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sçavoit enfin que vous l'aviez honorée de quelques larmes dès la premiere lecture que je vous en fis. Pardonnezmoi , MADAME, si j'ose me vanter de cet heureux commencement de fa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s'en laisser toucher. Je leur permets de condamner lAndromaque tant qu'ils voudront , pourvu qu'il me soit permis d'appeller de toutes les subtilités de leur esprit au ceur de VOTRE ALTESSE ROYALE.

Mais, MADAME, ce n'est pas seulement du cæur que vous jugez de la bonté d'un ouvrage , c'est avec une intelligence qu'aucune fausse lueur ne sçauroit tromper. Pouvons-nous mettre sur la scene une histoire qile vous ne possédiez ausi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue , dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles & fi délicats qui ne soient infiniment au dessous de la noblesse & de la délicatesse de vos pensées ?

On sçait , MADAME, & VOTRE Altesse ROYALE a beau s'en cacher, que dans ce haut degré de gloire la nature & la fortune ont pris plaisir de vous élever , vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s'étoient réservée. Et il semble que

VOT

ILS

mme

vous ayez voulu avoir autant d'avantage sur notre sexe par les connoisances & par la solidité de votre esprit , que vous excellez dans le vôtre par toutes les graces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l'arbitre de tout ce qui se fait d'agréable. Et nous, qui travaillons pour plaire au public, nous n'avons plus que faire de demander aux sçavants si nous travaillons selon les regles ; la regle souveraine est de plaire à VOTRE ALTESSE ROYALE.

Voilà, sans doute , la moindre de vos excellentes qualités. Mais, MADAME, c'est la seule dont j'ai pu parler avec quelque connoissance , les autres sont trop élevées au dessus de moi. Je n'en puis parler sans les rabaisser par la foiblese de mes pensées, & fans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis ,

MA DA ME,

ESS

DE VOTRE ALTESSE ROYALE,

Le très-humble, trèsobéissant , & très fidele serviteur,

RACINE.

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C

PREMIERE PRÉFACE

DE L'AUTEUR. M es personnages sont si fameux dans l'antiquité, que , pour peu qu'on la connoisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poëtes nous les ont donnés; aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mæurs. Toute la liberté que j'ai prise, ça été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Séneque, dans la Troade, & Virgile , dans le second livre de l'Énéide , ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire ; encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaint qu'il s'emportât contre Andromaque, & qu'il voulât épouser une captive à quelque prix que ce füt;& j'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de fa maîtresse , & que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n'avoit pas lu nos romans; il étoit violent de son naturel; & tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.

Quoi qu'il en soit, le public m'a été trop favorable pour m'embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu'on réformật tous les héros de l'antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu'on ne mette sur la scene que des hommes impeccables; mais je les prie de se souvenir que ce n'est point à moi de changer les regles du théâtre. Horace nous recommande de peindre Achille farouche , inexorable, violent, tel qu'il étoit, & tel qu'on dépeint son fils. Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques , c'est-àdire, ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitié du spectateur ; ni qu'ils soient méchants avec excès , parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire, une vertu capable de foiblesse, & qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester,

mye

SECONDE PRÉFACE

DE L'AUTEUR.

VIRG I LE, AU TROISIEME LIVRÉ DE LÉNÉIDE.

C'EST ÉN É E QUI PA R L E.

LITTORAQUE Epiri legimus , portuque subimus
Chaonio, & celfam Buthroti ascendimus urbem

Solemnes tum fortè dapes, & triftia dona

Libabat cineri Andromache , manesque vocabat
Hectoreum ad tumulum , viridi quem cespite inanem,
Et geminas , caufam lacrymis , facraverat aras.
· . .

. . . . .

Ayant rangé les côtes de l'Épire, nous relâchâmes dans '. le port de Chaonie , & nous primes le chemin de Buthrote... Ce jour là même, Andromaque offroit des dons funebres... à la cendre d'Hector son premier époux. C'est là qu'elle appelloit les manes de son cher Hector , à qui elle avoit élevé un tombeau de gazon au milieu de deux autels; triste objet qui entretenoit la douleur , & faisoit

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