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CHAPITRE II

L'ÉCOLE SOUABE

La Souabe; le pays et les habitants. Caractère de l'école souabe.

1. Uhland; ses études sur la poésie populaire; ses lieds et ses ballades; ses drames; son rôle politique. — 2. Justinus Kerner; son éducation; son mysticisme; ses poésies. -- 3. Schwab. Hauff et son roman de Lichtenstein. Mærike. – 4. Wilhelm Müller; ses Chants des Grecs; ses lieds. – 5. Victor Scheffel; le Trompelte de Sækkingen; le roman d'Ekkehard. — 6. La poésie religieuse; Charles Gerok; Jules Sturm.

La Souabe est une région aux frontières indécises, comprise entre la Bavière, la Franconie et le cours supérieur du Rhin; il fut même un temps où elle déborda sur la Suisse et sur la HauteAlsace. Elle a donné à l'Allemagne une famille d'empereurs, et elle a été un des sièges principaux de la poésie des Minnesinger.

Quand la Souabe perdit l'Empire et que l'ancien duché se démembra, il se fit un groupement nouveau, plus homogène, d'où sortit le comté, plus tard duché, enfin royaume de Wurtemberg. Cet État, qui représentait une véritable unité géographique, prit son centre de rayonnement dans cet angle dont la pointe est dirigée au sud vers le Brisgau, et dont les côtés sont formés par deux chaînes de montagnes, la Forêt-Noire à l'ouest et le Jura Souabe au sud-est. Le Jura Souabe est un plateau aride, que traversent quelques minces filets d'eau, et sur lequel souffle un vent froid; les habitants l'ont appelé la Raue Alp, ce ce qui pourrait se traduire en français par l'Apre-Mont. Quelques promontoires qui s'avancent vers le nord portent les manoirs des anciens seigneurs; là se trouvent le Hohenzollern et le Hohenstaufen, l'un magnifiquement restauré, l'autre une ruine. De ces hauteurs, la vue s'étend sur la vallée où le Neckar

serpente entre des vignobles, des vergers et des prairies. En suivant les contours de la rivière, on rencontre d'abordTubingue, la ville universitaire, où naquit et mourut le poète Uhland ; ensuite la capitale, Stuttgart, qui donna le jour à Hegel, et, à une petite distance du côté de l'ouest, Leonberg, le lieu de naissance de Schelling; plus bas encore, Ludwigsbourg, où a été élevé Schiller, et Marbach, où il est né. La rivière, continuant de couler vers le nord et descendant dans la plaine, passe enfin à Heilbronn, laissant à droite la jolie petite ville de Weinsberg, « la « Côte des vins », où l'on voit encore, au pied des vignobles qui couronnent le Schlossberg, la demeure hospitalière du poète Kerner, le lieu de réunion le plus habituel de l'école souabe. La Souabe, ou plutôt ce coin montagneux de la Souabe qu'arrose et fertilise le Neckar, est une des parties les plus peuplées, les plus riches, les plus caractéristiques de l'Allemagne ; c'est un monde à part, ayant sa vie propre, son génie original. Ses habitants lui sont attachés; ils ne fournissent qu'un faible contingent à l'émigration. Seuls les paysans de l'Apre-Mont quittent quelquefois le rpcher qui ne les nourrit pas; mais la plupart reviennent dès qu'il ont amassé de quoi suffire à leurs besoins. Le Souabe a toujours été et il est encore particulariste, autant et peut-être plus que son voisin bavarois, quoique son protestantisme lui crée un lien avec le Nord qui a pris l'Empire. Il tient à son bon vieux droit, comme à tout ce qui lui vient de ses ancêtres; il garde fidèlement ses légendes, même ses superstitions. Peu passionné, généralement sérieux et réfléchi, il se montre parfois enclin au mysticisme, comme l'est facilement le montagnard. Il a l'esprit humoristique. C'est lui qui a imaginé sur luimême cette histoire de sept citadins, qui, ayant cru remarquer un mouvement inusité dans un buisson du voisinage, se mettent en campagne avec une longue lance qu'ils portent à eux sept; ils s'avancent vers le buisson suspect; un lièvre en sort, et, d'effroi, ils se laissent tomber avec leur lance. Ce conte narquois semble dater du temps où le bourgeois, faible et peureux, se laissait rançonner par le seigneur. Mais bientôt il apprit à se défendre; il s'organisa, il se ligua; et la Souabe fut une des provinces de l'Allemagne où la vie municipale se développa avec le plus de rapidité. Parmi les écrivains qui ont vu le jour en Souabe, quelques- . uns ont rompu leurs attaches locales; ils ont échangé la petite

patrie étroite contre la grande patrie germanique. Ce sont les plus distingués, Schiller, Hegel, Schelling; on peut leur adjoindre Wieland, un Souabe aussi, quoiqu'il appartienne à cette partie tout à fait méridionale du Wurtemberg qui, au point de vue de la géographie physique, n'est qu'une annexe du plateau de la Haute-Bavière. D'autres ont gardé plus fidèlement l'esprit provincial et un certain goût de terroir qui en fait un groupe à part, très distinct et très homogène. Justinus Kerner a beau dire : « Nous ne sommes point une école, nous sommes une volée « d'oiseaux, dont chacun laisse échapper de son bec la chanson « qui jaillit de son cœur *. » Tous ces oiseaux chantent à peu près la même chanson, quoiqu'ils la modulent différemment; et la chanson, toute semblable qu'elle est, plaît toujours, précisément « parce qu'elle jaillit du cœur ». Le même Kerner suppose qu'un voyageur vient lui demander en quel lieu il pourra trouver l'école des poètes souabes, et il lui répond :

Entre dans la forêt obscure, derrière ce pré ensoleillé; — là se dresse le fier sapin qui sera un jour le mât d'un navire sillonnant les mers; — là, de branche en branche, se balance en chantant une joyeuse troupe d'oiseaux, — et, du fond du taillis sombre, le chevreuil regarde avec ses yeux clairs, — et le cerf élancé bondit par-dessus les blocs de granit. — Quitte suite l'ombre des forêts; sous le rayon d'or du soleil — te souriront les coteaux couverts de vignobles et le bleu Neckar au fond de la vallée. — Une mer dorée d'épis ondoie et palpite dans la plaine, — et tout en haut, dans l'azur, l'alouette fait retentir son cri de joie. — Là où le vigneron, où le moissonneur lance sa chanson à travers la montagne et la prairie, — là est l'école des poètes souabes, et leur maître s'appelle la Nature 2.

La nature, le cœur, en deux mots Justinus Kerner indique la source où puisèrent indéfiniment les poètes souabes; on peut y

l. « Bei uns gibt's keine Schule :
« Mit eig'nem Schnabel jeder singt
« Was halt ihm aus dem Herzen springt. »

2. « Geh durch diese lichte Matten in das dunkle Waldrevier,
« Wo die Tanne steht, die hohe, die als Mast einst schifft durchs Meer,
« Wo von Zweig zu Zweig sich schwinget singend lust'ger Vögel Heer,
« Wo das Reh mit klaren Augen aus dem dunkeln Dickicht sieht,
« Wo der Hirsch, der schlanke, setzet über Felsen von Granit.
« Trete dann aus Waldes Dunkel, wo im goldnen Sonnenstrahl
« Grüssen Berge dich voll Reben, Neckars Blau im tiefen Thal.
« Wo ein goldnes Meer von AEhren durch die Eb'nen wogt und wallt,
« Drüber in den blauen Lüften Jubelruf der Lerche schallt,
« Wo der Winzer, wo der Schnitter singt ein Lied durch Berg und Flur :
« Da ist schwäb'scher Dichter Schule, und ihr Meister heisst — Natur. »

ajouter les anciennes traditions de leur pays. La fraicheur de l'inspiration première est tout pour eux. Ils rendent avec vérité une impression, une pensée; ils ne cherchent pas à combiner un ensemble. Ils sont plus poètes qu'artistes. Ils font surtout des lieds et des ballades ; les grands sujets leur sont à peu près étrangers; Uhland seul s'est essayé dans le drame, et sans succès. - Ce que cette école offre de particulier, c'est qu'elle a eu son développement à part, presque en dehors du courant littéraire, ce qui n'est pas absolument un défaut. On a quelquefois comparé les poètes souabes à Gæthe, à cause de la simplicité de leur forme lyrique, ou à Schiller, à cause du libéralisme de leurs principes et de la générosité de leur caractère. Mais la beauté classique, telle qu'on la concevait à Weimar, n'a jamais été leur idéal; ils n'ont jamais pensé à rivaliser avec l'antiquité. Comme les romantiques, ils ont puisé dans le moyen âge, mais ils n'ont épousé aucune des doctrines du romantisme, ils les ont même combattues à l'occasion. Si les poètes souabes se rattachent à quelque chose, c'est au chant populaire, dont ils ont reproduit mieux que personne l'allure franche et nette. Aussi sont-ils devenus populaires eux-mêmes, et, parmi les nombreux morceaux qu'ils ont fournis aux anthologies, il en est quelques-uns qui sont dans toutes les mémoires.

1. — VALAND.

Louis Uhland, le chef de l'école, est né à Tubingue, en 1787; son père était secrétaire de l'université, où son grand-père avait été professeur de théologie. A quatorze ans, il fut inscrit sur les registres de la faculté de droit; mais ses goûts l'entraînaient vers la philologie. Ceux de ses amis qui nous ont renseignés sur sa jeunesse le dépeignent comme rude d'apparence, laid de figure, laconique dans ses discours, mais constant dans ses affections et ferme dans ses opinions jusqu'à l'entêtement. Le premier ouvrage qui fit impression sur lui fut le vieux poème latin sur Walther d'Aquitaine; il lut ensuite le Cor merveilleux d'Arnim et Brentano et les Voix des peuples de Herder. Ces lectures montrent. quelle était dès lors la direction de son esprit. Ce qu'il cherchait dans l'ancienne littérature allemande, c'étaient des

caractères héroïques, même extraordinaires, et, comme il le dit dans un article de revue, « le sentiment de l'infini qui entoure « l'homme de toutes parts ! » ; car il eut sa courte période romantique. Quant aux Grecs, il les lisait, mais plutôt en philologue qu'en poète. Ses études terminées, au mois de mai 1810, il se rendit à Paris, où il passa l'hiver suivant, occupé à lire et à copier les manuscrits de la Bibliothèque nationale. Il paraît, d'après une lettre à Fouqué, qu'il eut un instant l'idée d'écrire un poème qui aurait eu pour titre « le Livre des contes du roi « de France », où des seigneurs et des dames, réunis dans une grande salle du Louvre, auraient exposé tour à tour les traditions locales de chaque province du royaume. On peut considérer comme des fragments épars de ce poème certaines ballades dont le sujet est emprunté à nos trouvères. De retour à Tubingue, Uhland fut repris par le droit. « Voilà huit jours que suis revenu, » écrit-il (le 23 février 1811), « et je me sens horriblement seul. « Rien n'est encore décidé pour moi, mais je devrai sans doute « rester ici et me faire nommer plus tard procureur : il me semble « que je suis précipité dans les déserts glacés de la Sibérie. » Il ne devint pas procureur, mais, ce qui n'était guère plus conforme à ses goûts, il entra, en 1812, comme secrétaire provisoire, c'est-àdire sans traitement, au ministère de la justice à Stuttgart. Il ne put y rester, indisposa le ministre par la franchise de sa parole, et, au bout de deux ans, se retrouva simple avocat. En 1815, il recueillit ses poésies, qui avaient paru jusque-là isolément dans les revues et dans les almanachs. Ce premier recueil s'augmenta dans la suite, sans que le ton général fût sensiblement changé; seules, quelques poésies politiques y apportèrent un élément nouveau *. On peut dire que, dès 1815, Uhland avait donné la mesure à peu près complète de son talent. Ce qui lui constitue, dans son groupe, une originalité et une vraie supériorité, c'est la concision de son style; et comme il sait trouver, dans chacun de ses petits sujets, le trait essentiel et marquant, sa concision devient souvent de la force. Certaines de ses ballades,

l. Voir le recueil de lettres et de documents publié par Karl Mayer : Ludwig Uhland, seine Freunde und Zeitgenossen, 2 vol., Stuttgart, 1867; au premier volume.

2. Éditions et traductions. — Les poésies d'Uhland ont eu de nombreuses éditions, dont la meilleure est celle d'Erich Schmidt et J. Hartmann (2 vol., Stuttgart, 1898). Elles ont été traduites en français par Demouceaux et Kaltschmidt (Paris, 1866, avec une introduction de Saint-René Taillandier) et par A. Pottier de Cyprey (Uhland, pages choisies, Paris 1895.)

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