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Les trois premiers volumes, qui vont jusqu'à l'établissement de la monarchie césarienne, parurent de 1854 à 1856 4. Dans les années suivantes, Mommsen fut entièrement absorbé par le Recueil des inscriptions latines ?, dont il avait été chargé par l'Académie des sciences, une vaste entreprise, qui lui fit parcourir une grande partie de l'ancien Empire, et qui, par l'abondance même des renseignements qu'elle lui mit entre les mains, finit par le ramener à son @uvre de prédilection. Laissant provisoirement de côté l'histoire des empereurs, où les auteurs latins, dit-il, ne nous ont laissé presque rien à faire, il expose dans un cinquième volume 3 les destinées particulières des provinces. Prenant pour devise les paroles de Firdovsi : « Va par le monde et cause avec • « chacun, » et partant, comme les anciens géographes, des colonnes d'Hercule, il passe en revue l'Espagne, la Gaule, les contrées du Danube, la Grèce et l'Orient, et revient par la côte méridionale de la Méditerranée, examinant chaque région au point de vue de sa situation politique et économique, de son organisation administrative, de sa vie religieuse et littéraire. Ce cinquième volume, qui a devancé le quatrième, est la partie sinon la plus intéressante, du moins la plus neuve de l'ouvrage, et un bel exemple des ressources que l'histoire peut trouver dans l'épigraphie.

L'épigraphie et la linguistique sont, pour Mommsen, les deux colonnes de l'historiographie, et, pour tout ce que ces deux « sciences auxiliaires » peuvent atteindre, son @uvre est d'une solidité à toute épreuve. Il décrit, plus complètement qu'on ne l'avait jamais fait, l'ancienne population de l'Italie et, plus tard, celle de l'Empire; il suit de très près le jeu des institutions et du gouvernement; il analyse surtout, avec une sagacité remarquable, les conditions de la vie matérielle à Rome et dans les provinces. Les choses de l'esprit lui sont moins familières. Il n'a pas, par exemple, ce don d'adaptation délicate, cette souplesse d'imagination, qui est nécessaire pour l'intelligence des vieux mythes. Sa critique littéraire est insignifiante. Il se met, du reste, à l'aise avec les poètes latins par des jugements sommaires; il pense, comme Gervinus, que les Grecs et les Germains ont eu seuls une poésie originale. Mommsen est une nature positive et tout d'une pièce; il ne reçoit pas facilement l'empreinte des choses, il faut qu'elles prennent son empreinte à lui. Tite Live disait que son âme, au contact de l'antiquité, devenait antique elle-même : antiquus fit animus. Chez Mommsen, le procédé est inverse : pour se rapprocher des faits, il les tire à lui, il les modernise, et il en agit de même avec les personnages. De là certaines façons de parler, qui sont plus que des fautes de goût. Pompée est un maréchal des logis (Wachtmeister), dont les circonstances ont fait un général et un homme d'État. Sylla est comparé à Cromwell, ce qui peut à la rigueur se comprendre, et, ce qui est plus extraordinaire, à Washington; il est aussi appelé un don Juan politique. Caton devient un don Quichotte, dont Marcus Favonius est le Sancho Pança. Les Celtes, ce sont les lansquenets de l'antiquité. Ces rapprochements peuvent, dans certains cas, avoir quelque chose de piquant; ils ont le tort de ne rien éclairer, et même de dérouter le lecteur. On ne se représente pas bien ce que peut etre la landwehr romaine, et Alexandre le Grand, entouré de ses maréchaux, fait une étrange figure. Comprendrat-on mieux la réaction que l'influence grecque a provoquée à Rome, si l'auteur ajoute que, « de même, le frac français a donné « naissance, en Allemagne, à la redingote nationale 1 » ? Ce n'est pas là une manière de faire revivre le passé, ce que Michelet appelait une résurrection; ce sont de pures substitutions, qui effacent les nuances, de vrais travestissements.

1. Römische Geschichte, tomes I-III, Berlin, 1853-1856. — Traduction française, par Alexandre, 8 vol., Paris, 1863-1872.

2. Corpus inscriptionum latinarum. Mommsen est l'ame de cette publication, dont le premier volume parut en 1863, et qui en compte aujourd'hui quinze, dont quelques-ups sont formés de plusieurs parties; il a rédigé seul les tomes I, III, V, IX et X.

3. Römische Geschichte, tome V, Berlin, 1885. - Traduction française, par Cagnat et Toutain, 3 vol., Paris, 1887-1889.

Une idée générale domine les trois premiers volumes de l'Histoire romaine. Mommsen, dans sa politique allemande, est constitutionnel; mais il est persuadé que la monarchie absolue est le seul gouvernement qui ait convenu à l'ancienne Rome. Que ce gouvernement soit venu en son temps, quand le changement des meurs et l'extension de l'Empire l'ont rendu nécessaire, cela ne lui suffit pas. Il le prévoit de longue date, et il l'appelle de tous ses veux. Il suggérerait volontiers aux hommes d'État, chefs d'armée ou démagogues, la pensée de l'introduire prématurément et de force. Publius Scipion, le vainqueur d’Annibal, était l'idole du

1. Livre III, chap. xi.

peuple, et il se croyait le favori des dieux, mais « il aurait cru « s'avilir, en prenant le titre de roi », et Mommsen n'entend point faire son éloge en disant cela; car Scipion n'était qu'un << enthousiaste, qui a fait autant de mal à sa patrie par sa poli« tique qu'il lui a rendu de services par ses victoires »; ce n'était pas « un de ces hommes qui, par leur volonté de fer, forcent le << monde à entrer pour des siècles dans des sentiers nouveaux ? ». Les Gracques, surtout le plus jeune des deux frères, furent plus hardis, et Mommsen prête, sans hésiter, à Caïus Gracchus l'intention de restaurer la royauté. « Caïus Gracchus ne voulait nul« lement, comme d'honnêtes esprits l'ont pensé dans les temps << anciens et modernes, donner à la République de nouvelles « bases démocratiques; il voulait, au contraire, l'abolir et la « remplacer par une tyrannie, c'est-à-dire, en langage moderne, << par une monarchie non féodale, ni théocratique, mais absolue, « napoléonienne... Caïus Gracchus était un homme d'État; et « quoique la forme que le grand homme donnait dans son esprit « à sa grande quvre ne nous ait pas été transmise, et qu'on « puisse se la représenter de diverses manières, il savait, sans « aucun doute, ce qu'il faisait. Son intention d'usurper le pouvoir « monarchique est manifeste, et, si l'on considère bien les cir« constances, personne ne l'en blâmera ?. » Assurément, Caïus Gracchus savait ce qu'il voulait faire, mais le savons-nous, si << aucun renseignement à ce sujet ne nous a été transmis »? Avec Sylla, Mommsen est plus à l'aise. Sylla « fut le premier « monarque de Rome », et, parce qu'il a osé l'étre, il serait puéril de le chicaner sur le choix des moyens. Est-il même vraiment coupable des crimes qu'on lui impute? « Les confiscations, les

proscriptions étaient le fait de l'aristocratie, et Sylla n'y eut « d'autre part que celle de la hache du bourreau, instrument « inconscient d'une volonté consciente. Il remplit ce rôle avec « une rare et supérieure perfection; mais, dans les limites qui « lui étaient tracées, son ouvre ne fut pas seulement grandiose, « mais utile 3. » Voilà Rome terrorisée : César peut venir. Quant à ceux qui cherchent encore à sauver les vieilles garanties du droit, et qui donnent leur vie pour elles, ce sont des gens à courte vue, des songe-creux, des idéologues. Mommsen se complaît à tracer le portrait de César; mais il le peint si beau, qu'il lui ôte toute individualité. Il l'élève dans les régions de l'idéal, il en fait une abstraction. César est « l'homme complet, l'humanité personni« fiée 1 » : divus Cæsar. L'histoire de la République romaine se termine sur cette apothéose 2.

1. Livre III, chap. vi.

2. Livre IV, chap. 11. – C'est un vrai anachronisme que d'assimiler la monarchie romaine, c'est-à-dire la réunion de tous les pouvoirs publics dans une seule main, aux royautés personnelles et héréditaires de l'Europe moderne. -- Comparer Fustel de Coulanges, Les Institutions politiques de l'ancienne France, liv. II, ch. 1er.

3. Livre IV, chap. x.

5. — DUNCKER.

La méthode historique de Max Duncker diffère également de celle de Mommsen et de celle de Droysen. Il a, plus que Mommsen, le respect des faits et des témoignages, et il n'a pas, comme Droysen, le mépris des petites unités. Né en 1811, fils d'un libraire de Berlin, il se forma sous la direction de Raumer, de Ranke, de Beckh, qu'il eut pour maîtres à l'université de Bonn. Il fut condamné à six ans de forteresse pour avoir participé aux menées politiques des associations d'étudiants, mais relâché au bout de six mois. Il fut élu membre de l'Assemblée nationale de Francfort, en 1848, et de la Chambre des députés prussienne, de 1849 à 1852; il siégea dans l'opposition libérale. En 1857, il devint professeur à l'université de Tubingue. Dans l'intervalle, son libéralisme s'était attiédi; il fut attaché, en 1859, au ministère d'État prussien, et plus tard il devint directeur des Archives et membre de l'Académie des sciences; il mourut à Bayreuth, dans le cours d'un voyage, en 1886. Duncker a mis trente ans à écrire son Histoire de l'Antiquité; les quatre premiers volumes, comprenant l'histoire de l'Égypte, celle des Hébreux, celle de l'Inde et celle des grands empires de l'Asie occidentale, parurent de 1832 à 1857; cinq autres suivirent jusqu'en 1886, consacrés à l'histoire de la Grèce; le dernier s'arrête à la mort de Périclés 3. L'euvre, même inachevée, est considérable. L'idée générale, une idée qui contient tout un plan d'histoire universelle, c'est le lien qui existe,

1. « Der ganze und vollständige Mann, die volle Menschlichkeit. » (Livre V, chap. x1.)

2. Un complément important de l'Histoire romaine de Mommsen, c'est son Droit public romain : Römisches Staatsrecht, 3 vol., Berlin, 1876-1887. - Parmi ses petits écrits, il faut citer surtout : Die unteritalischen Dialekte, Leipzig, 1850; Die nordetruskischen Alphabete, Zurich, 1853; Die römische Chronologie bis auf Cæsar, Berlin, 1858; Die Geschichte des römischen Münzwesens, Berlin, 1860; Römische Forschungen, 2 vol., Berlin, 1864-1879.

3. Geschichte des Alterthums, 9 vol., Leipzig, 1852-1886,

au point de vue du développement historique tout entier, entre l'Orient et l'Occident, et qui se manifeste par des échanges continuels. La Grèce reçoit de la Phénicie, de l'Egypte, de l'Asie Mineure les premiers éléments de sa culture religieuse, artistique et littéraire. L'Asie menace même un instant de déborder sur elle, dans les guerres médiques. La réaction se produit aussitôt; elle se termine par l'expédition d'Alexandre. Enfin les deux éléments se joignent et constituent, par leur fusion, la civilisation romaine et chrétienne. Quant à sa méthode, Duncker procède à la façon des historiens anciens. Il rapporte les témoignages, les discute, les rapproche, et en dégage la vraisemblance historique; il n'exclut même pas les légendes. Il analyse les sentiments des personnages, les motifs qui les font agir; il leur prête même, à l'instar de Thucydide et de Tite Live, des discours qu'ils n'ont sans doute jamais prononcés. Enfin il consulte la littérature; il connaît à fond le théâtre grec; il cherche jusque dans les fragments des poètes lyriques ou dramatiques des indications sur l'état des meurs, ou des allusions aux événements politiques. Il résulte de tout cela une information très complète, mais aussi une forme un peu décousue, à laquelle s'ajoute un style inégal, parfois très négligé. « Je ne puis espérer, » dit Duncker dans la préface de son cinquième volume, « qu'on souscrira à tous mes « jugements. On me trouvera tantôt trop hardi, tantôt trop minu« tieux, tantôt trop crédule. Je serai satisfait, si l'on veut bien « m'accorder que je n'ai rien avancé sans de bonnes preuves. » En effet, on peut ne pas être toujours de son avis; on peut, par exemple, le trouver sévère pour Péricles, à qui il ne refuse pas moins les talents du général que ceux de l'homme d'État; mais ses considérations font toujours réfléchir. Il dit dans la même préface : « La critique marche de conclusion en conclusion; son «« travail n'est jamais fini, et le progrès de la science tient à la « fois à ce que ses fondements soient bien assurés et à ce que ses « parties soient bien reliées entre elles. Ce sont les deux condi« lions de la recherche scientifique; l'ensemble n'existe que par « les parties, mais les parties reçoivent de l'ensemble la lumière et « la vie, » On ne saurait mieux définir les principes fondamentaux de l'historiographie. L'Histoire de l'Antiquité est une vaste enquête, menée d'une main très sûre, et dont toutes les pièces sont devant les yeux du lecteur; elle aurait pu être, avec un peu plus de soin donné à la forme, un beau monument littéraire.

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