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Il est peu naturel d'expliquer l'origine de la fable par la nécessité où se seraient trouvés les anciens poètes d'envelopper sous une forme ingénieuse et prudente une leçon morale ou une pensée satirique. L'homme se sent porté à observer la nature, longtemps avant de songer à corriger ses semblables. Les poètes du moyen âge qui ont mis les animaux en scène, l'ont fait d'abord avec une entière naïveté. Ils ont voulu raconter, et non instruire, et leurs ouvrages se rangent naturellement à la suite des poèmes d'aventure. Renart a son manoir, comme un chevalier, et, en son absence, dame Ermeline y fait bonne garde; il a, en outre, plusieurs donjons, dispersés dans les régions où il chasse. Il est seul de son espèce; il passe à l'état de type, avec les qualités que l'on sait. Il en est de même des autres espèces animales, représentées chacune par un type caractéristique. Et tout ce monde est organisé d'après la hiérarchie féodale. Le roi Lion a autour de lui ses grands vassaux, grands surtout par la taille; il a son chapelain et son secrétaire, qui sont des lettrés; et de temps en temps il convoque à sa cour, soit pour entendre leurs doléances, soit pour les rançonner de plus belle, tout l'arrière-ban des animaux secondaires.

La légende des bêtes devint ainsi, tout naturellement, le pendant humoristique de la poésie d'aventure. Cette légende paraît avoir pris naissance en Flandre; de là elle passa en France et en Allemagne. Le plus ancien document qui nous en reste, en langue allemande, est le Reinhart de Henri le Glichesaere, écrit au milieu ou vers la fin du xII siècle, et dont Jacques Grimm a retrouvé quelques fragments informes *. Il a été conservé en entier, sous une forme un peu abrégée, dans un remaniement postérieur d'une cinquantaine d'années. L'auteur de ce remaniement déclare n'avoir rien changé à l'ordre des récits, mais avoir seulement supprimé des longueurs et rectifié la versification ; et il veut que ses lecteurs demandent pour lui au ciel, pour prix de sa peine, une vie heureuse en ce monde et la béatitude dans l'autre. L'unité du poème consiste dans les mille tours que Rena. joue à son compère Isengrin le Loup, sans que, pour cela, i, épargne les autres bêtes.

l. Der Glichesære, en allemand moderne, der Gleissner, c'est-à-dire le Dissimulé. Est-ce un nom que le poète avait pris pour cacher son vrai nom, ou que ses contemporains lui avaient donné, ou encore, contrairement à l'opinion de Grimm, le nom d'une localité qui nous est inconnue ? On ne sait. Certains passages semblent indiquer que le Gleissner vivait en Alsace. — R. Kœgel admet comme date probable de la composition du Reinhart l'année ll80 (dans Hermann Paul, Grundriss der germanischen Philologie, 2° vol., l" partie, p. 263). — Nouvelle édition du Reinhart, par Reissenberger, Halle, l886.

Renart trompait tout le monde. Il fut trompé aussi; mais son adresse le sauva. Son chemin passait près d'un couvent, où il savait que mainte poule habitait. Malheureusement, un grand mur entourait la cour. Renart longea le mur. Devant la porte, il trouva un puits, large et profond, et, pour son malheur, il y jeta un regard. Il vit une image au fond, et fut tout surpris. Il crut voir dame Ermeline, qu'il aimait plus que la vie; et il fut pris d'un vif désir de la rejoindre. L'amour lui donna du courage, et il devint tout joyeux. Il se mit à sourire, en se baissant vers l'eau : l'image sourit, et Renart, transporté, sauta dans le puits : l'amour lui fit faire cette sottise. Tout à coup, il sentit ses oreilles mouillées. Il nagea longtemps, et rencontra enfin une pierre, sur laquelle il posa sa tête. Il pensa que c'en était fait de lui, lorsque Isengrin passa, revenant de l'étang où il avait laissé sa queue 1. Isengrin était à jeun : il avait vainement cherché une brebis. Son malheur le conduisit près du puits, où il noya sa gourmandise. Isengrin regarda, et vit son image. C'est dame Hersent, pensa-t-il. Il pencha la tête et se mit à rire : l'image fit de même. Il en perdit la raison. Il conta ses malheurs à Hersent, et gémit à haute voix : l'écho lui répondit du fond du puits. Alors Renart leva la tête; et Isengrin, le voyant : « Est-ce toi, compère? » dit-il. « Et que fais-tu là-bas? » Renart répondit : « Ce n'est plus moi, compère, car je suis mort ; « c'est mon âme qui est ici; je suis maintenant en paradis. « — Ta mort fait peine, » dit Isengrin. « — Moi, » reprit Renart, « je m'en réjouis : tu vis péniblement sur la terre, et tu n'imagines pas la félicité que l'on goûte au paradis. » Alors Isengrin demanda : « Comment Hersent est-elle arrivée là ? Je n'ai jamais eu un plaisir dont elle n'ait eu sa part. » Renart répondit : « Elle est morte, pour son bonheur. Il y a ici tout « ce qu'on peut désirer, de grasses brebis et des bêtes de toute sorte, « et rien n'est gardé. « — Je voudrais bien vous rejoindre, dame Hersent et toi, » dit Isengrin : « comment faut-il faire ? « — Je veux bien t'en instruire, comme un bon parent que je suis : « tu n'as qu'à te mettre dans le seau qui est arrêté au bord du puits. . Isengrin fit ce que son compère lui disait. Renart, pensant à luimême, se mit aussitôt dans l'autre seau, qui remonta.Au milieu du puits, comme ils se rencontrèrent, Isengrin dit : « Tu t'en vas, quand j'arrive? « — Je te laisse mon siège au paradis, » répondit Renart, « pendant « que j'irai faire un tour dans le bois *. »

1. Renart avait persuadé à Isengrin de se faire attacher un seau à la queue et de le plonger dans l'eau pour y attirer les poissons. C'était en hiver : l'eau se gela, et Isengrin faillit être assommé par les paysans.

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Isengrin emploie, pour se tirer de peine, le moyen que Renart avait employé. Quand les moines viennent puiser de l'eau, il s'accroche à la chaîne; mais, arrivé en haut, il est recu à coups de bâton. Il ne doit la vie qu'à l'intervention du prieur, qui, voyant sa tête pelée (Renart lui avait un jour donné la tonsure avec de l'eau bouillante), s'écrie : « Malheur à nous! nous avons « failli tuer un des nôtres; c'est un loup repentant. »

Renart finit par empoisonner le Lion, non qu'il ait eu à se plaindre de lui, mais pour délivrer toute la gent animale d'un tyran; et le poète ajoute : « Renart avait le poil roux et l'âme « perfide; il montra le fond de son caractère, en trahissant son « maitre. Mais le Lion ne mérite pas qu'on le plaigne : que pouvait« il attendre de bon de Renart? On voit malheureusement encore « aujourd'hui la perfidie honorée dans les cours, plus que la fidé« lité. Mais il est juste que les seigneurs qui suivent l'exemple du « Lion soient punis de leur erreur, fût-ce par la mort; car c'est « grâce à eux que les menteurs pénètrent partout, tandis que toutes « les portes se ferment devant les honnêtes gens '. » Cette conclusion trahit son origine. Née dans un pays d'institutions municipales et républicaines, la légende des bêtes fut dès l'abord une poésie de petites gens. L'esprit satirique s'y introduisit peu à peu; il y régna sans partage dans la période suivante 2.

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CHAPITRE V

POÈMES RELIGIEUX

Légendes pieuses mises en langue vulgaire. – 1. La Vie de la Vierge

Marie de Wernher, et l'Enfance de Jésus de Conrad de Fussesbrunn; simplicité de leurs récits. — 2. La Chanson d'Annon; aperçus sur l'histoire universelle. -- 3. Invasion de l'esprit chevaleresque dans la poésie légendaire; Rodolphe d'Ems; le frère Philippe; Reinbot de Turn.

L'esprit chevaleresque pénètre toute la littérature du XIIIe siècle; il en détermine les genres les plus divers. Il communique, comme nous venons de le soir, un charme romanesque à la fable des animaux; il entra également dans la poésie religieuse. Les légendes pieuses, qu'une foi naïve avait multipliées dès les premiers siècles du christianisme, avaient d'abord été écrites en latin. Elles servaient de texte aux homélies; c'était une mine féconde pour les prédicateurs; on y puisait même de préférence à l'histoire authentique de la Bible. Plus tard, on essaya de les répandre parmi le peuple, et même de les opposer aux récits mondains qui se débitaient dans les châteaux. Il fallut dès lors les accommoder aux besoins et aux habitudes d'un public nouveau. Pour le bourgeois et l'artisan, il suffisait de rédiger les textes latins en langue vulgaire; mais pour la société aristocratique, il était nécessaire de les parer de tous les agréments de la poésie chevaleresque. Cette transformation de la légende pieuse, qui eut lieu à la même époque dans toutes les littératures de l'Europe, fut en quelques points favorable aux langues nationales; elle leur communiqua parfois une ampleur et une gravité qui leur manquaient encore; mais la légende elle-même, dans son contact avec la poésie d'aventure, perdit de bonne heure sa simplicité; elle échangea son charme naturel contre des embellissements de mauvais goût; elle devint de plus en plus artificielle, miraculeuse et invraisemblable.

1. - WERNHER. — CONRAD DE FUSSESBRUNN.

Les meilleures légendes écrites en vers allemands datent de la fin du XIe siècle. Un ecclésiastique nommé Wernher composa, en l'année 1172 (c'est lui-même qui nous fournit cette date), une Vie de la Vierge Marie, dont on a conservé un fragment d'une centaine de vers; mais le poème entier existe dans un remaniement postérieur d'une vingtaine d'années 1. Le poème de Wernher contient de gracieux détails, et l'on y sent l'émotion religieuse. Le recit du mariage de la Vierge a un certain mouvement dramatique. Marie se voue d'abord au célibat; mais « l'évêque des Juifs » lui dit: # Renoncez à ce projet : le conseil que je vous donne est con« forme à ce que les saints livres nous révèlent. Le mariage est « agréable à Dieu. Lui-même n'a-t-il pas donné Ève pour compagne « à Adam ? Si tous, jeunes et vieux, nous n'étions pas sortis du sein " d'Eve, qui est-ce qui adorerait Dieu? » L'évêque convoque dans le temple tous les hommes non mariés; chacun dépose un bâton sur l'autel, et l'on voit fleurir celui de Joseph : Dieu lui-même a désigné l'homme qu'il juge digne de devenir l'époux de la Vierge; et le prêtre s'écrie : « Joseph, enfant de Dieu, les anges te sont « propices, ce sont eux qui t'ont choisi! Réponds à leur appel; « nous remettons en tes mains la Vierge sainte. »

Ala Vie de Marie de Wernher se rattache, parl'analogie du sujet et même par certaines ressemblances de style, l'Enfance de Jésus de Conrad de Fussesbrunn, qui date du commencement du Xiile siècle 2. Mais, chez Conrad, la naïveté se traduit trop souvent par des puérilités sentimentales. Le récit commence au mariage de la Vierge et s'étend ensuite sur la fuite en Égypte, où se révèle d'abord le pouvoir miraculeux du Sauveur. Pendant que la Sainte Famille traverse le désert, les lions et les serpents viennent jouer avec l'enfant. Joseph veut en vain les éloigner; ils n'obéissent

1. Éditions de Etter (Nuremberg et Altorf, 1802) et de Hoffmann (Fundgruben für Geschichte deutscher Sprache und Litteratur, 2 vol., Breslau, 1830-1837; au 2e vol.) - L'éd. de Feifalik (Vienne, 1860) contient un remaniement plus récent.

2. Éditions de K. A. Hahn (Gedichte des XII. und XIII. Jahrhunderts, Quedlinburg, 18-19) et de Kochendærfler (Strasbourg, 1881).

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