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après minuit dans une rue où l'on n'en avoit jamais tant vu ensemble, réveillerent tous les voisins : on fe mit aux fenêtres. Comme on vit que ces carrosses étoient arrêtés à la porte de Racine, on ne douta point qu'on ne vînt l'enlever pour avoir mal parlé des magistrats dans sa comédie. Le lendemain tout Paris le crut à la conciergerie. Ce qui contribua beaucoup à faire croire cette chimere, c'est qu'effectivement un vieux conseiller des requêtes s'étoit plaint hautement de la liberté que Racine avoit prise de railler les juges en plein théâtre.

Racine n’est point l'inventeur de ce genre singulier de comédie , qui n'a point encore été imité par aucun de nos auteurs; les Guêpes d'Aristophane lui en ont fourni le modele. Avant de donner le précis de cette piece, il n'est peut-être pas inutile de faire connoître en peu de mots cet auteur , appellé le comique par excellence, parce qu'il porta chez les Grecs la vieille comédie à sa perfection. Platon, son contemporain , lui donne les plus grands éloges; il dic même que les graces, cherchant un asyle digne d'elles , l'avoient trouvé chez Aristophane. Plutarque,qui vivoirplus de cinq fiecles après lui, en parle d'une maniere tout à fait différente ; il prétend que ses ouvrages sont moins faits pour les honnêtes gens que pour la vile populace , ou des hommes sans mæurs & perdus de débauches. A ne juger du génie d’Aristophane que sur les ouvrages qui nous restent de lui, on peut très-bien assurer que son fiel est amer, que ses plaisanteries sont sanglantes & indignes d'un honnête homme, que ses portraits sont des satyres cruelles, & ses saillies des jeux de mots bas & burlesques. Ce qu'on peut dire pour sa justification, c'est qu'ayant écrit dans un temps où les loix avoient abandonné la scene comique à la licence la plus effrénée, la nécessité où il se trouva de plaire à un peuple vain , jaloux, inconstant & railleur , doit faire excuser les moyens dont il s'est fervi pour y réussir.

PRÉCIS DES GUÊ PES

D'ARISTOPHANE. PHILOCLÉON est un juge à qui la manie de vouloir toujours juger , & sur-tout condamner, a fait tourner la tête. Ses folies ont déterminé Bdélycléon son fils à le faire garder par ses esclaves. Les autres juges, déguisés en guêpes, arrivent sur la scene dans l'attirail le plus grotesque; surpris de ne point voir avec eux Philocléon, ils l'appellent par leurs cris. Ce juge insensé leur apprend , par les fentes de la porte, qu'il est retenu prisonnier par son fils. Ses confreres lui conseillent de s'échapper pendant que son fils dort, ils lui suggerent même des expédients dont il profite. Bdélycléon apprend que fon pere est descendu par la fenêtre, il accourt après lui, suivi de ses esclaves. Ceci donne lieu à un combat risible entre les juges & les valets du fils de Philocléon, & à un très-grand nombre de traits satyriques qui font tout le plaisant de cette scene. Bdélycléon est contraint de se

justifier sur les violences qu'il fait à son pere; il prétend que c'est pour le rendre plus heureux qu'il veut l'empêcher d'aller juger. Cette discussion se convertit en une espece de plaidoyer; le pere exalte les avantages de sa profession, le fils combat ses raisons par des raisons plus fortes, enfin le chąur lui donne gain de cause. Philocléon, convaincu que fa profession n'est pas aussi excellente qu'il se l'étoit persuadé, n'en est pas plus disposé à renoncer à sa manie de juger. Le fils lui propose de la satisfaire sans fortir de chez lui; le pere , après quelques éclaircissements , y consent. Dans le mênre instant on crie après un chien qui emporte un fromage de Sicile; Philocléon saisit cette occasion pour exercer l'office de juge. Deux chiens paroissent, l’un est accusateur, l'autre se défend. Bdélycléon se fait l'avocat du chien accusé ; il commence par un exorde sérieux & comique, & continue sur le même ton, en imitant sans doute quelqu’orateur du temps. Le juge demande les témoins; ce sont les ustensiles de la cuisine; enfin on présente au juge les petits du coupa

ble : Philocléon feint d'être attendri, il demande cependant le vase de condamnation; mais , trompé par celui qui le lui apporte, & qui lui donne l'un pour l'autre, il absout le coupable en croyant le condamner. Honteux & désespéré de cette méprise , il en demande pardon aux dieux, & renonce à sa profession, Philocléon s'abandonne ensuite aux excès de la débauche la plus crapuleuse , & devient enfin un criminel digne des châtiments qu'il prononçoit contre les autres.

Ce tissu n'est qu'une satyre allégorique contre le gouvernement d’Athenes. Il n'y a pas un trait, presque pas un mot dans cette picce, qui ne soit une allusion aux plus illustres personnages de la Grece. La satyre qui n'est que personnelle, perd tout son mérite, lorsque ceux qui en sont l'objet n'existent plus. Racine n'a point imité cette licence d’Aristophane; il s'est contenté de prendre le caractere du juge entêté de sa profession : il a cru que ce caractere, présenté avec de certains ménagements, pourroit paroître aussi ridicule à Paris qu'il l'avoit paru à Athenes.

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