Imágenes de página
PDF

Mais cette floraison de la poésie allemande, dit encore Gervinus, est passée; elle a produit tous ses fruits. « Qu'on n'oublie pas « qu'un sol qui doit porter de nouveaux fruits a besoin d'être « retourné, et qu'une plante ne refleurit qu'après avoir secoué « ses feuilles. Qu'on laisse provisoirement le terrain en friche, « et qu'on attende qu'il se soit rempli de sucs nourriciers pour « une moisson future ! » En d'autres termes, renonçons à la poésie et faisons de la politique; cessons de rêver, et agissons : nous retrouverons encore une littérature, quand l'État sera constitué sur une base solide !. Il est possible que l'avenir donne raison à Gervinus. Actuellement, le sol est défriché; l'arbre de la poésie allemande peut refleurir. Mais plus les passions qui animaient Gervinus se seront calmées, plus on s'étonnera sans doute de l'étrangeté d'un système qui, d'un trait de plume, raye des siècles et des nations du tableau de l'histoire *. Louis Haeusser, le collaborateur de Gervinus dans la Gazette allemande, né en 1818 à Clébourg, dans la Basse-Alsace, s'occupa de philologie, jusqu'au jour où Schlosser le gagna pour l'histoire. Il fit, en 1840, un voyage à Paris, pour consulter les bibliothèques et les archives, et, à partir de 1845, il enseigna à l'université de Heidelberg. Il fut mêlé, lui aussi, à la politique active. Il eut une grande influence dans la seconde chambre badoise, où il fut élu en 1848, et il dirigea les débats qui eurent lieu, en 1863, pour la réforme de la constitution fédérale. Son style est plus coulant que celui de Schlosser, plus simple et plus net que celui de Gervinus. Il avait sur tous les deux l'avantage d'une parole éloquente. Son cours n'attirait pas seulement les étudiants, mais les hommes d'État, les savants, les gens du monde. Haeusser a publié une Histoire du Palatinat, qui est surtout intéressante à partir du xv° siècle, et qui contient le récit détaillé de la fondation et des progrès de l'université de Heidelberg *. Son ouvrage principal est une Histoire de l'Allemagne depuis la mort de Frédéric le Grand jusqu'à la fondation de la Confédération germanique *, dont le but

1. Geschichte der deutschen Dichtung, conclusion. 2. Consulter, sur la vie et le caractère de Gervinus : R. Gosche, Gervinus, Leipzig, l87l : — E. Lehmann, Georg Gottfried Gervinus, Hambourg, l87l; — un article de Ranke dans la Historische Zeitschrift de Sybel, t. XXVII. 3. Geschichte der rheinischen Pfalz nach ihren politischen, litterarischen und kirchlichen Verhältnissen, 2 vol., Heidelberg, 1845. 4. Deutsche Geschichte rom Tode Friedrichs des Grossen bis zur Gründung des deutschen Bundes, 4 vol., Berlin, 1854-1857.

était de créer une tradition nationale pour une série de faits qui jusque-là avaient été exposés principalement par des historiens français. Dans la politique intérieure, Hæusser se montre partisan de la Prusse, et il traite parfois durement la diplomatie autrichienne. Il mourut en 1867, pendant qu'il recueillait des documents pour une histoire de Frédéric II. On a publié après sa mort ses cours sur l'histoire de la Révolution française et sur le siècle de la Réforme !.

Schlosser, Gervinus et Hæusser, obéissant à une impulsion généreuse, ont voulu réveiller le sentiment patriotique, à l'époque du plus grand abaissement de l'Allemagne. Ils ont réussi au delà de leurs désirs : c'est l'orgueil national qu'ils ont fondé. Derrière eux marche une légion d'écrivains qui ne méritent plus d'être nommés, que Gervinus et Hæusser auraient sans doute désavoués, mais qui se sont autorisés d'eux : historiens de la littérature, pour qui Gøthe et Schiller sont des « héros parmi les « poètes », sans rivaux dans le champ des lettres modernes ?; historiens politiques, dont la philosophie se résume en deux mots, la supériorité de la race germanique et les vices de l'ennemi héréditaire; les uns et les autres compilateurs sans goût et sans talent, mais dont le succès était d'autant plus sûr qu'ils flattaient les préjugés du vulgaire.

1. Geschichte der französischen Revolution, Berlin, 1867; Geschichte des Zeitalters der Reformation, Berlin, 1868. Les deux ouvrages ont été publiés par Oncken, qui en a fidèlement conservé la forme oratoire.

2. Le mot de Dichterheroen est aujourd'hui d'un usage courant pour désigner Gæthe et Schiller; quelquefois on leur associe Lessing.

CHAPITRE JII

RANKE ET SON ÉCOLE
LES HISTORIENS ULTRAMONTAINS

1. Ranke; l'histoire objective. L'Histoire des papes et l'Histoire de l'Alle

magne au temps de la Réforme. L'art et le style de Ranke. - 2. Giesebrecht et son Histoire des empereurs d'Allemagne. – 3. Sybel; la polémique dans l'histoire. L'Histoire de l'Europe pendant la Révolution française. - 4. Les ultramontains. Hurter et son llistoire du pape Innocent III. Gfrærer. Leo.

RANKE.

Niebuhr, après avoir lu un des premiers ouvrages de Ranke, la Révolution de Scrbie, écrivait à l'éditeur Perthes : « Je vous féli« cite, ce petit livre est ce que nous avons, comme histoire, de « meilleur dans notre littérature. » Et Ranke déclare, dans ses Écrits autobiographiques, que « l'Alistoire romaine est le premier « livre d'histoire écrit en allemand qui ait fait de l'impres«sion sur lui », que les peintures de Niebuhr, « tout animées << du souffle antique, lui ont d'abord donné la conviction que, « chez les modernes aussi, il pouvait y avoir des historiens 1 ». Si l'on se rappelle en outre l'admiration que Ranke conçut dès sa jeunesse pour Thucydide, on a la clef de toute son éducation historique. La forme antique et la critique moderne, la science et le style, intimement unis, tel est pour lui l'idéal de l'histoire. Il est intéressant de noter que l'historiographie allemande,

[ocr errors]

aussi bien que la poésie allemande, atteignit sa dernière hauteur en s'appuyant sur l'antiquité. , Léopold de Ranke mourut dans sa quatre-vingt-onzième année, mais sa vie peut tenir en quelques mots; c'est une vie d'étude. Né en 1795, à Wiehe, en Thuringe, il reçut sa première instruction à Schulpforta, se rendit ensuite à l'université de Leipzig, où le philologue Hermann fut un de ses maîtres, et il devint, en 1818, professeur au gymnase de Francfort-sur-l'Oder. Ses Histoires des peuples romans et germaniques !, avec un appendice critique sur les sources où il avait puisé, le firent appeler, en 1825, à l'université de Berlin. Ses voyages, en particulier le grand voyage qu'il fit à Vienne, à Venise et à Rome, de 1827 à 1831, eurent un but scientifique : il recueillait les matériaux de ses livres dans les bibliothèques et les archives. Il fut nommé historiographe de la Prusse en 1841, et anobli en 1865. Le quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance fut célébré en grande pompe à Berlin; il reçut, ce jour-là, les félicitations de tous les gouvernements et de tous les corps savants de l'Allemagne; il mourut l'année suivante, en 1886. La méthode de Ranke s'accuse déjà avec une entière précision dans la Critique de quelques historiens modernes, qui forme le complément de son ouvrage sur les peuples romans et germaniques *. « Un homme, » dit-il au commencement de la préface, « un « homme qui entrerait dans un musée d'antiquités, où des pièces « vraies ou fausses, belles ou laides, de toute valeur et de toute « provenance, seraient exposées sans ordre, n'éprouverait pas « une autre impression que celui qui se trouve pour la première « fois en présence des documents multiples de l'histoire moderne. « Ces documents sont de diverse nature; ils vous parlent sur tous « les tons; ils revêtent mille couleurs. Les uns vous abordent « d'un air grave; ils veulent peindre à la manière des anciens. « D'autres prétendent tirer du passé des leçons pour l'avenir. Il « y en a qui accusent ou qui défendent. Beaucoup d'entre eux « cherchent à expliquer les événements par des causes profondes, « par le caractère ou les passions des hommes. Quelques-uns « n'ont d'autre but que de transmettre ce qui est arrivé. Il faut « joindre à ceux-ci les témoins oculaires. Les personnes agissantes

1. Geschichten der romanischen und germanischen Völker von 1494-1535, 1er vol. (le seul qui ait paru, et qui va jusqu'en 1514), Berlin, 1824. 2. Zur Kritik neuerer Geschichtschreiber, Leipzig, 1824

« prennent elles-mêmes la parole. Bref, les documents, authen« tiques ou non, abondent. La première question est de savoir « qui est bien renseigné et par qui nous pouvons être renseignés « à notre tour. » Ranke prendensuite un à un les historiens italiens, espagnols, français, allemands, qu'il a dû consulter; il les interroge sur leur vie, leur caractère, leurs rapports avec les gouvernements; il leur demande compte du dessein qu'ils ont eu en écrivant, des renseignements dont ils disposaient. Il fait subir à Guichardin, à Machiavel, à Comines l'épreuve critique à laquelle Niebuhr avait soumis Tite Live, et dont le résultat est de déterminer exactement le degré de confiance qu'ils méritent et les matières sur lesquelles s'étend leur compétence. Est-ce assez de tant de précautions pour éviter les chances d'erreur? Il semble, d'après une autre déclaration de Ranke, que la vérité ne soit pas encore serrée d'assez près. « Il viendra un temps, » dit-il ailleurs, « où l'on ne fondera plus l'histoire moderne sur les rapports des « historiens, même de ceux qui ont été contemporains des événe« ments, à moins qu'ils n'aient eu des renseignements tout à fait « directs. A plus forte raison ne tiendra-t-on plus compte des « remaniements de seconde main. On ne se fiera qu'aux témoins « oculaires et aux documents d'une originalité incontestée !. » L'historien qui ne voudra être que vrai écartera donc toutes les impressions qui ont pu modifier un fait, tout ce que la faveur ou la haine, la crainte ou l'envie auront pu y ajouter; il dégagera l'élément pur et primitif des alliages qui l'ont faussé et obscurci; il ne verra plus que « ce qui est arrivé ». C'est la méthode de Niebuhr, appliquée à l'œuvre plus difficile et plus compliquée de l'histoire moderne, plus difficile parce qu'elle touche à des intérêts actuels, plus compliquée parce qu'elle s'appuie sur un nombre considérable de documents souvent contradictoires. Ranke n'était point arrivé à cette méthode par raisonnement; il y était porté par instinct. Il était au plus haut point ce que Gœthe appelait une nature objective. Il se plaisait et s'oubliait dans la contemplation désintéressée des choses. Observer un fait, l'analyser, en rechercher les causes, en suivre les conséquences, c'était pour lui un plaisir d'artiste ; il y mettait même un peu de dilettantisme. On dit qu'au temps où il fréquentait le salon de

l. Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation ; préface du premier volume ; Berlin, 1839,

« AnteriorContinuar »