elle:

Mais enfin , mes efforts ne me servent de rien,
Mon génie étonné tremble devant le sien. I)
Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance,
Que je la fuis par-tout, que même je l'offense ;
Et que, de temps en temps , j'irrite ses ennuis ,
Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis.
Mais, je t'arrête trop, retire-toi , Narcisse ;
Britannicus pourroit t’accuser d'artifice.

NARCISS E.
Non, non, Britannicus s'abandonne à ma foi :
Par son ordre , Seigneur, il croit que je vous voi,
Que je m'informe ici de tout ce qui le touche ,
Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche.
Impatient , sur-tout, de revoir ses amours, 2)
Il attend de mes soins ce fidelle fecours.

NÉ RON.
J'y consens ; porte-lui cette douce nouvelle :
Il l'a verra.

1) Mon génie étonné tremble devant le sien. ]

Cette expression présente une très-belle image , & paroit avoir été suggérée à Racine par Plutarque. On lit dans cet auteur, page 930, édition de Paris, qu'Antoine perdant toujours au jeu contre O&ave , un devin lui dit : Éloignez-vous. de ce jeune homme, votre génie redoute le fien.

2). Inpatient , sur-tout, de revoir ses amours. ).

Ses, amours, mes amours, terme populaire , & qu'on ne pardonneroit plus à un auteur tragique.

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NARCIS S E.
Seigneur , bannissez-le loin d'elle.

NÉ RON.
J'ai mes raisons, Narcisse ; & tu peux concevoir
Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir. I)
Cependant vante-lui ton heureux stratagême ;
Dis-lui qu'en fa faveur on me trompe moi-même,
Qu'il la voit sans mon ordre, On ouvre. La voici.
Va retrouver ton maître , & l'amener ici.

SCENE II 1.
NÉRON, JUNI Ę.

NÉ RON.
Vous vous troublez, Madame,&changez de visage!
Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage ?

JU N I E. Seigneur , je ne vous puis déguiser mon erreur ; Pallois voir O&avie, & non pas l'empereur.

· 1) 'ai mes raisons, Narcisse ; & tu peux concevoir

Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir.] C'est ici que commence tout l'intérêt de la piece. Le fpectateur n'est touché qu'à l'instant cù Britannicus est en danger.

NÉ RON. Je le sçais bien, Madame , & n'ai pu , fans envie, Apprendre vos bontés pour l'heureuse Octavie.

JUN I E. Vous, Seigneur

vous, Seignet. N É R Madame , quer des yeux ?

Pensez-vous , Madame , qu'en ces lieux , Seule, pour vous connoître , Octavie ait des yeux ?

JUN I E. Et quel autre, Seigneur , voulez-vous que j'implore ? A qui demanderai-je un crime que j'ignore? Vous qui le punissez, vous ne l'ignorez pas. De grace, apprenez-moi, Seigneur , mes attentats.

NÉ RON. Quoi, Madame ! est-ce donc une légere offense De m'avoir si long-temps caché votre présence ? Ces trésors, dont le ciel voulut vous embellir, Les avez-vous reçus pour les ensevelir? L'heureux Britannicus verra-t-il, sans allarmes, Croître, loin de nos yeux, son amour & vos charmes ? Pourquoi de cette gloire exclus jusqu'à ce jour, M'avez-vous , sans pitié, relégué dans ma cour? 1)

1) M'avez-vous , sans pitié, relégué dans' ma cour ?]

L'expression de relégué dans ma cour , est neuve ; sans cette finesse de tours, sans cette élégance de style qui consiste dans le choix des mots, dans la vérité des sentiments, toute cette seene , qui est très-peu de chose , seroit languissante.

On dit plus : vous souffrez, fans en être offensée,
Qu'il vous ofe, Madame, expliquer sa pensée;
Car je ne croirai point que, fans me confulter,
La severe Junie ait voulu le flatter;
Ni qu'elle ait consenti d'aimer & d'être aimée,
Sans que j'en sois instruit que par la renommée.

J U N I E.
Je ne vous nîrai point, Seigneur , que fes soupirs
M'ont daigné quelquefois expliquer ses desirs. I)
Il n'a point détourné fes regards d'une fille ,
Seul reste du débris d'une illustre famille.
Peut-être il se souvient qu'en un temps plus heureux,
Son pere me nomma pour l'objet de ses veux.
Il m'ainie , il obéit à l'empereur son pere,
Et j'ose dire encore à vous, à votre mere;
Vos desirs sont toujours si conformes aux fiens.....

NÉ RON. Ma mere a ses desseins, Madame , & j'ai les miens

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1) Je ne vous nírai point , Seigneur , que ses foupirs

M'ont daigné quelquefois expliquer fes desirs , &c.] Cette réponse ingénue est la cause de la perte de Britannicus : elle n'en intéresse pas moins pour Junie , qui se montre en cet endroit telle qu'elle est. On peut remarquer ici avec quel art Racine a sçu conserver à fes personnages le caractere qui leur est propre ; il ne leur fait dire ni plus , ni moins, que ce qu'ils doivent dire.

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