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» ans, qui a beaucoup de cœur, beaucoup d'amour, «beaucoup de franchise & beaucoup de crédulité, » qualités ordinaires d'un jeune homme », m'a semblé très-capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage.

Mais , discnt-ils , ce prince n'entroit que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui & Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu. Je n'aurois point parlé de cette objection, si elle n'avoit été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté dé faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce chan* gement soit bien plus considérable dans la chronologie , où l'on suppute les temps par les années des empereurs.

Junie ne manque pas non plus de censeurs. Ils disent que d'une vieille coquette , nommée Junia Silana , j'en ai fait une jeune fille très-sage. Qu'auroient-ils à me répondre, si je leur disois que cette Junie est un personnage inventé , comme l'Émilie de Cinna, comme la Sabine d'Horace? Mais j'ai à leur dire que s'ils avoient bien lu l'histoire, ils y auroient trouvé une » Junia Calvina, de la famille » d'Auguste, sœur de Sìlanus , à qui Claudius avoit » promis Octavie. Cette Junie étoit jeune, belle, &, » comme dit Séneque , sejìiviffima omnium pudlarum. » Elle aimoit tendrement son frère; & leurs ennemis , » dit Tacite, les accuserent tous deux, d'incejlè , quoi

» qu'ils ne fussent coupables que a"un peu d'indiscrétion »,

Si je la présente plus retenue qu'elle n'étoit, je n'ai

pas oui dire qu'il nous fût défendu de rectifier les

mœurs d'un personnage , sur-tout lorsqu'il n'est pas

connu.

L'on trouve étrange qu'elle paroisse fur le théâtre après la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchants qu'elle passe chez Octavie. Mais, disent-ils, cela ne valoit pas la peine de la faire revenir, un autre l'auroit pu raconter pour elle. Ils ne sçavent pas qu'une des regles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peitvent passer en action; & que tous les anciens font venir souvent sur la scene des acteurs qui n'ont autre chose à dire, sinon qu'ils viennent d'un endroit, & qu'ils s'en retournent en un autre.

Tout cela est inutile, disent mes censeurs; la piece est finie au récit de la mort de Britannicus, & l'on ne devroit point écouter le reste. On l'écoute pourtant, & même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujours compris que la tragédie étant l'imitation d'une action

jfcóìnplette, où plusieurs personnes concourent, cette

action n'est point finie, que l'on ne sçache en quelle ítuation elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presque par-tout : c'est ainsi que dans l'Antigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon & la punition de Créon après la mort de cette princesse , que je n'en ai employés aux imprécations d'Agrippine, à la retraite de Junie, à la punition de Narcisse, & au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus.

Que faudroit-il faire pour contenter des juges fi difficiles? La chose seroit aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. II ne faudroit que s'écarter du naturel pour se jetter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matiere, telle que doit êtrejuie action qui se passe en un seid jour, &c qui, s'avançant par degrés vers fa fin, n'est soutenue que par les intérêts., les sentiments & les passions des personnages j il faudroit remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourroient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seroient moins vraisemblables, d'une infinité, de décla~ mations où l'on feroit dire aux acteurs tout le contraire de çe qu'ils devroient dire. II faudroit , par. exemple , représenter quelque héros yvre, qui se voudroit faire haïr de fa maîtresse de gaîté de.cœur, un Lacédémonien grand parleur i), un conquérant

i) Lysander dans l'AgésiUs de. Corneille, & Agésilys lulm.èni£^ T iij . P

qui ne débiterent que des maximes d'amour i), une femme i) qui donnerok des leçons de fierté à des conquérants. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces Messieurs. Mais que diroit cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire? De quel front oserois-je me montrer, peur ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai çhoifis pour modeles? Car, pour me servir de la pensée d'un ancien, voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer; & nous devons sans cesse nous demander : Que diroient Homere &c Virgile, s'ils lisoient çes vers? que diroit Sophocle, s'il voyoit représenter cette scene ? Quoi qu'il en soit, je n'ai point prétendu empêcher qu'on ne parlât contre mes ouvrages; je l'aurois prétendu inutilement. Quid dt te alii hquantur ipjì vidtant, dit Çicéron, Jed loqumtur tamen.

Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. II n'y a rien de plus naturel que de se défendre, quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Terençe même semble n'avoir fait des

i) César dans la Mort de Pompée& Pompée dans Sertorius.

a) Viriate dans Sertorius, & Çornéliç dans la Mort de Pompée.

prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poëte mal intentionné, malevoli veeeris po'&m, &c qui venoit briguer des voix contre lui jusqu'aux heures où l'on représentoit ses comédies.

Occepta est agi .

Exclamât y &c.

On me pouvoit faire une difficulté qu'on ne m'a point faite. Mais ce qui est échappé aux spectateurs pourra être remarqué par les lecteurs. C'est que je fais entrer Junie » dans les vestales , où , selon Aulu» Gelle, on ne recevoit personne au dessous de six » ans, ni au dessus de dix. Mais le peuple prend ici » Junie sous fa protection; & j'ai cru qu'en consi» dération de fa naissance , de fa vertu & de son mal» heur, il pouvoit la dispenser de l'âge prescrit par » les loix, comme il a dispensé de l'âge pour le cori» sulat tant de grands hommes qui avoient mérité ce » privilège ».

Enfin, je suis très-persuadé qu'on me peut faire bien d'autres critiques, sur lesquelles je n'aurois d'autre parti à prendre que celui d'en profiter à l'avenir. Mais je plains fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public. Ceux qui voient le mieux nos défauts, sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers ; ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. II n'y a rien au contraire de plus injuste qu'un

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