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SCENE II. PYRRHUS, ORESTE, PHŒNIX.

O R E S T E.

A. Vant que tous les Grecs vous parlent par ma voyc, Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix; i) Et qu'à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie De voir le sils d'Achille & le vainqueur de Troye. Oui, comme ses exploits, nous admirons vos coups: Hector tomba sous lui, Troye expira sous vous ; i) Et vous avez montré, par une heureuse audace, Que le fils seul d'Achille a pu remplir sa place. Mais ce qu'il n'eût point fait, la Grece, avec douleur , Vous voit du sang Troyen relever le malheur;

i) Souffre^ que j'ose ici me flatter de leur choix. ] Ce vers étoit ainsi dans la premiere édition:

» Souffrez que je me flatte en secret de leur choix ». Subligny reprocha à Racine que cet en secret étoit un galimatias; il demanda aussi à qui se rapportoit le mot de choix. Racine profita de la premiere observation, & dédaigna la seconde.

2) HeBor tomba sous lui, Troye expira sous vous. ] Subligny vouloit qu'on mît : Hector expira sous lui , Troye

tomba sous vous. II ne sentit pas que c'étoit par cette heureuse transposition que l'on donnoit de la vie à la poésie.

Et

Et vous laissant toucher d'une pitié funeste.,
D'une guerre si longue entretenir le reste.
Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector? i )
Nos peuples affoiblis s'en souviennent encor.
Son nom seul fait frémir nos veuves & nos filles;
Et, dans toute la Grece, il n'est point de familles
Qui ne demandent compte à ce malheureux fils,
D'un pere, ou d'un époux, qu'Hector leur a ravis.
Et qui sçait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre ? x)
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre ,

l)Ne vous souvient-il plus , Seigneur, quel sut Heftor? &c] Séneque, dans fa Troade, fait ainsi parler Ulysse: Je ne suis , dit-il, que F interprete de la volonté des Grecs , qui demandent la mort du fils tTHeílor, arrêtée depuis long-temps par les décrets du destin; tant qu'il vivra, ils ne croiront pas pouvoir compter sur une paix durable. L'inquiétude les sorcera d'être toujours fur leurs gardes. Acte III. scene I.

î) Et qui sçait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre?

Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre , &c. ] Pradon , qui se félicitoit, dans ses préfaces, d'avoir traité ies mèmes sujets que Racine, a beaucoup imité l'Andromaque de ce poète dans fa Troade. On y voit une scene entre Ulysse & Pyrrhus très-femblable à celle-ci. Ulysse d't à peu près les mêmes choses qu'Oreste. Dans cet endroit, par exemple:

Cet enfant peut un jour ressembler à son pere .,
Tour ce qu'Hector a fait, son fils le pourroir faire.
C'est la crainte des Grecs ; ils demandent ce fils ,
Tour le sacrifier au repos du pays.

Tome II. C

Tel qu'on a vu son pere, embraser nos vaisseaux, i) Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux. Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense? Vous-même, de vos soins craignez la récompense; 2) Et que, dans votre sein , ce serpent élevé , 3)

Si nous nc craignions de fatiguer le lecteur, nous citerions encore la réponse de Pyrrhus, où les mêmes idées se rencontrent encore, défigurées par la touche barbare de ce misérable copiste.

1) Tel qu'on a vu son pere, embraser nos vaisseaux , Et, la flamme à1 la main, les suivre sur les eaux. ] Idée empruntée de Virgile:

Hei mihi qualis crat ! quantum muta tus ab illo Hcctore , qui redit exuvias indutus Achillis, Vel Danaiim Phrygios jaculatus puppibus ignes! Hélas, dans quel état je le voyois! qu'il étoit différent de

lui-même! ce n étoit plus cet HeBor qui, vainqueur de Patrocle

& chargé des dépouilles d'Achille , revenoit triomphant d'embraser

la flotte des Grecs.

Séneque, dans fa Troade , aËe III. scene premiere, a, suivant

fa coutume , employé six vers pour rendre la même idée, a) Vous-même, de vos foins craigne^ la récompense. ] Oreste sçait bien que ce n'est point par un sentiment de

crainte qu'il peut gagner le fils d'Achille. VZ demande tout,

pour ne rien obtenir.

3) Et que , dans votre Jein, ce serpent élevé. ]

Image souvent employée, dont Eschyle paroît avoir fait

ufage le premier. Clytemnestre croit en songe réchauffer dans

son sein & allaiter un serpent, qui au lieu de lait, lui tire du

sang. Les Coèphores.

Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé,
Ensin, de tous les Grecs fatisfaites l'envie;
Assurez leur vengeance, assurez votre vie.
Perdez un ennemi d'autant plus dangereux,
Qu'il s'essaîra sur vous à combattre contr'eux»

Pyrrhus,
La Grece en ma faveur est trop inquiétée.
De foins plus importants je l'ai crue agitée,
Seigneur; & sur le nom de son ambassadeur, .
J'avois, dans ses projets, conçu plus de grandeur,
Qui croiroit, en effet, qu'une telle entreprise
Du fils d'Agamemnon méritât l'entremise?
Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
N'eût daigné conspirer que la mort d'un enfant?
Mais à qui prétend-on que je le facrifie?
La Grece a-t-elle encor quelque droit sur sa vie?
Et, seul de tous les Grecs , ne m'est-il pas permis
D'ordonner d'un captif que le sort m'a soumis r
Oui, Seigneur , lorsqu'aux pieds des murs fumants

de Troye , i Les vainqueurs, tout fanglants, partagerent leur proie, Le sort, dont les arrêts furent alors suivis, Fit tomber en mes mains Andromaque & son fils. Hécube, près d'Ulysse , acheva sa misere; Cassandre dans Argos a suivi votre pere. Sur èux , sur leurs captifs, ai-je étendu mes droìts r Aì-je enfin disposé du fruit de leurs exploits r

On craint qu'avec Hector, Troy e un jour ne renaisse
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin; i]
Je ne seais point prévoir les malheurs de si loin,
Je songe quelle étoit autrefois cette ville , 2.)
Si superbe en remparts, en héros si fertile ,
Maîtresse de l ' Asie; & je regarde , enfin,
Quel fut le sort de Troye, & quel est son destin.
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
Un enfant dans les fers; & je ne puis songer
Que Troye, en cet état, aspire à se venger.

i) Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin , Je ne sçais point prévoir les malheurs de loin. ]

Pensée conforme à la doctrine des Grecs fur la fatalité. Dans Eschyle, Agamemnon dit à peu près la même chose: En voulant pénétrer dans les prosondeurs ds l'avenir , on ne sait qu'accroître ses tourments.

2) Je songe quelle étoit autresois cette ville. ] Et les huit vers suivants.

L'idée de ce morceau paroît tirée de Séneque , aEle lit scene m. C'est Andromaque qui parle : Vous craigne^, ditelle , qu'Astianax ne releve les murs de Troye que vous ave^ embrasée; cette ville est sans espoir, elle n'a point d'autre ressource que lui.

, Tout le raisonnement de Pyrrhus est de la plus grande force, & rien n'est dit avec plus de précision, plus d'élégance , plus d'harmonie, & avec des images plus vives.

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