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Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
De retirer mon bras teint du fang du parjure;
Et, pour rendre fa peine & mes plaisirs plus grands,
De cacher ma rivale à ses regards mourants! i)
Ah! si du moins, Oreste, en punissant son crime ,
Lui laiffoit le regret de mourir ma victime!
Va le troviver. Dis-lui qu'il apprenne à l'ingrat,
Qu'on l'immole à ma haine, & non pas à l'État.
Chere Cléone, cours. Ma vengeance est perdue ,
S'il ignore, en mourant, que c'est moi qui le tue.
Cléone.

Je vous obéirai. Mais qu'est-ce que je vois?

O Dieux ! qui l'auroit cru, Madame? C'est le roi.

Hermione.

Ah ! cours.après Oreste; & dis-lui, ma Cléone, Qu'il n'entreprenne rien fans revoir Hermione.

l) De cacher ma rivale à ses regards mourants ! ] Ce vers est admirable, selon nous. Racine a eu l'art de faire frémir avec une petite ruse de coquette.

I

SCENE V.

PY RHUS, HERMIONE, PHCENIX.

Pyrrhus.

^Vous ne m'attendiez pas, Madame ; & je vois bien
Que mon abord ici trouble votre entretien, i)
Je ne viens point, armé d'un indigne artifice, i)
D'un voile d'équité couvrir mon injustice.

i) Vous ne m'attendie^ pas, Madame , & je vois bien Que mon abord ici trouble votre entretien. ]

Voilà de ces coups de théâtre admirables. Pyrrhus arrive à l'instant qu'Hermione a ordonné qu'on l'assassinât : que vontils se dire? c'est ce que le spectateur va entendre. Quelque belles que soient de pareilles situations, un homme médiocre peut les trouver, & l'on voit souvent des tragédies modernes avoir quelque succès en faveur d'une , ou de deux situations brillantes : mais il n'appartient qu'à un génie du premier ordre, qu'à un grand maître comme Racine , de les amener avec art, & de les traiter avec cette force, avec cette vérité , avec cette éloquence, qui font encore plus de plaisir à la lecture, que la situation n'en a fait au théâtre.

2) Je ne viens point, armé cTun indigne artifice. ]

Quand Pyrrhus a eu le dessein d'épouser Hernfione, il ne s'est point donné la peine de le lui apprendre: c'est de la voix publique qu'elle en a été instruite; & lorsqu'il veut

II suffit que mon cœur me condamne tout bas;

Et je íbutiendrois mal ce que je ne crois pas.

J'épouse une Troyenne. Oui, Madame, & j'avoue

Que je vous ai promis la foi que je lui voue.

Un autre vous diroit que, dans les champs Troyens,

Nos deux peres, fans nous, formerent ces liens,

Et que, fans consulter ni mon choix ni le vôtre ,

Nous fûmes, fans amour, attachés l'un à l'autre;

Mais c'est assez pour moi que je me fois soumis:

Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis;

Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.

Je vous vis avec eux arriver en Épire;

Et, quoique d'un autre œil l'éclat victorieux

Eût déja prévenu le pouvoir de vos yeux,

Je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle;

Je voulus m'obstiner à vous être fidelle.

Je vous reçus en reine ; &, jusques à ce jour,

J'ai cru que mes serments me tiendroient lieu d'amour;

la renvoyer, il vient lui-même lui annoncer la rupture de ses serments. II y auroit un peu d'inhumanité dans ce procédé , s'il venoit pour la braver; mais il vient avouer ses torts avec la candeur & la franchise d'une belle ame.

M. de Voltaire prétend que c'est de la Pertharite de Corneille que Racine a pris l'idée des scenes de Pyrrhus & d'Andromaque, d'Oreste & d'Hermione. Nouveaux langes philosophiques-*, III. partie; lettre de M. de Voltaire à M. l'abbé d'OUvet.

*

Mais cet amour l'emporte, &, par un coup funeste,
Andromaque m'arrache un cœur qu'elle déteste.
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel,
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
Qui l'est avec douleur, & qui pourtant veut l'être.
Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
II me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures;
ïe crains votre silence, & non pas vos injures:
Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins, i)
M'en dira d'autant plus, que vous m'en direz moins.

H E R M I O N E.

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artisice ,
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice;
Et que, voulant bien rompre un nœud si solemnel,
Vous Vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse
Sous la servile loi de garder sa promesse ? i)

f) Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,

M'en dira d'autant plus , que vous m'en dire^ moins. ] Ces deux vers , où paroît la prétention au bel-esprit, gâtent un peu cette belle tirade.

2) Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaijfe, &c] Racine est le seul tragique, après Corneille dans Nicomede, qui se soit servi de l'ironie; mais U nous semble

Non,

Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter;
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoi ! sans que ni serment ni devoir vous retienne,
Rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne?
Me quitter, me reprendre, & retourner encor
De la fille d'Hélene à la veuve d'Hector?
Couronner tour à tour l'esclave & la princesse,
Immoler Troye aux Grecs, au fils d'Hector la Grece?
Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi,
D'un héros qui n'est point esclave de sa foi.
Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
Prodiguer les doux noms de parjure & de traître.
Vous veniez de mon front observer la pâleur, i)
Pour aller, dans ses bras, rire de ma douleur.
Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie;
Mais, Seigneur, en un jour, ce feroit trop de joie.

qu'on pourroit en tirer un grand parti. Peut-être cette figure n'a-t-elle pas assez de noblesse , mais c'est au poëte à lui donner de la dignité. Celle-ci est, selon nous, sanglante, & on ne peut pas plus tragique.

i) Fous venie^ de mon fient observer la pâleur , Pour aller, dans ses bras, rire de ma douleur. Pleurante après son char vous voule^ qu'on me voie; &c. ] On lisoit d'abord: n Votre grand cœur, fans doute , attend après mes pleurs, » Pour aller , dans ses bras, jouir de mes douleurs; » Chargé de tant d'honneur, il veut qu'on le revoie , &c.n Tome II. I

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