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Philippe, ouvrage inférieur pour le talent littéraire à celui de Wernher, et dont l'étendue même dénote déjà un manque d'art : en effet, le récit du frère Philippe embrasse presque toute l'histoire évangélique. Un autre poème religieux du milieu du siècle, le Saint George de Reinbot de Turn, qui a des passages pittoresques et d'un style hardi, se complait trop dans les détails repoussants des scènes de martyre. Reinbot trouva des imitateurs, qui poussèrent encore plus loin que lui la recherche de l'horrible. Il faut borner ici cette étude, qui ne serait plus qu'une sèche énumération. La période suivante nous montrera la poésie légendaire perdant de plus en plus son caractère primitif, et ajoutant aux autres défauts de la littérature chevaleresque ceux qui lui étaient propres, l'invraisemblance des sujets et l'abus du merveilleux.

CHAPITRE VI

POÈMES DIDACTIQUES ET SATIRIQUES

Première manifestation de l'esprit bourgeois. — 1. Le poète Heinrich

et le Winsbecke; attaques contre la noblesse et le clergé. — 2. L'Enseignement de Freidank. - 3. Thomasin de Zirclaire et le Stricker. - 4. Wernher le Gartenære et son poème de Meier Helmbrecht.

Les deux ordres qui dirigeaient l'État, la noblesse et le clergé, régnaient aussi dans la littérature. La poésie d'aventure appartenait à la noblesse; elle avait son public dans les châteaux; elle était représentée par des chevaliers, ou par des clercs attachés à la personne d'un seigneur. A cette poésie le clergé opposa celle des légendes : ce fut désormais sa part dans la culture nationale. Quant à la classe nombreuse qui remplissait les villes et les hameaux, elle osait à peine mêler sa voix à celle des chanteurs ecclésiastiques ou chevaleresques. Déjà cependant elle annonçait sa présence par quelques poèmes d'un contenu moral et satirique, et elle préludait ainsi à la grande influence qu'elle allait exercer sur la littérature du siècle suivant.

Ce n'est pas à dire que les poèmes didactiques et satiriques du Xilie siècle appartiennent exclusivement à la bourgeoisie. Quelques-uns ont pour objet de formuler les préceptes du code chevaleresque, et témoignent des efforts que l'on faisait pour prévenir la décadence des mæurs féodales; d'autres émanent du clergé, et cortiennent des enseignements religieux; mais, en somme, dans cette sorte de poèmes, l'esprit laïque domine. On y trouve, à côté de vives attaques contre les classes privilégiées, une austérité morale, également éloignée des raffinements de la courtoisie et des élans mystiques de la poésie légendaire.

1. - LE POÈTE HEINRICH. - LE « WINSBECKE ».

Un des plus anciens poèmes didactiques de l'Allemagne, qui remonte jusqu'au milieu du Xue siècle, a pour titre la Pensée de la mort. L'auteur s'appelle lui-même Heinrich ou Henri, le bon serviteur de Dieu. Cette désignation pourrait faire penser à un ecclésiastique; mais la manière dont le poète Henri parle du clergé ne laisse aucun doute sur son caractère laïque. L'ouvrage est précédé d'une introduction, qui traite de la Vie commune, et qui est pour nous la partie principale, parce qu'elle contient un tableau des mœurs du temps, où il est facile de faire la part de l'exagération et de la satire. L'auteur y passe en revue tous les vices auxquels l'homme se laisse entraîner par l'oubli de la mort. Il blåme, chez les dignitaires de l'Église, la cupidité et la mollesse. « Si l'on pouvait, » dit-il, « gagner le ciel en dégustant des a mets délicats, et s'il suffisait, pour y entrer, d'avoir la barbe « bien peignée, le nombre des élus serait plus grand. » Il s'élève contre le luxe des femmes. « Elles s'avancent dans un nuage de « poussière, que leurs longues robes soulèvent derrière elles. La « moindre paysanne a la démarche altière; elle met du fard sur « ses joues; elle porte des chaînes d'or; elle veut aller de pair avec « la dame riche. » Pourquoi attacher tant de prix à une vie qui n'est entourée partout que des images de la mort? Un repentir sincère, conclut l'auteur, vaut mieux que tous les trésors de ce monde 1.

L'ouvrage du poète Henri n'a d'autre but que de préparer l'homme à la mort; un autre poème, du commencement du xie siècle, est au contraire un guide dans la vie. Il contient les conseils d'un père à son fils, et a pour titre le Winsbecke : c'est sans doute le nom de l'auteur; mais, dans la suite, ce nom devint une appellation commune pour tous les ouvrages du même genre; on employa même le féminin, Winsbeckin, pour désigner un enseignement donné par une mère à sa fille. Le Winsbecke, comme un vrai livre populaire, fut recopié et refondu d'âge en âge, et les manuscrits qui nous l'ont transmis présentent de nombreuses variantes. C'est le sentiment honnête, pieux et résigné du peuple qui a trouvé ici son expression et, pour ainsi dire, sa légende. La

1. R. Heinzel, Heinrich von Melk, Berlin, 1867.

satire disparait; le Winsbecke ne cherche qu'à faire ressortir le bon côté de toutes choses. Le père qui est mis en scène, arrivé à la fin d'une vie honorable, n'a plus désormais d'autre ambition que de voir son fils entouré, comme lui, d'estime et d'affection. « Par-dessus tout, » lui dit-il, « aime ton Dieu; c'est lui qui sera ton « dernier refuge. La vie de l'homme s'éteint comme la flamme d'un « cierge; quelque riche qu'il ait été, il ne peut emporter dans la << tombe que ce qui est nécessaire pour couvrir sa nudité. Honore « les prêtres; ne considère pas leurs actions, mais écoute leurs « paroles : leurs paroles sont bonnes, lors même que leurs actions « sont mauvaises. Honore les femmes; elles sont la souche sur « laquelle nous avons pris naissance; quand Dieu créa les anges « pour le ciel, il nous donna les femmes, pour qu'elles fussent des « anges sur la terre. » Certains conseils s'adressent de préférence à la noblesse : « La haute naissance, » dit le Winsbecke,« n'a de prix « que si elle est unie à la vertu : j'aime mieux avoir pour ami un « homme de basse origine qui mène une vie honorable, qu'un sei« gneur sans honneur. Cherche la richesse, mais qu'elle ne captive “ pas ton cour, et qu'elle n’amollisse pas ton courage ! Achève ce « que tu as commencé : autrement tu ressembleras à l'oiseau qui « quitte trop tôl son nid, et qui devient le jouet des petits enfants. « Mais aussi, n’entreprends rien qui passe tes forces. Écoute les « conseils qu'on te donne; et, de deux conseils, choisis le meilleur. » Un jeune homme, chevalier ou artisan, formé à pareille école, ne peut mener qu'une vie active. C'est donc une conclusion apocryphe qui nous montre le père et le fils retirés du monde, après avoir consacré leurs biens à une fondation pieuse : @uvre d'un clerc, qui écrivait peut-être dans des vues intéressées, et qui, en tout cas, ne comprenait pas l'esprit du poème 1.

2. — FREIDANK.

Après le paisible Winsbecke, voici un ouvrage d'un ton plus agressif. Il a pour titre Bescheidenheit, ce qui, dans la vieille langue, veut dire Enseignement; on pourrait traduire : le Livre de la Sagesse. C'est un recueil de maximes, de proverbes, d'épigrammes, même de fables et d'énigmes, disposés par groupes, et

1. Haupt, Der Winsbecke und die Winsbeckin, Leipzig, 1845.

touchant aux questions les plus variées de la morale, de la politique, de la religion. L'auteur, ou l'ordonnateur du recueil, s'appelle Freidank, que ce soit son vrai nom, ou un nom d'emprunt, qui, dans ce cas, se traduirait par « libre penseur ». Il est fort possible qu'il ait voulu garder l'anonyme, car il parle quelque part du danger auquel on s'expose en disant la vérité, surtout aux grands. Si son intention était de rester inconnu, il y a pleinement réussi. Comme il est appelé tour à tour herr ou meister, on ne sait même pas avec certitude s'il était de naissance noble ou bourgeoise. Wilhelm Grimm, se fondant sur des analogies de pensée et de style, a pensé qu'on pourrait l'identifier avec Walther de la Vogelweide; mais c'est là une pure hypothèse. Rodolphe d'Ems, le jugeant simplement comme poète, le compte parmi les plus illustres. Son ouvrage était très répandu; c'était un de ces livres populaires qui se renouvellent d'âge en âge, en suivant les changements de la langue. Le texte publié par Wilhelm Grimm était déjà un remaniement 1; il fut mis en basallemand, et Sébastien Brandt en fit encore une édition en 1508.

Ce qui ne laisse aucun doute, c'est l'inspiration toute bourgeoise du livre. « Les princes, » dit Freidank, « ont conquis par « force la terre et l'eau, la forêt et la plaine; ils prétendent même ( que les animaux sauvages sont leur propriété ; un jour peut-être « ils nous prendront l'air, qui appartient à tous. S'ils pouvaient « mettre un droit sur le soleil, sur le vent et sur la pluie, ils nous « les feraient acheter. Qu'ils songent donc qu'ils ont même vermine « que le pauvre 2! Si un moucheron peut les tourmenter, n'est-ce «pas un souffle que leur pouvoir ? Si la fortune de chaque homme « était mesurée selon son esprit, que de seigneurs seraient valets ! " que de valets seraient les égaux de leurs maîtres 3! »

1. W. Grimm, Vridankes Bescheidenheit, Gættingue, 1834; 2e éd., 1860; — Ueber Freidank, Berlin, 1850; avec deux suppléments, Gettingue, 1852 et 1855. - A consulter : Franz Pfeiffer, Freie Forschung, Vienne, 1867; – H. Paul, Ueber die ursprüngliche Anordnung von Freidanks Bescheidenheit, Leipzig, 1870. – Éd. de Bezzenberger, Halle, 1872; do Sandvoss, Berlin, 1877. -- Traduction de Simrock, Stuttgart, 1867.

Bonnet de pauvre et royal diadème
Ont leur vermine : un dieu fit cette loi. (Béranger.)
a Die fürsten twingent mit gewalt
« velt, stein, wazzer unde walt,
« dar zuo wilt unde zam :
« dem lufte tætens gerne alsam;
« der muoz uns noch gemeine sin.
" möhtens uns der sunnen schỉn

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