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sont ordinairement féminines. A l’octave s'ajoutèrent le tercet et la ritournelle !.

Enfin l'on continua d'emprunter les formes prosodiques de l'antiquité, et, à l'exemple de Klopstock, on ne s'en tint pas aux mètres connus et presque courants, mais on en créa de nouveaux. L'inconvénient de ces créations, c'est qu'elles étaient tout artificielles. Henri lleine introduit quelque part, dans ses Reisebilder, un personnage qui dessine sur le plancher une série de petites lignes horizontales, droites ou courbes, indiquant des syllabes longues ou brèves, pour pouvoir scander des vers qu'on lui donne à lire. Et son interlocuteur fait cette remarque, que le poète, en mettant au-dessus de chaque morceau un plan prosodique de la strophe, semble dire au lecteur : « Voyez, vérifiez, le compte y « est, et, s'il manque une seule syllabe, vous direz que je vous ai << volé. » La plaisanterie de Heine, quelque déplaisante qu'elle soit pour son ennemi personnel Platen, n'est pas une pure calomnie. Peu d'Allemands, même de ceux qui sentent les finesses de la langue, seraient capables de rythmer couramment certaines odes de Platen ou de Klopstock, si un tableau explicatif ne leur venait en aide.

Est-ce à dire que ces poètes qui ont plié, travaillé et quelquefois violenté la langue n'aient été que des artisans de mots, des faiseurs de beaux vers, ou plutôt de vers corrects, comme on le leur a reproché? Si leur auvre a certains côtés artificiels, elle est inspirée du moins, dans son ensemble, par un sentiment du beau très profond, très délicat et très personnel. Ils ont le goût fin et exigeant; ils se placent devant le produit de leur imagina

# mon salut te dérobes-tu ? --- Le zephyr chuchotte et soupire dans la mousse : « Rose! — où es-tu? pourquoi devant mon baiser t'enfuis-tu ? --- La source jaillit du « buisson en murmurant: Volage Rose! - où es-tu ? pourquoi dans d'autres miroirs a regardes-tu? - Toutes les fleurs appellent: Rose! Rose! - Où es-tu ? notre reino, « où restes-tu ? »

I. Lo tercet ost la forme de la Divine Comédie de Dante; il a été introduit également dans la poétique française et anglaise. La ritournelle est une strophe de trois vers, ordinairement des vers įambiques de cinq pieds; le premier et lo troisième riment ensemble, comme dans le tercet; souvent le premier n'est formé que d'un hémistiche. En voici un exemplo tiró de Rückert :

a Glänzende Lilie!
« Die Blumen halten Gottesdienst im Garten;

« Du bist der Priestor unter der Familie. » u Lis brillant! - Les fleurs célèbrent le service divin dans le jardin ; - tu es lo « prêtre dans la famille. »

tion comme le sculpteur devant son marbre, et ils ne s'en séparent qu'après y avoir fait les dernières retouches; ils veulent qu'il réponde entièrement à leur idéal. « Pour un véritable artiste, » dit Platen, « rien n'est secondaire ; un vers faux ne le blesse pas « moins qu'une pensée fausse !. » Lors même que ces poètes n'auraient fait qu'opposer une digue au flot des lieds et des ballades sans valeur dont l'Allemagne est régulièrement inondée, ils n'auraient pas perdu leur peine. La langue allemande, avec sa souplesse grammaticale, se prête trop bien à ces effusions rapides où une rime complaisante vient s'ajouter à trois ou quatre mots plus ou moins adroitement assortis; il n'y a pas de langue dans laquelle il soit plus facile de faire de mauvais vers. Les Rückert et les Platen ont rendu le métier du poète moins aisé; ils ont montré qu'il ne suffisait pas, pour mériter ce noble titre, d'avoir une douleur à confesser, où d'être ému par une scène de la nature, mais qu'il fallait porter en soi un certain idéal de beauté et d'harmonie. « Qu'est-ce qu'un poète, » dit encore Platen, « sans cette harmonie profonde qui emplit « l'oreille et l'esprit, et qui dévoile devant l'auditeur ravi la mu« sique intérieure d'une âme accordée comme un instrument « parfait*? »

1. — RüCKERT.

Frédéric Rückert a vécu en dehors de son siècle; il a passé à côté de deux révolutions, l'une littéraire, l'autre politique, sans en être touché. Il a connu le romantisme dans sa jeunesse, et il a assisté à l'abaissement et au relèvement de sa patrie, sans presque détourner l'oreille des suggestions paisibles de sa muse . Né en 1788, à Schweinfurt, en Franconie, il se distingua de

l. Ueber verschiedene Gegenstände der Dichtkunst und Sprache. 2. « Was ist ein Dichter ohne jene tiefe Harmonie, « Welche dem berauschten Hörer, dessen Ohr und Sinn sic füllt, « Eines reingestimmten Busens innerste Musik enthüllt? » (Parabase du premier acte de la Fourchette fatale.)

3.Éditions des œuvres. — Gesammelte poetische Werke, 12 vol., Francfort, 18671869. - Choix en 6 vol., Stuttgart, 1895. — Éd. critique par G. Ellinger, 2 vol., Leipzig, 1896.

A consulter. - Fortlage, Rückert und seine Werke, Francfort, 1867. — C. Beyer, Friedrich Rückert, ein biographisches Denkmal, Francfort, 1868; Neue Mittheilungen ober Rockert, 2 vol., Leipzig, 1873; Nachgelassene Gedichte Ruckerts und neue Beiträge dessen Leben und Schriften. Vienne, l877. — Boxberger, Rückertstudien, Gotha, l878,

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bonne heure par ses habitudes peu sociables; « il aimait mieux le « commerce des fleurs et des arbres que celui des hommes. » Il suivit son père, qui était avocat, dans diverses résidences, mais toujours à la campagne, et sans quitter cette région doucement accidentée qui forme la rive gauche du Mein. Il fit ses études à l'université de Wurzbourg, s'occupa beaucoup des poètes grecs, et s'exerça à les traduire. Le livre de Frédéric Schlegel Sur la sagesse des Hindous fit une grande impression sur lui, et il conçut dès sa jeunesse le rêve d'une littérature universelle, formée de bonnes traductions et d'imitations ingénieuses. La guerre, cependant, le côtoyait de trop près pour ne pas lui causer des inquiétudes passagères. En 1809, il eut, paraît-il, l'idée de s'engager dans l'armée autrichienne, quand la bataille de Wagram termina brusquement la campagne. En 1813, des raisons de santé le retinrent; et tandis que Théodore Kærner mariait « la lyre et « l'épée », Rückert demeurait au château du baron de Truchsess, en Franconie, et écrivait ses Sonnets cuirassés 1. C'était la première fois que des sonnets se cuirassaient. On dirait par moments que la cuirasse de Rückert a été forgée sur l'enclume mythologique de Vulcain; l'Autriche, la Prusse, la Suède, le Danemark s'appellent chez lui Austria, Borussia, Suecia, Dania; la Russie, c'est Russia, la vierge au sein de neige; Albion tient le trident de Neptune, et Némesis Urania leur souffle à toutes le vent de la haine. Ce sont là des dissonances qui gènent; mais le vers est martelé avec force, et la rime retentissante lancée d'une strophe à l'autre fait l'effet du clairon qui sonne la charge.

Avant ces poésies guerrières, Rückert avait composé les Funérailles d'Agnès ?, en l'honneur d'une jeune fille qu'il avait aimée. C'est une longue suite de sonnets, où il prodigue les images les plus gracieuses, et où cependant sa corne d'abondance finit par s'épuiser. Un appendice contient des chansons dont quelquesunes sont de vrais exercices d'équilibre rythmique; tantôt le premier mot du vers reproduit la rime, tantôt le vers rime tout entier. Une autre suite de sonnets, qui date de la même époque, et qui a pour titre Amaryllis, est consacrée à une simple fille des champs. Le poète la célèbre sur un ton à demi ironique; il

1. Geharnischte Sonette. Ils parurent en 1811, avec d'autres chants guerriers ou politiques, sous le titre de Deutsche Gedichte von Freimund Raimar.

2. Agnes' Todtenfeier, poésies composées en 1812, publiées en 1817.

regrette, dans deux quatrains, de ne pouvoir briser les ustensiles, pelles, fourches et rateaux, « qui chargent insolemment son « bras, » de ne pouvoir la garantir contre « les averses qui baignent ( ses blonds cheveux et les feux du soleil qui brunissent son « teint ».

Après avoir dirigé pendant un an le Morgenblatt, sans avoir pu s'accoutumer au travail régulier d'une revue, Rückert partit, en 1817, pour l'Italie. Il apprit du poète Meli à composer des sicilianes; il étudia les dialectes, recueillit les chants populaires, et assouplit son style au contact de la langue italienne. Au retour, il s'arrêta à Vienne, où il fit la connaissance de Hammer, qui l'initia à la littérature de la Perse et de l'Arabie. En 1822, il publia les Roses d'Orient, trois cueillettes ?; la première pièce était adressée à Gæthe et semblait promettre une simple conti.. nuation du Divan oriental-occidental ; les strophes suivantes étaient des traductions ou des imitations de Hafiz, qui ne se distinguaient encore que par l'éclat du style et la sonorité des rimes; mais enfin venaient de vrais gasels, dans toute la subtile splendeur de leur structure orientale. Rückert disait, dans une épigraphe : « La nouvelle forme que je plante le premier dans « ton jardin, — Ô Allemagne, ne déparera pas ta riche couronne. « — D'autres, qui me suivront, pourront désormais s'exercer « avec sucoes – dans le gasel persan comme dans la stance « italienne 2. » Il faut dire cependant que Platen, avec lequel Rückert venait d'entrer en relations, et qui se livrait aux mêmes études, le précéda d'une année devant le public.

En 1820, Rückert s'établit à Cobourg, où il sut allier pendant quelque temps, avec cette souplesse d'esprit qui était le plus heureux don de sa nature, la patience d'un érudit avec la plus libre fantaisie d'un poète. C'est alors qu'il composa le Printemps d'amour 3, en cinq « bouquets », pour la fille du conservateur des archives, qu'il épousa l'année suivante. Les poésies de ce recueil comptent parmi les meilleures de Rückert. Ce sont les plus simples, quant à la forme, peut-être parce qu'elles étaient inspirées

1. (Estliche Rosen, Drei Lesen, Leipzig, 1822.
2. a Die neue Form, die ich zuerst in deinen Garten pflanze,

* O Deutschland, wird nicht übel stehn in deinem reichen Kranze.
« Nach meinem Vorgang mag sich nun mit Glück versuchen mancher,

« So gut im persischen Ghasel, wie sonst in wälscher Stanze. » 3. Lirbesfrühling, d'abord dans la revue Urania, de 18:23.

par un sentiment vrai. Les sujets sont les incidents les plus ordinaires de la vie; ils deviennent poétiques, uniquement parce qu'ils sont vus par l'ail d'un poète. Il semble que l'on ait devant soi un album, où les deux fiancés inscrivent à tour de rôle, et seulement pour eux, leurs impressions et leurs pensées. Tandis que Rückert célébrait ainsi, à un âge déjà mùr, son printemps d'amour, il continuait d'étudier les littératures de l'Orient comme quelqu'un qui veut les enseigner, et il fut nommé, en effet, en 1826, professeur à l'université d'Erlangen. Il s'arrangea, dit-on, pour faire le moins de cours possible, mais il n'en fut que plus actif dans son travail d'adaptation littéraire. Il écrivit tout un volume de makames; il reconnut lui-même plus tard avoir passé la mesure 1. Enfin il traça, dans une longue suite de sentences, trop longue aussi, sous le titre de la Sagesse du brahmane, le code de la morale orientale, qui était devenue la sienne, et qui consistait à jouir doucement de la vie et à reconnaître dans tous les événements de ce monde, grands ou petits, la loi de l'harmonie universelle 2. En 1841, il fut appelé à l'université de Berlin; mais il y enseigna encore moins qu'à Erlangen, et il se retira de plus en plus dans son domaine de Neusess, aux environs de Cobourg, où il continua d'écrire jusqu'à sa mort, en 1866. « Parfois je m'étonne, » dit-il dans son Journal poétique, « de faire encore des vers. Mais pourquoi m'en défendrais-je ? La « chose est si naturelle! Est-ce que je ne continue pas de « manger, de respirer, de boire? de sentir le parfum des fleurs, << de regarder la lumière du jour? Je le fais seulement avec une « vivacité moindre que dans mes jeunes années. Et c'est ainsi

1. Die Verwandlungen des Abu Seid von Serug, oder die Makamen des Hariri, in freier Nachbildung; deux parties; Stuttgart, 1826-1837. – Rückert écrivait dans son Journal poétique, en 1862 :

« Von neuem kamen
« Mir die Makamen
« Ganz unerwartet daher
« Zur Ostermesse gestrichen :
« Bedaure sehr,
« Dass nicht ward mehr,
« Dass nicht ward alles gestrichen
« Im Buch, von Gedanken so leer,

« Wie voll von Gedankenstrichen. » 2. Die Weisheit des Brahmanen, ein Lehrgedicht in Bruchstücken, 6 vol., Leipzig, 1836-1839.

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