Imágenes de página
PDF

« que le souffle de ma vie, un peu ralenti, anime encore mes << vers 1».

Il s'est défini lui-même dans cette dernière confession. Rückert est, parmi tous les poètes allemands, l'un de ceux qui possèdent le mieux la langue, et il est en même temps l'un des plus familiers. Grâce à ces deux côtés de son talent, il a pu toucher, sans s'abaisser, aux choses les plus petites, parce qu'il les relevait et les ennoblissait par une forme toujours choisie.

2. — PLATEN.

Platen n'a qu'un trait commun avec Rückert : l'amour des belles cadences et des rythmes sonores. Pour tout le reste, il forme avec lui un contraste frappant. Ce qui, chez Rückert, coulait de source, est, chez Platen, le résultat d'un travail opiniâtre. Rückert se contentait parfois d'une pièce à moitié bonne, sauf à faire mieux dans une autre; il se perfectionnait en continuant de produire. Platen remettait la même strophe dix fois sur le métier, et ne pouvait jamais se satisfaire. Il tenait ses œuvres sous clef, comme s'il en avait été jaloux; il semblait que le regard du public dût les profaner; c'est à peine s'il les lisait parfois devant des amis dont le suffrage lui était acquis d'avance. Sa jeunesse se passa dans une anxiété douloureuse, celle d'un homme qui sent en lui un vif amour de ce qui est grand et beau, et qui pourtant doute de sa vocation. A vrai dire, il y avait une lacune dans son génie, et il en avait la vague conscience, sans vouloir se l'avouer. Ce qui lui manquait, c'était un fonds d'idées personnelles, une matière à verser dans un moule qu'il avait façonné si parfait. D'autres poètes ont eu un premier jet, puissant et informe, l'œuvre de leurs vingt ans, une belle promesse que l'avenir est

1.

« Manchmal will mich's wunder nehmen,
« Wie ich doch noch Verse mache,
« Doch warum sollt' ich mich schämen?
« So natürlich ist die Sache.
a Ess' ich, athm' ich, trink' ich nicht?
« Rieche Duft und schaue Licht?
« Nur mit weniger Behagen
« Als in jugendlichen Tagen;
« Und so fort nach altem Brauch
« Geht in meinen Versen auch
« Der gedämpfte Lebenshauch. »

chargé de réaliser. Lui, il commence, semblable à un érudit, par étudier toutes les langues et par s'orienter dans toutes les littératures. Il hésite longtemps entre divers modèles, et il n'est réellement maitre de lui que le jour où il peut affirmer que la beauté de la forme est le principe de l'art, et où il trace dans ses parabases tout un cours d'esthétique en vers éloquents 1.

Le comte Auguste de Platen-Hallermünde appartient, comme Frédéric Rückert, à la Franconie. Il est né à Anspach, en 1796; son père était grand-maitre des eaux et forêts au service du dernier margrave. A dix ans, il fut mis à l'École des cadets de Munich. C'était l'époque où le royaume de Bavière, de création récente, s'agrandissait, sous la protection de Napoléon, aux dépens des États voisins, surtout de l'Autriche, et où les Wittelsbach nourrissaient peut-être la secrète ambition de se substituer un jour aux Habsbourg. Le jeune Platen, caractère très personnel déjà, ne se plia pas sans peine au régime militaire, et sa situation devint encore plus difficile, après qu'il se fut permis de plaisanter une pièce de vers que le général, directeur de l'école, avait composée pour une fête. Ce fut pour lui un soulagement lorsqu'il passa, en 1810, à l'Institut des pages, où l'enseignement était plus libéral, et où régnait déjà le ton de la cour. La « Pagerie » se composait d'une vingtaine de jeunes gens appartenant tous à la noblesse, et dont la principale fonction était d'entourer et de servir la famille royale dans les grandes et les petites cérémonies. Platen étudiait les langues classiques, apprenait le français, l'anglais, l'italien; il lisait énormément, et tenait registre de tout. Il commença, en 1813, son volumineux Journal, beaucoup plus détaillé que les Annales de Gathe, frappant témoignage de l'importance que prenait à ses yeux tout ce qui se rapportait à sa personne 2. Il appréciait, résumait, imitait les auteurs qu'il lisait, et ses remarques portaient le plus souvent sur la versification et le style. Vers la même époque, il mit par écrit cette suite de maximes (Lebensregeln), un des rares essais de sa jeunesse qu'il a conservés, et qu'on prendrait plutôt pour le testa

1. Éditions des œuvres. - Gesammelte Werke, 1 vol., in-8°, Stuttgart, 1839; 5 vol., in-16, Stuttgart, 1843. – Nachlass, par J. Minckwitz, 2 vol., Leipzig, 1852. -- Éd. critique de Redlich, 3 vol., Berlin (Hempel), 1880-1882. --- A consulter : P. Besson, Platen, étude biographique et littéraire, Paris, 1894.

2. Ce journal, que Platen continua jusqu'à sa mort, finit par former trentetrois livres, en dix-huit gros volumes. Il a été publié par Laubmann et Scheffler : Die Tagebücher des Grafen August von Platen 2 vol., Stuttgart, 1896-1900.

tour.

ment d'un philosophe mûri par une longue expérience et assagi par les déceptions de la vie. Ce qui frappe partout, dans ce qu'on sait des premières années de Platen, c'est l'effort déployé, la persistance au milieu des découragements, une sorte d'opiniatreté froide et résolue, et aussi le prodigieux entassement de matériaux qui semble promettre une Puvre immense. On ne saurait disposer sur un plan plus vaste les fondements d'un édifice qui pourtant ne devait atteindre qu'à une moyenne hauteur.

Au mois de mars 1814, Platen avait été nommé sous-lieutenant aux gardes du roi Maximilien, trop tard pour pouvoir participer à la campagne de France; il ne fit qu'un séjour de courte durée en Champagne, l'année suivante. Il était entré dans la carrière militaire avec l'espoir d'y trouver des loisirs pour ses études et peut-être une activité extérieure qui ferait diversion à ses inquiétudes morales. Bientôt la vie de garnison lui déplut. Muni d'un congé, il commença à vingt-deux ans son stage universitaire; il se rendit à Wurzbourg, et bientôt après à Erlangen, où il connut Schelling, qui l'encouragea et le dirigea. Il apprit l'espagnol, l'arabe et le persan, el, en 1821, il fit paraître, à quelques mois d'intervalle, son premier recueil de gasels et ses Feuilles lyriques 1. Les gasels étaient un étrange début. Quand Rückert produisit les siens, il était déjà connu du public, et il eut soin de les faire précéder de quelques morceaux d'un orientalisme mitigé. Mais l'art des ménagements élait étranger à Platen. Quant aux Feuilles lyriques, où il exhalait ses ennuis et ses chagrins d'amour, elles apparurent comme un écho du romantisme, qui tombait en discrédit; elles n'avaient pas encore, du reste, la perfection rythmique que des retouches successives y apportèrent plus tard. Ce fut, en somme, un échec, et Platen en fut profondément blessé. Il n'eut pas le courage de se dire que le public n'est pas uniquement formé de connaisseurs, ni surtout de savants. Il se retrancha désormais dans un isolement farouche, et il se glorifia, comme il le dit dans un épilogue, « de ne pas «« avoir l'approbation de la populace ».

Il fit encore un sacrifice au romantisme dans ses premières comédies. Ce sont des contes dialogués à la manière de Tieck, dont le sel consiste dans des jeux de mots et dans un perpétuel anachronisme. On y vit en compagnie des fées, et l'on y apprend en même temps les dernières nouvelles du jour. La Pantoufle de verre', comédie en trois actes, est formée de la réunion de deux contes, Cendrillon et la Belle au bois dormant; un prince sentimental, pour qui la seule réalité est le rêve, et qui souhaite de n'être lui-même qu'un souffle ou une ombre, se prend d'amour pour une jeune fille qu'il croit morte; elle n'est qu'endormie, et, quand elle se réveille, il consent à l'épouser, quoiqu'elle soit vivante et réelle; un fou, le personnage le moins ennuyeux de la pièce, représente l'ironie romantique. Dans le Trésor de Rampsinite?, comédie en cinq actes, empruntée à Hérodote, figure un prince de Nubie dont la philosophie hégélienne a troublé le cerveau; son valet lui donne la réplique au nom du sens commun. Tout cela se dit tour à tour en assez jolis vers et en prose coulante, et les scènes se suivent très régulièrement. Si les comédies de Tieck pêchent par le décousu, celles de platen ont le défaut contraire; elles sont trop apprêtées. Les traits d'esprit viennent à point nommé, et on les prévoit de loin. La fantaisie, mère des contes, ne prend pas d'ordinaire une allure si compassée. Au reste, ces comédies n'étaient faites que pour la lecture; seul le drame d'Aucassin et Nicolette 3 fut joué, et même avec succès, à Erlangen, en 1825.

1. Ghaselen von August Graf von Platen-Hallermünde, Erlangen, 1821 - Lyrische Blätter, Erlangen, 1821. - Un second recueil de gasels parut en 1821.

Platen s'est toujours beaucoup occupé du théâtre. Il écrivit, dans cette même année 1825, un long article sur le Théâtre considéré comme une institution nationale, où à des idées très justes se mêlent des jugements très péremptoires. Il passe en revue la poésie dramatique anciennne et moderne, et il dit vers la fin : « Quoique notre théâtre soit encore dans son commencement, on << pourrait dès maintenant exclure de la scène tout le fatras « (Plunder) et habituer le public à ce qui est poétique et caracté« ristique. Si l'on s'aidait, comme on le fait déjà, de traductions « des poètes anglais, espagnols, français, danois, on constitue!( rait aisément un riche répertoire, sans recourir aux trivialités << de Kotzebue, et surtout sans descendre jusqu'à ses succes« seurs. » On peut s'étonner que Platen accorde une si grande place, dans son répertoire, aux pièces étrangères ; il ne s'explique pas nettement, du reste, sur ce qu'il entend par un théâtre national. Pour le moment, il lui parait urgent de former le goût du public, et il y procède, selon la méthode allemande, par la critique. Ordinairement le goût d'une nation se forme par des chefs-d'ouvre. Tous les préceptes de Boileau, sans Corneille et Molière, n'auraient pas fondé le théâtre français. Platen reconnaît ce que l'Allemagne doit à Schiller; mais « après lui est venue << une grande marée descendante, ou plutôt un déluge de pau« vretés. » Mettre ces pauvretés au rebut, balayer ce « fatras » qui encombrait la scène, telle fut la mission que se donna Platen. Ailleurs il s'exprime sans figures sur ce qu'il fallait bannir : c'étaient d'abord les « trivialités » de Kotzebue et de ses imitateurs, mais surtout les extravagances risibles du drame fataliste. Parodier la tragédie grecque, comme le faisaient les Müllner et les Houwald, c'était, pour un helléniste comme Platen, un attentat contre le beau. Pour venger Sophocle et Eschyle, il renouvela la comédie aristophanesque, et il écrivit la Fourchette fatale, le premier de ses ouvrages dont il parut entièrement satisfait. « Je << vous envoie, » dit-il dans une lettre à Schwab, « le premier acte « d'une comédie nouvelle. Après avoir longtemps bousillé, j'es« père que voilà enfin un chef-d'æuvre qui me fera entrer dans « le groupe des immortels. Si l'on excepte les Grecs, rien n'a << jamais été fait en ce genre 2. Je crois que la comédie aristo« phanesque est la seule vraie, mais je l'ai accommodée à notre << scène. Je voudrais que cette pièce parût seule, car elle ne res« semble en rien à celles que j'ai faites auparavant; je voudrais « même qu'elle parût avant les autres : ce serait l'avantage de « l'éditeur, car on désirera certainement connaître les æuvres de « jeunesse d'un poète qui a pu écrire la Fourchette fatale. Ne « m'accusez pas de vanité, j'ai l'habitude de dire ce que je « pense... Les attaques personnelles me seront pardonnées, « même par ceux qui en seront atteints; ils seront séduits par la « grâce de la forme. » Et, dans une autre lettre, il dit : « Dans « les parabases, il n'y a pas seulement de l'esprit, mais il y « règne la plus haute inspiration 3. » S'il est permis de faire la 1. Die verhängnissvolle Gabel, ein Lustspiel in fünf Akten, Stuttgart, 1826.

1. Der Gläserne Pantoffel, 1823.
2. Der Schatz des Rampsinit, 1824.

3. Treue um Treue, ein Schauspiel in fünf Akten, 1826. – Schauspiele von August Graf von Platen-Hallermünde ; le vol., Erlangen, 1824 ; 2e vol., Stuttgart, 1828.

2. Platen pouvait dire cela, malgré l'essai de comédie aristophanesque fait par Rückert en 1816 : Napoleon, politische Komödie in drei Stücken; les deux premières parties de cette comédie ont seules paru.

3. Lettres du 24 mars et du 10 avril 1826.

« AnteriorContinuar »