Imágenes de página
PDF
ePub

De quel côté sortir? D'où vient que je frissonne? Quelle horreur me saisit? Grace au ciel, j'entrevois... Dieux! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi?

P Y t A D E.

1

Ah, Seigneur!

fureurs d'Oreste dans l'Électre de Oébillon nous semblent plus naturelles; 11 vient de tuer fa mere, & c'est le moment où il doit être agité par les furies : cependant Crébillon paroît avoir été guidé par Racine dans cet endroit. Ses images font à peu près les mêmes; le lecteur fera bien aise de les comparer:

Racine.

» Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne! Crébillon.

Ji Mais quoi ! quelle vapeur vient obscurcir les airs! Racine.

» Grace au ciel, j'entrevois, &c.

Crébillon.

» Grace au ciel, on m'entrouvre un chemin aux enfers! Racine.

n Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit? Crébillon.

n Cachons-nous dans l'horreur de l'éternelle nuit. Racine.

n Quoi, Pyrrhus, je te rencontre encore!

O R E S T E.

Quoi, Pyrrhus, je te rencontre encore! Trouverai-je par-tout un rival que j'abhorre? Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé? Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé. Mais que vois-je! A mes yeux Hermione l'embrasse! Elle vient l'arracher au coup qui le menace! Dieux, quels affreux regards elle jette sur moi! Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi? Hé bien, filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ? i)

» Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé.

• • • • • • •

» Mais que vois-je ! à mes yeux Hermione l'embrasse. ....... .

» Dieux ! quels affreux regards elle jette fur moi!

Crébillon.

J> Égysthe, c'en est trop... il faut qu'à ma colere. .. n Que vois-je! dans ses mains la tête de ma mere I

» Quels regards ! où fuirai-je »!

i) bien , filles d'enfer , vos mains font-elles prêtes ? ] Ces fureurs sont imitées de l'Oreste d'Euripide. Boileau en a traduit ce morceau:

Mere cruelle , arrête! éloigne de mes yeux
Ces filles de l'enfer , ces spectres odieux.
Ils viennent. Je les vois. Mon supplice s'apprête.
Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête!

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? i)
A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit?
Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit?
Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione;
L'ingrate, mieux que vous, sçaura me déchirer ,
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

P Y l A D E.

II perd le sentiment. Amis, le temps nous presse; Ménageons les moments que ce transport nous laisse. Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants, S'il reprenoit ici sa rage avec ses sens.

a) Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? ] Racine a eu en vue, pour l'harmonie imitative, ce vers de Virgile:

Luílamet ventos tempijlattjque sonoras.

Le son de Ys multiplié exprime parfaitement dans le vers latin le sifflement des vents, & celui des serpents dans le vers françois.

FIN.

[graphic]
[ocr errors]

EXAMEN DAN D R O MAQ U E.

D Epuis un siecle , on ne cesse de répéter, dans tous les pays lettrés, qu'Andromaque est un chefd'œuvre. Voyons en quoi cette piece mérite un titre si glorieux.

Le Cid, comme nous l'avons déjà observé, est la premiere piece où l'amour parut entouré du véritable cortège de la tragédie; Andromaque est la seconde. Tout ce que les situations théâtrales ont de plus intéressant, tout ce que les replis du cœur ont de plus caché, tout ce que le choc des passions a de plus déchirant, ne peut être développé avec plus de force , & mis en opposition avec plus d'art, & en même temps avec plus de naturel & de vérité.

La tragédie d'Andromaque, toute belle qu'elle est, n'est pas cependant sans défaut. La duplicité d'action s'y fait quelquefois appercevoir. Daris le commencement de la piece, le spectateur n'est occupé que de sçavoir si Andromaque , cette femme si fidelle, épousera Pyrrhus, le meurtrier de fa famille. Mais au cinquieme acte on oublie presque totalement cette veuve, pour ne s'occuper que de la situation violente d'Hermione ; on ne voit plus que l'infidélité de Pyrrhus, & les fureurs de cette princesse , qui trouve dans Oreste un amant prêt à la venger. Racine avoit senti d'abord qu'on oublioit trop long-temps la veuve d'Hector ; dans la premiere édition il la faisoit revenir , au cinquieme acte, enchaînée par Oreste. Mais en voulant éviter une faute, il tomboit dans une autre ; puisque, d'un seul trait, il rendoit Oreste plus odieux , & forçoit Hermione à un procédé généreux envers sa rivale. Quoi qu'il en soit, parmi les chef-d'œuvres de Racine, il n'en est point dont la marche soit plus rapide, & où les passions aient un jeu plus vif & plus tragique.

Euripide s'est contenté de faire venir Oreste à la cour de Pyrrhus pour enlever Hermione; & le fils d'Agamemnon, qui n'a point été annoncé , arrive au quatrieme acte, dans l'instant où cette princesse est prête à se donner la mort. Racine n'est point tombé dans ce défaut, il sçavoit trop bien qu'un personnage qui doit concourir au dénouement d'une action, doit avoir eu part à ses développements. A l'exemple du poëte grec , il fait vènir Oreste en Épire, mais l'arrivée de ce prince y est mieux motivée, & le dessein qu'il a formé d'enlever Hermione, est couvert du prétexte apparent d'une ambassade : par-là Racine a répandu l'intérêt le plus

« AnteriorContinuar »