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a seulement consulter avec soin les manuscrits, les chartes, les « chroniques, les chansons populaires..., mais il doit payer de « sa personne, supporter le froid et la chaleur, la sueur et la « poussière, la pluie et la neige, découvrir et fouiller les ruines..., « et surtout ruminer ses meilleures pensées en voyageant'. » Scheffel fut pendant deux ans (1857-1859) bibliothécaire du prince Egon de Furstemberg à Donaueschingen, d'où il fit de fréquentes excursions dans le Jura Souabe et dans la Forêt-Noire. Il passa plusieurs inois auprès du duc Alexandre de Saxe-Weimar, soit à Weimar même, soit à Eisenach et au château de la Wartbourg. Il vécut ensuite alternativement à Radolfszell et à Carlsruhe, où il mourut en 1886; il fut anobli par le grand-duc de Bade. La fresque de Moritz Schwind, dans la salle des Ménestrels à la Wartbourg, représentant la lutte des chanteurs devant le landgrave Hermann, lui inspira le cycle poétique Dame Aventure, où il reproduisit, plus ou moins heureusement, le ton particulier de chacun des grands Minnesinger 2. Ce qui resta le plus vivant dans son âme, et ce que les années affaiblirent à peine, c'est l'amour de la forêt et de ses calmes profondeurs : ce sentiment donne encore quelque fraîcheur à ses dernières productions, les Psaumes de la forêt et la Solitude au milieu des bois 3. Il est de l'école souabe par le sentiment de la nature, par le culte des vieilles traditions et par un certain archaïsme de style. Sa forme est moins châtiée que celle de Wilhelm Müller. Son esprit n'est souvent que le goût du baroque, et son humour n'est pas exempt de manière. Il a plus de verve et d'entrain que Kerner et Uhland. Enfin, il a, de plus que tous les écrivains de l'école, l'art de la composition; Ekkehard est un des meilleurs romans de la littéra. ture allemande contemporaine *.

6. – LA POÉSIE RELIGIEUSE.

L'école souabe, avec son caractère populaire et familial, était faite pour recueillir les derniers échos de la poésie religieuse.

1. Juniperus, Geschichte eines Kreuzfahrers, Stuttgart, 1868. 2. Frau Arentiure, Lieder aus Heinrich von Osterdingens Zeit, Stuttgart, 1863. 3. Bergpsalmen, Stuttgart, 1870. - Waldeinsamkeit, Vienne. 1877.

4. A consulter. --- A. Klar, Joseph Victor von Scheffel und seine Stellung in der deutschen Litteratur, Prague, 1876. – J. Proelss, Scheffels Leben und Dichten, Berlin, 1887. — Deux articles de Franzos (Aus Scheffels Sturm- und Drangzeit) dans la revue Deutsche Dichtung, 1887-1888; et un article de J. Bourdeau dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1883.

Cette poésie avait été, dans son premier et joyeux élan, un instrument de combat et un gage de victoire entre les mains de la Réforme. Paul Gerhardt lui avait communiqué, au siècle suivant, la ferveur d'une âme croyante et résignée. Gellert, le contemporain de Klopstock, lui avait donné la chaleur tiède de sa piété tranquille et heureuse. Vint la théologie rationaliste, qui en fit tour à tour, à la fin du XVIIIe siècle, un enseignement moral ou une formule de liturgie. Quelques écrivains de croyance orthodoxe, mais d'une orthodoxie peu militante, comme Karl Gerok et Jules Sturm, essayèrent de la renouveler, en lui appliquant les formes aisées, amples et même élégantes de la poésie profane.

Karl Gerok, né en 1815, dans un village du Wurtemberg, mourut, pasteur à Stuttgart, en 1890. Gustave Schwab fut un de ses maîtres au gymnase et resta son ami. Gerok a eu beaucoup de succès comme prédicateur. Il a publié, outre ses sermons, des commentaires ou plutôt des amplifications édifiantes de la Bible, et ses poésies sacrées, les Feuilles de palmier, ne sont souvent que des sermons en vers. Ses chants patriotiques de 1870 comptent, tout prédicateur qu'il était, parmi les moins déclamatoires du genre 1.

Jules Sturm appartient par sa naissance à la principauté de Reuss; il est né en 1816. Ayant terminé ses études à l'université d'Iéna, il vint à Heilbronn comme précepteur, et se mit en relation avec les poètes de l'école souabe, principalement avec Justinus Kerner. Il retourna plus tard dans son pays, pour y exercer des fonctions pastorales; il mourut en 1896. Jules Sturm a beaucoup écrit, et le nombre de ses chants sacrés et profanes, de ses ballades, de ses légendes, de ses paraboles est incalculable. Il a même composé des sonnets patriotiques, à l'imitation de Rückert. Ses meilleures poésies rentrent dans le genre intime et familial. Sa forme est plus simple que celle de Gerok. « La meilleure « chanson, » dit-il quelque part, « est celle qui vient du cœur. » Cela est vrai et avait été dit avant lui, mais un peu d'originalité ne nuit pas 2.

1. Palmblätter, Stuttgart, 1857; Neue Folge, 1877. - Poésies profanes : Blumen und Sterne, Stuttgart, 1868. – Poésies patriotiques : Deutsche Ostern, Stuttgart, 1871. - Souvenirs de jeunesse : Jugenderinnerungen, Bielefeld, 1876.

2. Gedichte, Leipzig, 1850. – Fromme Lieder, Leipzig, 1852. - Neue Gedichte, Leipzig, 1856. -- Neue fromme Lieder und Gedichte, Leipzig, 1858. - Lieder und Bilder, Leipzig, 1870. – Kampf- und Siegesgedichte, Halle, 1870; etc.

CHAPITRE III
LES POÈTES AUTRICHIENS

L'esprit autrichien; Vienne. La situation politique; le « système Metternich ». Caractère de l'école autrichienne. — 1. Zedlitz; son romantisme. 2. Anastasius Grün : ses poésies politiques; son style. — 3. Lenau : son éducation : son pessimisme; son Faust. 4. Maurice Hartmann : ses rapports avec Lenau; sa vie et son caractère. Betty Paoli; ingénuité de sa poésie. Feuchtersleben, moraliste et poète. — 5. Hamerling; ses poèmes; Ahasver à Rome; la tragédie de Danton et Robespierre. Auteurs divers.

L'Autrichien a le naturel franc et ouvert du Souabe, avec plus de vivacité et d'esprit. Mais son esprit n'a rien de mordant ni d'agressif, et c'est par là qu'il se distingue de l'Allemand du Nord. Il est enclin à la plaisanterie, mais il n'a nul oût pour la satire. S'il lui arrive de fronder un abus, de s'élever contre une injustice, c'est dans un mouvement de passion, exaspéré par un mal qu'il aura longtemps supporté avec patience. Il aime ses aises. Si la Gemüthlichkeit, cette sorte de bonhomie qui se compose de sensations douces et de jouissances tranquilles, a quelque part en Allemagne sa patrie spéciale, c'est en Autriche. Les géographes prétendent que les vents tièdes qui soufflent de l'Adriatique par la dépression des Alpes orientales amollissent les caractères en adoucissant le climat. Le fait est que l'Autrichien a quelque chose du Méridional; il est d'une nature plus souple que le Saxon et le Prussien; il a la démarche plus aisée, la physionomie plus mobile. Mais c'est surtout dans les habitudes créées par les mœurs qu'il faut chercher l'explication du caractère. Vienne a été longtemps le siège de la plus puissante monarchie et d'une des cours les plus brillantes de l'Europe. Elle est restée une ville de plaisirs; on y aime les longs repas assaisonnés de causeries,

les fêtes somptueuses accompagnées de travestissements. L'Autrichien est fier de sa capitale. « Il n'y a qu'une ville impériale, « il n'y a qu'un Vienne, » dit une chanson qui date du temps où les Hohenzollern n'étaient encore que rois de Prusse. Si l'Autrichien a sa vanité, comme tout homme appartenant à une grande nation, par contre il n'est point égoïste; il aime à associer l'étranger à ses divertissements; il est accueillant, hospitalier. Il n'a pas non plus de haine nationale : après une guerre, heureuse ou malheureuse, il tend la main à l'ennemi, Henri Heine parle quelque part d'un jeune Allemand qui disait qu'il fallait venger dans le sang des Français le supplice de Conradin de Hohenstaufen, décapité par eux en 1268; cet Allemand n'était assurément pas un Autrichien, quoique, en sa qualité d'Autrichien, il eût été plus directement intéressé à un tel acte de vengeance rétrospective. Mais la générosité des sentiments s'allie facilement à une certaine mollesse dans l'action. Si l'Autrichien n'a pas de rancune, il n'a pas non plus cette ténacité qui est capable de poursuivre une entreprise nationale durant un siècle et de la faire réussir malgré tous les obstacles.

L'Autrichien sent plus qu'il n'agit, plus qu'il ne pense. Vienne a été à différentes reprises une ville d'artistes, et de purs artistes, ne cherchant dans l'art qu'une jouissance de l'âme et une satisfaction du goût, sans arrière-pensée de doctrine. Elle a donné l'essor à la musique allemande; Mozart et Beethoven y ont vécu; Haydn est né dans les environs. Elle n'a jamais attiré les philosophes, et elle a connu peu d'historiens. La poésie épique et chevaleresque du xiiie siècle a ses racines dans le sol autrichien, et c'est de là encore que sont sortis quelques-uns de ces contes comiques qui ont amusé la société bourgeoise de la fin du moyen âge. Le curé du Kalenberg est Autrichien, et c'est un Autrichien qui a raconté les exploits du curé Amis. Quand la Réforme mit de plus graves sujets à l'ordre du jour, l'Autriche se reposa dans sa vieille foi catholique, et elle chargea les jésuites de veiller à son chevet. Dès lors, une scission se produisit entre elle et l'Allemagne pensante. Elle n'a contribué que pour une part tout à fait minime à la littérature classique du xviiie siècle. Peut-on citer, à côté des grands noms connus, le poète épique Alxinger, ou le tragique Collin, ou encore Blumauer, qui a travesti Virgile? Tandis que les régions du Centre et de l'Ouest cherchaient à se ressaisir au milieu des influences diverses qui avaient agi sur

elles, l'Autriche continuait de lire les classiques étrangers, et encore aujourd'hui la langue des salons viennois emprunte un caractère particulier à un fort mélange de mots français, quelquefois naturalisés par une terminaison allemande.

Le romantisme lui-même, malgré ses liens avec le moyen âge catholique, n'eût que peu d'adeptes en Autriche. Deux des chefs de l'école passèrent à Vienne; les deux Schlegel y firent des conférences; Frédéric entra même au service du gouvernement autrichien, et fut anobli par l'empereur François Jer. Mais le romantisme se présentait surtout comme un corps de doctrines, et l'Autriche a toujours fait la sourde oreille aux doctrines nouvelles, de quelque nature qu'elles fussent. Il faut avouer, du reste, que la situation politique n'était pas favorable à une renaissance littéraire. Aux guerres ruineuses contre Napoléon avait succédé ce qu'on appelait la « restauration », c'est-à-dire le retour de l'ancien régime, avec les excès qui accompagnent toute réaction, et c'était l'Autriche qui donnait le ton au concert des puissances. Le prince de Metternich se faisait le gardien de la paix européenne; il avait deux moyens pour réprimer toute tentative libérale : la censure au dedans, et l'intervention armée au dehors. Le droit des nations, qu'on avait invoqué en 1813, était devenu une hérésie. Même le mot de patrie était suspect à 'l'empereur François; il ne voulait connaître que « ses États, ses << peuples, ses droits héréditaires 1 ». Il fallut les agitations et les secousses successives de la période qui s'écoula de 1815 à 1830, pour susciter les esprits et produire un réveil national, dont quelques poètes, comme Anastasius Grün et Lenau, furent les premiers interprètes.

Le libéralisme politique, l'opposition à ce qu'on a appelé le « système Metternich », est un des caractères de la nouvelle école autrichienne. Mais cette école ne s'est pas bornée à servir les intérêts du jour ; elle a connu toutes les sources de l'inspiration poétique, les sentiments éternels du cour, les spectacles variés de la nature, les grands souvenirs de l'histoire. Elle est moins curieuse de vieilles légendes que l'école souabe; elle a plutôt le regard tourné vers le monde moderne. Sans se séparer du peuple, sans tomber dans les raffinements de style ou de

1. Dans un projet d'adresse au prince de Schwarzenberg et à l'armée, il biffa lo mot de « patrie », et écrivit au-dessus : « mes peuples ».

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