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Freidank ne ménage pas plus le clergé que la noblesse; même l'autorité suprême de l'Église n'est pas à l'abri de ses traits : «On « n'a jamais vu à Rome les filets avec lesquels saint Pierre prenait « les poissons. Les filets romains servent à pêcher l'or et l'argent, « que saint Pierre ne connaissait pas, et même à enlacer les villes « et les châteaux... Dieu confia ses brebis à saint Pierre pour les « garder et non pour les tondre... La cour de Rome ne désire rien « tant que de voir le monde plein de trouble. Peu lui importe « par qui la brebis est tondue, pourvu que la laine lui revienne. «« Et quand la brebis est dépouillée, on la méprise, en attendant « que la laine lui repousse... Ce serait la mort de l'Empire, si « Rome était située en Allemagne 1. »

Les maux et les abus dont le poète est témoin ne laissent pas que de l'inquiéter dans sa foi. Il demande, dans un passage, pourquoi le démon peut faire impunément son @uvre sur la terre, et pourquoi le nombre des élus est si petit; et il ajoute : « Qui veut savoir cela, veut trop savoir; le plus sûr est d'observer « les commandements de Dieu. » Il termine par une prière, où il souhaite, pour lui et pour ses lecteurs, « un cæur pur de toute < pensée mauvaise ».

3. - THOMASIN DE ZIRCLAIRE. — LE STRICKER.

Freidank représente avec le plus d'éclat et de dignité la poésie satirique de l'Allemagne au moyen âge. On ne retrouve la même élévation de pensée et de style ni dans l'Hôte italien de Thomasin

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de Zirclaire 1 ni dans les divers poèmes du Stricker. Thomasin, issu d'une illustre famille du Frioul, et qui prit part aux expéditions de l'empereur Otton IV en Italie, nous apprend qu'il écrivit d'abord, dans sa jeunesse, un ouvrage sur les mœurs chevaleresques, en italien. Il avait trente ans lorsqu'il commença son poèmie allemand, dont la date probable est 1216, et qu'il termina, dit-il, dans l'espace de dix mois. Il avoue que la langue allemande ne lui est pas familière. Aussi, son style est souvent embarrassé et sa versification incorrecte. Thomasin est un esprit sage et modéré, mais imbu de tous les préjugés de son temps et de sa race. Il se laisse aller à des plaisanteries malséantes sur les tortures qu'on infligeait aux hérétiques. Il reconnaît que tous les hommes sont enfants du même Dieu, mais il déclare aussi qu'un manant ne vaudra jamais un seigneur. Il blâme les invectives de son contemporain Walter de la Vogelweide contre le clergé et la noblesse, tout en signalant lui-même le relâchement des mœurs dans les hautes classes. En somme, Thomasin de Zirclaire, malgré les éloges que lui donne Gervinus, n'est ni un grand écrivain ni un profond penseur. Le Stricker est plus fécond que Thomasin, et l'on trouve çà et là, dans les nombreux ouvrages qu'il a composés, des pages d'un style agréable. Il a écrit des fables, ou, comme on disait, des exemples, dont il trouvait le sujet dans des manuscrits français ou dans la tradition populaire. Il a repris aussi l'ancienne Chanson de Roland, qui avait été traduite au siècle précédent par le curé Conrad. Ses poèmes satiriques dénotent un esprit vif et mordant. Dans la Plainte, où il passe en revue la société de son temps, il déplore non seulement le relâchement des mœurs, mais aussi la décadence de l'art. Le Curé Amis est celui de ses ouvrages qui a laissé le plus de traces dans la littérature allemande; bien des traits ont passé de là dans ces livres populaires dont le succès a duré jusqu'au XVIIIe siècle. La satire du Stricker a parfois d'autant plus de portée qu'elle s'exprime sur un ton de naïveté et de bonhomie. Il était originaire de l'Autriche ; son contemporain Rodolphe d'Ems loue son talent de narrateur; l'ancienne forme de son nom (Strichaere, ou, en allemand moderne, Streicher) semble indiquer un chanteur ambulant*.

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4. - WERNIER LE « GARTENÆRE ».

On a pu remarquer que le trait dominant des poèmes didactiques que nous venons d'analyser est un esprit d'opposition contre la chevalerie. Cette opposition s'enhardit de plus en plus, à mesure qu'on avance dans le xiile siècle; elle forme le fond du poème de Meier Helmbrecht, ou du Fermier Helmbrecht 1. L'auteur, qui s'appelle Wernher der Gartenære, ou le Jardinier, écrivait vers le milieu du siècle. Sa vie est inconnue; on sait seulement qu'il était chanteur ambulant, et qu'il faisait profession de réciter publiquement ses vers et ceux d'autres poètes. Il déclare, au début de son ouvrage, qu'il n'imitera pas ceux de ses confrères qui se plaisent dans des récits fictifs d'aventures galantes ou guerrières, mais qu'il ne dira que ce qu'il a vu de ses yeux. Il ne faudrait pas croire, d'après cela, que Wernher ne tire pas aussi de son imagination les plus heureux développements de son histoire; mais du moins il ne sort jamais de la réalité, et la fiction, chez lui, ne nuit pas à la stricte vérité des caractères et des situations. Si l'on ajoute une certaine concision de style, où le mot frappant arrive à propos, on se représentera le poète Wernher avec un ensemble de qualités qui le distinguent avantageusement parmi les rimeurs de son temps.

Helmbrecht est un paysan qui rougit de son origine, et qui est tout disposé à se croire le fils d'un chevalier. A peine arrivé à l'âge de jeunesse, il aspire à sortir de la condition obscure où le sort l'a fait naître. Sourd aux remontrances de son père, il quitte son village, après s'être procuré des vêtements magnifiques, qui devront l'aider à faire figure dans le monde. Le ton héroïcomique, dans lequel sont écrites les meilleures parties du poème, s'annonce d'abord dans la description du costume de Helmbrecht : « La toque était artistement travaillée. Le haut était « orné de broderies de soie, figurant des scènes variées : on y « voyait des oiseaux de toute sorte; ils étaient si bien imités,

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« qu'on aurait dit qu'ils venaient de prendre leur vol dans la forêt « du Spessart. Au-dessus de l'oreille droite étaient représentés a l'enlèvement d'Hélène, le siège et l'incendie de Troie, et la fuite « d'Enée; à gauche, l'empereur Charles, avec Roland, Turpin et « Olivier, comme ils chassent les Sarrasins de la Provence et de « la Galice. Derrière, on apercevait les fils d’Attila et Théodoric « de Vérone, tués par l'audacieux Witich à l'assaut de Ravenne. « De l'oreille droite à l'oreille gauche s'étendait, par devant, une a guirlande de soie, sur laquelle étaient figurés des danseurs; il

y avait toujours un chevalier entre deux dames, et il les tenait a par la main, comme c'est l'usage dans les danses. De même, r chaque page était placé entre deux jeunes filles, et des musi* ciens se tenaient à côté d'eux. La toque avait été faite par une a belle religieuse, échappée de son couvent, à qui la sœur d'Helmabrecht avait donné comme récompense une vache, et la mère « des aufs et du fromage. »

Le reste du costume est à l'avenant. La mère de Helmbrecht encourageait par sa faiblesse les défauts de son fils; elle avait vendu, pour l'équiper, une partie de sa basse-cour. Le jeune homme se met en campagne; il offre ses services à un seigneur, et, après avoir passé une année à guerroyer, il revient chez ses parents. Son éducation est déjà presque faite; il affecte de parler les langues étrangères, et, parmi ces langues, l'auteur nomme le latin, le français, le bohême et le bas-allemand. Une conversation s'engage entre son père et lui sur les meurs de la noblesse et les règles de la courtoisie. « Autrefois, » dit le père, a la vie des chevaliers se passait à servir les dames et à se battre u dans les tournois; on écoutait les chants d'un ménestrel; on se « faisait lire l'histoire du duc Ernest. - Aujourd'hui, » répond Helmbrecht, « on aime à boire; la courtoisie consiste à savoir « mentir; on passe pour adroit quand on a terni l'honneur du « voisin; la décence n'est plus parmi les chevaliers ni parmi les 4 dames; l'honnêteté est méprisée. » Helmbrecht adopte franchement les principes de la chevalerie nouvelle, et il s'occupe de les mettre en pratique; mais il oublie que, suivant les personnes, les choses changent de nom. Ses exploits chevaleresques sont considérés comme des brigandages, et ce qui aurait couvert de gloire un seigneur de naissance conduit Helmbrecht au gibet. « S'il y a encore de par le monde, » conclut l'auteur, « des enfants « qui méprisent les avis de leurs pères, qu'ils soient avertis! »

Le récit de Wernher cache sous des dehors plaisants une pensée satirique d'une grande portée. Son ironie ne semble dirigée que contre les fils de paysans qu'une ambition ridicule poussait hors de leur sphère; mais elle atteignait en réalité les hautes classes. La chevalerie s'était déjà attiré la haine de ses nombreuses victimes; sa dépravation la couvrit bientôt de mépris. Elle tomba, le jour où elle perdit son prestige devant le peuple; et dès lors l'idéal dont elle s'était inspirée, et qu'elle avait fait admirer à tous, ne fut plus qu'un objet de parodie.

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