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c'est pour un historien une tâche délicate. Il y faut d'abord un grand sentiment d'équité, et même un peu de courtoisie n'y est pas de trop. Or Sybel ne dissimule pas assez son peu de sympathie pour la France. Même dans le récit des négociations entre les cours de l'Allemagne, il avoue que ses jugements sur le passé se sont ressentis de ses opinions concernant les affaires présentes. « Par suite de ses vues politiques sur les questions allemandes « de son temps, il avait dû se ranger, » dit-il, « parmi les adver« saires les plus décidés de l'Autriche !. » Son mépris pour la politique autrichienne n'est égalé que par l'aversion profonde que lui inspire tout ce qui vient de la Russie. Tous ses ménagements, toutes ses complaisances sont pour la Prusse. Or il suffit de suivre les intrigues qu'il a lui-même patiemment débrouillées, pour se convaincre que toutes les chancelleries européennes se valaient quant à la dignité de leur conduite et à la sincérité de leurs actes, qu'elles ne cherchaient qu'à se tromper l'une l'autre, tout en unissant leurs efforts contre l'ennemi commun. Si la Révolution française avait besoin d'une justification, elle la trouverait dans les mœurs diplomatiques du temps. Ainsi, malgré l'extension donnée au sujet, la pensée va se rétrécissant de volume en volume. Ce n'est pas tout. Sybel, en vrai dialecticien politique, enferme l'histoire dans un système. Il distingue, dans la période révolutionnaire, trois grands faits, la ruine de la monarchie française, l'anéantissement de la Pologne, et la dissolution de l'Empire germanique. Ces trois faits sont, pour lui, connexes; ils ont une seule et même cause, l'état de guerre créé par la Révolution française. Partant de là, il s'attache à démontrer que ce n'est pas l'Europe coalisée qui a cherché a étouffer la Révolution, mais que c'est au contraire la Révolution qui a lâché sur l'Europe l'esprit de conquête et de convoitise. Question oiseuse, au fond. Un choc entre la Révolution et les vieilles monarchies était inévitable, et l'on sait qu'en pareil cas l'agresseur n'est pas toujours celui qui déclare la guerre. Mais Sybel tient à établir que l'attaque est partie de la France, et il insinue même que le mobile déterminant était l'espoir d'un riche butin, car personne n'admettait la possibilité d'un échec sur les frontières *. Il cherche ses preuves jusque dans les premiers actes de l'Assemblée constituante ; la Déclaration des droits de

l. Préface de l'édition française. 2.Livre VII, chapitre 1".

l'homme était déjà « une attaque monstrueuse, non seulement « contre l'ancien ordre de choses, mais encore contre l'indépen« dance des nations étrangères ? ». Est-ce pour cela que tous les grands écrivains de l'Allemagne y applaudissaient? La situation s'aggrave avec la fuite et l'arrestation du roi, mais Sybel affirme que, « sans les intrigues des Girondins, la guerre n'aurait « jamais éclaté ? ». Enfin, arrivant au terme de son raisonnement, il nous apprend que « l'Europe, ayant à se défendre contre « la France, voulut du moins avoir les mains libres du côté de « l'Orient, et le démembrement de la Pologne fut décidé ». Déjà, du reste, les Jacobins y avaient porté le venin de leurs doctrines; c'est ce qui engagea la Prusse à intervenir 3. Sybel reconnaît que la Prusse fut agressive, dans le sens le plus complet du mot, et sans l'ombre d'un droit. Mais, continue-t-il, « si jamais poli« tique agressive fut indiquée et même imposée à une nation par « les circonstances, ce fut bien ici. Ce qui imprima à cette époque « son caractère fatal, ce qui ébranla tout l'ancien système de « l'Europe, ce fut la coïncidence de la Révolution française et de « la politique conquérante de la Russie, coïncidence qui vint « tout à coup mettre en question tous les droits existants. On com<< prend que, dans de tels moments de crise, le sentiment de la ( conservation personnelle passe en première ligne pour chacun, « et la responsabilité réelle retombe moins sur ceux qui ont << continué le combat commencé que sur ceux qui ont amené << l'explosion première *. » Déclarer la France complice de la Russie dans l'anéantissement de la Pologne, lui en faire partager «« la responsabilité réelle », renvoyer la Prusse les mains pures el pleines, c'est assurément le plus grand effort de dialectique dont un historien ait jamais été capable. Mieux valait dire simplement, comme Sybel le fait ailleurs, que l'existence de la Pologne était incompatible avec les besoins d'agrandissement de la Prusse : telle avait déjà été, bien avant la Révolution, l'opinion du grand Frédéric.

Sybel a consacré ses dernières années à une histoire de la Fondation de l'Empire d'Allemagne par Guillaume Jer 5. Il remonte jus

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qu'à l'origine du conflit entre la Prusse et l'Autriche, et le septième volume, qui a paru en 1894, s'arrête après la déclaration de guerre de 1870. La forme trahit une rédaction hâtive; le ton est celui de la polémique quotidienne 1.

Ranke avait dit que l'objet de l'histoire était « de raconter ce « qui est arrivé ». Si cette définition est juste, la mission de l'historien est d'autant plus difficile que l'événement est plus rapproché du moment où il écrit. Faire l'histoire du présent est impossible. L'œuvre d'une génération, d'un siècle, est inconsciente; ceux qui viennent après nous, et dont nous préparons les destinées, peuvent seuls dire ce que nous avons fait. La vraie histoire contemporaine, ce sont les Mémoires; la postérité les consulte, et, en faisant la part du préjugé ou de la passion, s'en sert pour constituer l'histoire proprement dite. Un passé tout à fait rapproché, dont nous sentons l'influence directe et, pour ainsi dire, le contact immédiat, c'est encore le présent; nous l'aimons, nous le haïssons, selon qu'il favorise ou qu'il contrarie nos intérêts actuels. La Révolution française, avec les secousses périodiques qui l'avaient suivie jusqu'au milieu du siècle, avait profondément troublé les instincts conservateurs de la race allemande. La conquête impériale qui en sortit, et qui, aux yeux des étrangers, en paraissait la conséquence naturelle, avait un instant compromis l'indépendance nationale. Juger équitablement la Révolution française, la raconter objectivement, c'eût été le fait d'un esprit absolument supérieur, capable de donner à un événement encore présent le recul d'un passé lointain : un homme de talent n'y suflisait pas,

4. — LES ULTRAMONTAINS. – HURTER. GFRCERER.

L'Allemagne a, dans sa propre histoire, un événement qui est toujours présent, parce que ses conséquences ne sont pas encore épuisées : c'est la Réforme. La moitié de l'Allemagne, la plus pensante et la plus active, et qui l'est peut-être devenue par elle,

1. Certaines phrases devaient faire sourire le prince de Bismarck, si elles lui sont tombées sous les yeux:« Bismarck était retourné, le 8 juin 1870, à Varzin, pour rafraia chir avec de l'eau de Carlsbad, dans une tranquillo villégiature, ses nerfs encoro « ébranlés, et pour ne rentrer à Berlin qu'après l'expiration de son congé de six « somaines, au commencement du mois d'août; lui aussi ne pensait pas à la guerre.” (70 vol., livre XXII, chap. 11.)

l'a adoptée, en a fait la règle de sa vie et la loi de son existence. L'autre l'a tolérée, ou l'a repousséé tout à fait. La scission existe encore; elle se perpétue sous nos yeux; elle a dû donner lieu à deux courants d'idées, qui se sont répandus non seulement sur la Réforme, mais sur les événements qui l'ont précédée ou suivie, qui en ont été la cause ou la conséquence. Pour les historiens protestants, la Réforme était le complément de la Renaissance et l'aboutissement des vagues aspirations du moyen âge. Pour les historiens catholiques, c'était une déviation et même un recul dans la marche de la civilisation. Ceux-ci regrettaient tout ce que la Réforme avait supprimé, l'autorité en matière de foi, le gouvernement théocratique, l'universalité de l'Église, et même parfois ce qui était étranger à la Réforme, le règne des castes et des privilèges. Au point de vue de leurs préférences politiques, les premiers s'orientaient volontiers sur la Prusse, les seconds sur l'Autriche. L'histoire littéraire n'a à s'occuper que des hommes qui, en dehors des discussions de partis, se sont distingués par des qualités d'écrivain ou par quelque recherche originale; et, à ce titre, elle peut recueillir, dans le groupe des historiens catholiques, deux noms, qui eux-mêmes commencent déjà à pâlir, ceux de Hurter et de Gfrœrer. Frédéric-Emmanuel Hurter, né à Schaffhouse, en 1787, était premier pasteur dans sa ville natale. Il se rattacha de bonne heure au parti ultramontain et ultra-conservateur; il était lié avec le publiciste Gœrres. A la suite d'un dissentiment avec ses collègues, qui donna lieu à un échange de brochures, il se démit de ses fonctions, et passa au catholicisme, à Rome, en 1844. Il a expliqué sa conduite dans un écrit intitulé Naissance et renaissance 1. Il fut plus tard historiographe de l'Empire d'Autriche; il mourut à Gratz, en 1865. Le principal ouvrage de Hurter est une Histoire du pape Innocent III2, résultat d'un travail de vingt ans. Il y a rassemblé une immense quantité de matériaux, classés avec beaucoup d'ordre, et on ne peut lui reprocher, devant la masse des faits accumulés, que de n'avoir pas su se restreindre. Il a voulu être objectif; il dit dans sa préface : « Un seul fait moral domine

1. Geburt und Wiedergeburt, Erinnerungen aus meinem Leben, 2 vol., Schaffhouse, 1845-1846.

2. Geschichte Papst Innocenz' III. und seiner Zeitgenossen, 4 vol., Hambourg. 1834-1842.

« toute la vie d'Innocent III : il a reconnu et accompli la plus « haute mission du pontificat; il y a vu une institution fondée « par Dieu pour la direction de l'Eglise et pour le salut de l'huma« nité. Que cette idée soit vraie ou fausse, qu'elle soit conforme « ou contraire au vrai christianisme, l'historien n'a pas à s'en « préoccuper : c'est l'affaire du théologien. Il suffit, pour l'histo« rien, que cette idée ait prévalu à une certaine époque, et qu'elle

ait servi de base à une institution importante : son devoir est « dès lors de suivre les événements auxquels cette institution a « donné lieu. » Le programme était excellent, mais Hurter était un homme trop convaincu, trop passionné même, pour y rester fidèle. Son récit tourne vite à l'apologie. En retraçant le règne du grand pontife, il se souvient que le trône de ses successeurs est menacé, et il réclame énergiquement le maintien du pouvoir temporel des papes. Il est gêné aussi par les cruautés exercées sur les hérétiques, et, quoique tout émane et doive émaner, dit-il, de la haute initiative du Saint-Siège, il rejette la responsabilité de ces actes sanguinaires sur des personnages subalternes. L'Histoire de l'empereur Ferdinand II 1 est un long et fastidieux panegyrique. L'écrit sur Wallenstein 2 a surtout pour but de mettre en lumière les mérites du général bavarois Tilly. Le style est lourd, souvent négligé; la phrase s'embarrasse dans les incidentes.

Hurter n'a plus beaucoup de lecteurs, parce qu'il est difficile à lire. Auguste-Frédéric Gfrærer a un style plus vif; s'il est démodé aujourd'hui, c'est à cause de l'uniformité de son point de vue historique. Gfrærer est un ultramontain doublé d'un sceptique. Il ne croit ni aux grands mouvements d'idées dans les peuples, ni aux grandes passions dans les individus. Ce qu'il admire dans le catholicisme, ce qui lui impose, c'est la puissance et l'éclat de sa manifestation extérieure. Il aime les pouvoirs centralisés. Il a été du parti de la grande Allemagne (grossdeutsch), sous la suprématie de l'Autriche. Il a toujours été opposé à tout particularisme, et il aurait volontiers ressuscité l'Empire d'Occident au profit de

stetten à Genève et à Rome. En 1846, il devint professeur à l'uni

1. Geschichte Kaiser Ferdinands II. und seiner Eltern bis zu dessen Krönung in Frankfurt, 11 vol., Schaffhouse, 1850-1860.

2. Zur Geschichte Wallensteins, Schaffhouse, 1855.

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