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qu'au commandement de Celui qui sera le maître de toute créa: túre. Un arbre gigantesque, chargé de fruits, abaisse ses branches vers les voyageurs et les préserve de la faim; un ange vient même détacher de l'arbre un rameau, qui fleurira dans le paradis. La femme d'un brigand, à qui Joseph et Marie avaient demandé l'hospitalité, baigne l'enfant, et l'eau du bain devient un baume qui guérit les blessures. En Égypte, cent quarante idoles s'écroulent devant Jésus; le roi du pays l'adore, et le proclame devant ses sujets comme le vrai Dieu. Un ange annonce la mort d'Hérode, et la Sainte Famille prépare son retour, sans que l'auteur pense à nous expliquer pourquoi celui devant qui les idoles tombent à dû se dérober à la colère d’un roi. Il ne faut pas appliquer à ces récits une logique trop sévère; l'invraisemblance est leur moindre défaut; on leur pardonne même d'être longs et décousus, pourvu qu'un sentiment réel les anime.

De la naïveté, parfois de la grâce, c'est ce que l'on rencontre chez Conrad et Wernher. Une certaine ferveur enfantine, un ton calme et recueilli, tel est le caractère de l'ancienne légende. Elle ne vise pas à l'éloquence; la haute inspiration lui fait défaut. Il existe cependant un ouvrage du xuje siècle où la pensée religieuse s'élève jusqu'à des considérations générales sur les destinées de l'humanité : c'est la Chanson d'Annon, un des monuments les plus curieux de la littérature allemande au moyen âge.

2. - LA « CHANSON D'ANNON ».

Annon avait été chancelier de l’Empire sous Henri III, et il fut régent pendant la minorité troublée de l'empereur Henri IV. Plus tard, il se retira dans son diocèse, à Cologne, où il mourut en 1075. Il avait montré de la fermeté dans ses luttes contre les adversaires de l'Empire et dans ses démêlés avec les bourgeois de Cologne; mais il s'était fait remarquer surtout par la discipline sévère qu'il avait imposée à son clergé. Il fut canonisé en l'année 1183 : c'est la date approximative de la composition du poème. Peut-être même ce poème remonte-t-il un peu plus haut dans le XII° siècle, et a-t-il été écrit pour préparer la canonisation de l'évêque. Un manuscrit de la Chanson d'Annon fut retrouvé, au XVII° siècle, par le poète silésien Opitz, qui le publia peu de temps

avant sa mort; le manuscrit a été brûlé avec les papiers du poète.

L'évêque Annon est présenté, dans le poème qui porte son nom, comme un des principaux soutiens du christianisme. Il a sa place dans l'économie générale de l'histoire; il est l'un des artisans du plan de Dieu pour le salut des hommes. Pour faire comprendre l'importance de son rôle, l'auteur ne craint pas de remonter jusqu'à l'origine des choses.

Quand le monde commença, -- quand la lumière fut et que la parole retèntit, - quand, sous la main du Créateur, - la nature prit ses formes variées, — alors Dieu fit deux parts de ses auvres, - l'une pour le monde visible, – l'autre pour le monde spirituel. - Car il y a deux mondes, – celui où nous vivons, - et celui où vivent les esprits. – En même temps, la sagesse divine - forma une cuvre tenant à la fois des deux mondes : - c'est l'homme, à la fois corps et esprit, – la première des créatures après l'ange. - L'homme est le résumé de la création, - comme l'affirme l'Evangile. — Nous devons nous considérer comme le troisième monde : -- ainsi l'enseignaient déjà les Grecs. – Ce fut là le noble apanage d'Adam : - que ne l'al-il conservé!

Quand Lucifer se livra au mal, - et qu'Adam transgressa la loi divine, - Dieu fut d'autant plus courroucé — qu'il voyait ses autres créatures suivre leur droit chemin. – Les soleils et les lunes – donnent joyeusement leur lumière; – rien ne dérange la marche des éloiles, – foyers intenses de chaleur et de froid; --- le feu monte vers le ciel; - la foudre et les vents prennent leur vol; — le nuage déverse la pluie, -- et l'eau coule sur les pentes; - les fleurs parent la terre; - le feuillage couvre la forêt, - et sous son ombre courent les animaux - et chantent les oiseaux : toute chose observe encore la loi --- que Dieu lui donna au premier jour, -- excepté les deux créatures -- qu'il forma comme les meilleures. - Celles-ci se tournèrent vers ce qui leur était nuisible : - ce fut l'origine de tous les maux 2.

1. Incerti poele rhythmus de Sancto Annone. Martinus Opitius primus ex membrana veteri edidit et animadversionibus illustravit. Dantisci, 1639. – Bezzenberger, Være von Sente Annen, Quedlinburg, 1818. – Nouvelle édition par Max Rodiger, dans les Jonumenta Germaniæ historica : Deutsche Chroniken, Hanovre, 1895. Krediger place la rédaction du poème entre 1077 et 1081.

In der werildo aneginna,
e duo liht ward unde stimma,

duo diu vrône Godis hant

liu spelin weich gescuoph số manigvalt,
« duo deilti Got sîniu werch al in zuei :
. disiu werlt ist daz eino deil,
. daz ander ist geistin :

dannini lisit man, daz zwê werilte sin,

diu eine, då wir innc birin « diu ander ist geistin,

Après ce préambule, le poète rappelle, d'après le prophète Daniel, la succession des grands empires dans l'antiquité. Le dernier, l'empire romain, passe de la maison de César à la dynastie des rois francs, sans sortir de la lignée troyenne. Cologne, l'une des plus florissantes cités de la Germanie, devient une importante métropole du christianisme. Elle a une longue série d'évêques jusqu'à Annon. « Sept d'entre eux furent des saints vénérables ; ils « luisent dans le ciel comme la constellation des sept étoiles, et « l'astre d'Annon se distingue entre tous par son vif éclat. » Lorsque Annon est près de mourir, il a une vision du paradis; on lui montre un trône, qui est préparé pour lui; mais il ne peut encore l'occuper, « parce qu'il reste une tache sur son caur ». Annon comprend ce qui lui reste à faire : il se réconcilie avec ses ennemis.

Lorsqu'il monta vers Dieu, – vers la beatitude éternelle, – il fit, dans son grand courage, --- ce que fait l'aigle avec ses petits, – lorsqu'il leur enseigne à prendre leur vol. - L'aigle s'élève avec majesté, - plane sur les hauteurs, – et les aiglons le suivent des yeux. - Annon nous a précédés dans la voie — où nous devons marcher après lui; il nous a montré ici-bas – comment on vit dans le ciel 1.

Tout ce récit a une large envergure; les faits sont nettement groupés; les transitions sont brusques, mais l'idée générale n'est jamais perdue de vue. Le style a de la fermeté et de l'ampleur; il y a toute apparence que l'auteur était un lettré, formé à l'école des poètes et des historiens anciens 2.

a duo gemengite der wise Godis list
« von den zuein ein werch, daz der mennisch ist,
« der beide ist, corpus unte geist :
« dannin ist her nå dim engele allermeist.
« alliu gescaft ist an dem mennischun,
« sôiz sagit daz evangelium.
« wir sulin un cir dritten werilde celin,
« so wir daz die Criechen hôrin redin.
« cen selben êrin wart gescaphin Adam,
« havit er sich behaltan. »

(Annolied, str. II, éd. de Max Roediger J. Strophe XLV.

2. Herder a donné une excellente analyse de l'Annolied; il termine par ces mots a Que dites-vous de ce poème ? de sa composition, de sa gravité, de son étendue, « de la proportion de ses parties, de sa beauté morale, de la fleur de sa diction? « Si chaque saint avait eu un tel panegyriste, chaque monastère un tel poète, que « nous serions riches et avec quelle ardeur nous vénérerions nos saints ! » (Andenken an einige ältere deutsche Dichter, Briefe, 1793). - La Chanson d'Annon a été traduite en français par Eichhotr (Tableau de la littérature du Nord au moyen âge. Paris, 1851).

3. – RODOLPHE D'EMS. – POÈTES DIVERS.

Quand l'usage eut prévalu de mettre les légendes pieuses en vers allemands, les poètes chevaleresques les traitèrent à l'envi, et dans leur style. C'est ainsi que Hartmann d'Aue, l'auteur d'Ivain et d'Erec, l'un des plus agréables conteurs du XIIIe siècle, avait rimé la légende du pape Grégoire; malheureusement, le sujet contenait des parties qui répugnaient au sens poétique et même au sens moral, et contre lesquelles tout l'art de Hartmann devait échouer.

Un autre poète chevaleresque, plus jeune d'une génération, l'un des écrivains les plus féconds du moyen âge, Rodolphe d'Ems, a dů principalement sa popularité à des récits pieux. Il avait déjà composé plusieurs ouvrages profanes que nous ne connaissons plus, lorsqu'il se tourna vers la poésie sacrée. Sa légende de Barlaam et Josaphat est traduite du latin, comme il nous l'apprend lui-même; celle du Bon Gérard dérive d'une source inconnue. « J'ai employé, » dit-il au commencement de la première, « les a années précédentes de ma vie à répandre des fables et à tromper a les hommes par des récits mensongers. Aujourd'hui, je vais & conter une histoire pour la consolation des pécheurs; je vais, La légende de Barlaam et Josaphat, écrite parfois dans un style élégant, pèche surtout par la prolixité. L'histoire du Bon Gérard a le même défaut, mais le sujet contient des parties touchantes. L'empereur Otton le Grand, ayant régné longtemps avec justice, demande à Dieu sa récompense dans une prière. Une voix l'avertit de se rendre à Cologne, pour apprendre du bon Gérard comment on gagne le ciel. Gérard raconte, en effet, à l'empereur sa vie, qui n'a été qu'un long sacrifice. Il croit pourtant n'avoir fait que son devoir, et il n'attend son salut que de la miséricorde divine. Otton rentre en lui-même, et fait pénitence 1.

avec l'aide de Dieu, la transcrire en allemand. Je souhaite « que ceux qui la liront soient fortifiés dans leur foi, et qu'un « jour Dieu se souvienne de moi, qui ne suis aussi qu'un pauvre a pécheur. » Josaphat est fils d'un roi de l'Inde. Il veut se convertir au christianisme, malgré la volonté de son père; et Dieu envoie le prophète Barlaam pour l'encourager et l'instruire. Le roi, pour convaincre son fils d'erreur, institue une controverse entre les docteurs chrétiens et les plus grands sages du paganisme; mais Josaphat se montre plus zélé et plus savant dans la discussion que les docteurs; il réduit au silence tous les adversaires de la foi. Le roi cède enfin, se convertit lui-même, et dépose sa couronne, qu'il transmet à son fils. Mais Josaphat aime mieux s'occuper de son propre salut que du gouvernement de ses Etats. Il se retire dans un désert avec son maître Barlaam, et tous deux achèvent leur vie dans le jeûne et la prière'.

1. Édition de Pfeiffer, Leipzig, 1813. -- La légende de Josaphat ou Joasaph n'est autre que cello de Bouddha, qui arriva sans doute dans l'Occident par l'intermédiaire d'une rédaction grecque.

Ces deux récits sont les meilleurs ouvrages de Rodolphe d'Ems. Malgré la déclaration qu'il avait faite dans les premiers vers de Barlaam et Josaphat, il revint plus tard aux sujets chevaleresques. Il écrivit encore un poème sur Guillaume d'Orléans, mais il ne put terminer ni son Alexandre, ni sa Chronique du Monde; celleci s'arrête au roi Salomon?. Le Guillaume et l'Alexandre ne contiennent de réellement intéressant que deux passages où le poète parle de ses prédécesseurs, et où la critique moderne a trouvé quelques renseignements précieux. Rodolphe d'Ems sentait que la poésie chevaleresque était sur son déclin. « Jamais, » dit-il, « on n'a tant chanté, jamais on n'a tant cousu de rimes. Aucune répoque n'a été plus féconde; mais quel que soit le nombre des « artistes, l'art véritable est abandonné. »

Rodolphe appartenait à une famille puissante, originaire du pays des Grisons, et qui transporta, vers le milieu du Xuje siècle, son siège principal à Hohenems, dans le Vorarlberg autrichien. Il mourut vers 1250, en Italie, où il avait sans doute accompagné l'empereur Conrad IV. Il avait des connaissances littéraires fort étendues, et peut-être a-t-il contribué à la fondation de la bibliothèque de Hohenems, où l'on a retrouvé un grand nombre d'anciennes poésies et en particulier deux manuscrits du poème des Nibelungen : ce serait son plus beau titre de gloire.

On peut citer encore, parmi les légendes rimées qui eurent le plus de succès, une Vie de la Vierge d'un moine chartreux appartenant à la seconde moitié du suje siècle, nommé frère

1. Édition de Haupt, Leipzig, 1840. Traduction de Simrock, Francfort, 1817; 2e édit., Stuttgart, 1864. – Les deux ouvrages furont probablement écrits entre les années 1220 ct 1230.

2. Lachmann lui attribuait encore une Guerre de Troie, sur un passage mal interprété de la Chronique. Voir Birchtold, Geschichte der deutschen Litteratur in der Schweiz, Frauenfeld, 1892; p. 96-115.

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