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CHAPITRE V

L'HISTOIRE DESCRIPTIVE

L'histoire étudiée sur le lieu des événements; avantages de ce genre

d'histoire. - 1. Fallmerayer; l'Histoire de la Morée; les Fragments sur l'Orient. Le style de Fallmerayer. – 2. Gregorovius; l'llistoire de la ville de Rome au moyen âge et de la Ville d'Athènes au moyen ige. – 3. Conclusion; résultats généraux de l'historiographie allemande.

On a vu, par l'exemple d'Otfried Müller et de Curtius, ce que peut ajouter à la connaissance et à la juste appréciation des faits la vue des lieux où ils se sont accomplis : rien n'explique mieux la double action de la terre sur l'homme et de l'homme sur la terre, action réciproque qui est un des grands facteurs de l'histoire. D'un côté, le ciel, la mer, la montagne produisent encore aujourd'hui sur le spectateur les mêmes impressions qu'autrefois, et, d'un autre côté, le sol a gardé plus ou moins fidèlement la trace des hommes qui l'ont foulé. La terre, avec son climat et ses monuments, est comme un témoin qui a survécu, lorsque tant d'autres sont rentrés dans le silence, et elle répond à qui sait l'interroger.

Le tableau des anciennes civilisations, fait sur place, ou avec des souvenirs recueillis sur place, constitue un genre particulier

représentants distingués. Fallmerayer, au temps où la Grèce venait de s'affranchir, visita plusieurs fois l'Orient; il y séjourna, et il s'habitua si bien aux mours orientales, qu'il lui semblait parfois, dit-il, qu'il aurait dû naître au pied du Liban ou sur les côtes de l'Archipel. Gregorovius, un peu plus tard, vécut à Rome, à Athènes, à Constantinople, étudiant les monuments et les hommes, et cherchant à comprendre le passé à l'aide du présent.

| Ce sont des esprits souples, sachant sortir d'eux-mêmes pour s'identifier avec les choses, et faisant l'effet de spectateurs directs, même quand ils racontent des événements dont ils sont séparés par des siècles.

1. — FALLMERAYER.

Jacques-Philippe Fallmerayer a eu des commencements pénibles. Né en 1790, dans un pauvre hameau alpestre, au fond des montagnes du Tyrol, il garda jusqu'à douze ans les troupeaux ; mais déjà la vue du grand paysage qui se déroulait à ses pieds lui donnait « des sensations inexprimables, à la fois mélancoli« ques et douces1 ». Le souvenir du pays natal se réveilla souvent en lui, dans ses pérégrinations lointaines. Arrêté un jour dans une île de la Haute-Égypte, il écrit : « La douce clarté du jour, le « beau ciel azuré, le fleuve, et plus loin les rochers et les monta« gnes qui enferment l'horizon, m'ont rappelé les soirs d'été de « mon enfance. Les vergers, les pentes rocheuses garnies de ver« dure, la source, le poivrier, les baies rouges sur les buissons, « les ombres allongées à mesure que le soleil descendait, le son « des cloches saluant la veille de la Saint-Jean, images ineffaça« bles d'un temps heureux à jamais disparu ! Sans montagnes, : sans rochers, sans clarté du soleil, il n'est plus pour moi une heure joyeuse. » Des ecclésiastiques, devinant ses dons supérieurs, le firent entrer à l'école épiscopale de Brixen. Il y resta jusqu'au jour où le régime intellectuel lui pesa; il s'enfuit en 1809, et depuis il se fit une loi de garder le silence sur ses maîtres, à l'exception d'un seul, « homme savant, excellent, « irréprochable », qui lui enseigna le grec, et à qui il garda une reconnaissance profonde. Il poursuivit ses études classiques à la petite université de Landshut. En 1813, il s'enrôla dans l'armée bavaroise, fit campagne comme sous-lieutenant jusqu'en 1815, et, son régiment ayant été compris dans l'armée d'occupation en France, il passa plusieurs mois aux environs d'Orléans, où il s'appropria, dit-il, non seulement la langue, mais encore la politesse française. Dans toutes ses garnisons, il « travaillait, comme

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1. Voir le recueil de ses œuvres posthumes, publié par son ami George-Martin Thomas, avec une introduction biographique : Gesammelte Werke von Jakob Philipp Fallmerayer, 3 vol., Leipzig, l86l.

« s'il avait été à l'université »; il continuait « par dilettantisme » l'étude du grec ancien, et il apprenait le grec moderne, le turc et le persan, son imagination l'attirant déjà vers le monde oriental.

Après avoir quitté le service, en 1818, il devint professeur au gymnase d'Augsbourg, et, trois ans après, au progymnase de

Landshut, qui fut bientôt transformé en lycée. Il était tout

occupé de son enseignement, quand l'Académie royale des sciences de Copenhague mit au concours l'histoire de l'Empire de Trébizonde, de cet empire fondé à la fin du xIIe siècle par les Comnènes chassés de Constantinople, et englouti, trois siècles après, dans l'invasion turque; empire presque légendaire, dont les annales étaient perdues, et dont les chansons de geste avaient seules conservé le souvenir. Fallmerayer retrouva, dans la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, une chronique manuscrite, qui lui permit de rétablir intégralement la suite des souverains et celle des événements de leur règne. C'était un chapitre inédit qu'il ajoutait à l'histoire du moyen âge *. Mais il ne pouvait parler des Comnènes de Trébizonde sans rechercher en même temps les causes qui avaient précipité la chute de la civilisation chrétienne dans l'Orient, et les conclusions auxquelles il arriva n'étaient pas faites pour plaire au parti ultramontain, très puissant en Bavière. « Si la liberté et la prospérité des peuples, » disait-il dans la préface, « pouvaient être fondées par le gouvernement des

« prêtres, la nation grecque n'aurait jamais été plus capable

« d'opposer une barrière à l'invasion turque que dans les quatre « derniers siècles de son existence politique. C'est au milieu du « triomphe le plus complet de l'Église que l'Empire byzantin « subit la loi d'un vainqueur qu'on présentait comme l'antipode « de la civilisation et l'ennemi du genre humain. » Et un autre développement, dans le courant de l'ouvrage, se terminait par ces mots, appuyés sur l'autorité d'un témoin orthodoxe : « Le « joug des Turcs mahométans parut aux habitants moins désho« norant, moins compromettant pour leur salut temporel et « éternel, que l'esprit de domination, la cupidité et les institu« tions perverses (die ruchlosen Satzungen) de l'Église romaine. .

Étendant ses recherches et profitant des documents qu'il avait sous la main, Fallmerayer fut amené à s'occuper de la question grecque, qui était alors à l'ordre du jour, et, ici encore, il heurta des opinions accréditées. C'était l'époque où les populations chrétiennes de la péninsule hellénique s insurgeaient contre le gouvernement ottoman, et où les grandes puissances européennes s'apprêtaient à intervenir en leur faveur. Fallmerayer acquit la conviction que ces clients de l'Europe coalisée n'étaient nullement les descendants des anciens Hellènes, mais un mélange de Slaves et d'Albanais; que leur soulèvement était le résultat tout artificiel des intrigues moscovites, et qu'ils n'étaient que les | vant-coureurs d'une nouvelle invasion qui pourrait un jour submerger l'Allemagne et l'Europe entière. Comme il ne voulait rien avancer que sur preuves, il retraça l'histoire de la Morée au moyen âge, pensant que ce qui était vrai de ce pays fermé, de ce prétendu « siège primitif de la race », l'était à plus forte raison des régions septentrionales, plus ouvertes. Le premier volume parut en 1830, et le second, appuyé sur de nouveaux documents, en 1836 1. L'idée du livre est exposée avec beaucoup de vigueur dans la préface : « La race des Hellènes a été extirpée de l'Europe. La beauté « du corps, le vol hardi de l'esprit, la noble simplicité de l'art et « de la vie, la carrière olympique, les temples avec leurs colon« nades superbes, les villes et les bourgades, le nom même a « disparu de la surface du continent grec. Une double couche, « formée des ossements de deux races nouvelles et différentes, « couvre les tombeaux des anciens habitants. Les œuvres immor« telles des penseurs et les ruines éparses sur le sol attestent « seules qu'il y a eu un jour un peuple hellène. Mais il n'y a pas « une goutte de sang hellénique dans les veines des chrétiens « qui forment la population actuelle de la Grèce. » En tête du second volume, il insiste encore sur ce que l'œuvre des cabinets européens lui semble avoir d'éphémère : « La force qui a créé la « Grèce pourra seule prolonger son existence; mais cette force « finira par se lasser, et l'on sait qu'un État ne subsiste que s'il « porte en lui-même les éléments de sa vie. Or la Grèce ne vit « pas par elle-même; elle est aussi incapable de se défendre que « de se gouverner... Elle n'a qu'une vie artificielle, qui lui a été « octroyée par l'Europe... On lui a donné un gouvernement cons

l. Geschichte des Kaiserthums von Trapezunt, Munich, l827. — Niebuhr écrivit à Fallmerayer (le 14 nov. 1828) : « Ew. Wohlgeboren haben Sich durch die Entdeckung « einer Geschichte, die hoffnungslos verloren schien, und deren vortreffliche Bear« beitung ein unvergängliches und ungewöhnliches Verdienst erworben. »

1. Geschichte der Halbinsel Morea während des Mittelalters, 2 vol., Stuttgart, 1830-1836.

« titutionnel, oubliant qu'elle est encore au degré de civilisation « où était l'Europe occidentale au xile siècle, quand la bannière « de la croisade était le signe de ralliement de la chrétienté. »

Il n'y a qu'un fait dont Fallmerayer ne rend pas suffisamment compte : c'est la persistance de la langue, qui ne s'expliquerait pas sans une survivance au moins partielle de la race. Mais le contenu historique de son ouvrage, établi sur les études les plus consciencieuses, subsiste indépendamment des conclusions qu'il en tire. Pour lui, le résultat immédiat de la publication du premier volume fut d'attirer sur lui l'animadversion de tous les philhellènes de l'Allemagne, et c'était la plus grande partie du monde littéraire 1. Il était déjà désigné à la haine des ultramontains. Il partit, en 1831, pour son premier voyage d'Orient. Etait-ce pour se soustraire à l'ennui des polémiques, où les plus dures expressions ne lui étaient pas ménagées ? Ce serait mal le connaître que de lui supposer des motifs de ce genre. Fallmerayer avait en lui quelque chose du tempérament de Lessing, et l'Allemagne n'a pas connu, depuis l'auteur des Anti-Gæze, un dialecticien aussi serré et aussi éloquent. Ce qui le déterminait avant tout, c'était le besoin de voir de ses yeux les régions où son imagination vivait depuis des années.

Il parcourut, avec le comte Ostermann-Tolstoï, l'Égypte et la Nubie, la Palestine, la Syrie, les îles de l'Archipel, fit un long séjour à Constantinople, et revint par la Grèce et l'Italie. A son retour, en 1834, il trouva sa chaire occupée, et on lui déclara «« qu'après un si long voyage, et après tout ce qu'il avait écrit, sa « place n'était plus dans l'enseignement ». Il quitta la Bavière, visita la France méridionale et la Haute-Italie, et demeura quelques années auprès du comte Ostermann-Tolstoï à Genève. Puis il reprit la route de l'Orient, descendit le Danube pour gagner l'Archipel et la mer Noire, et s'arrêta longtemps au monas

1. Fallmerayer n'était pas tout à fait seul de son avis. Pendant qu'il préparait son livre, l'hellénisto lase lui écrivait (le 16 mars 1829) : « Je vois avec plaisir a que vous travaillez à une histoire des révolutions du Péloponnèse au moyen âge. « C'est un heureux sujet, à une époque où les regards de toute l'Europe sont « dirigés vers cette presqu'ile, qui a enfin recouvré sa liberté. J'ajouterai que je

suis persuadé de la justesse de vos vues. Il ost assurément plus commodo de a suivre les idées courantes, de n'admettre aucune interruption entre Péricles et >> Canaris, et de reconnaître trait pour trait les anciens Spartiates dans les pirates « do Maïna. Mais quand on étudie la question de plus près, sans parti pris et « sans enthousiasme, et sans se laisser étourdir par le cliquetis des mots, les « choses se présentent autrement. >>

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