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apportait en Allemagne son Aladin 1, traduit du danois, un conte dramatique dans le genre du Chat botté de Tieck, qui contient de gracieux détails, mais aussi bien des longueurs. OEhlenschlæger traduisit successivement ses principaux ouvrages; mais l'allemand ne fut jamais pour lui qu'une langue apprise, qu'on écrit correctement, mais sans originalité. Il n'eut jamais, en allemand, ce qu'on appelle un style. Sa phrase a l'haleine courte; son vers est incolore. De Berlin, il se rendit à Weimar. Gæthe s'occupait déjà de faire monter sa tragédie de Hakon Jarl, dont le sujet était emprunté aux luttes intestines du Nord, quand des scrupules politiques l'arrêtèrent; il lui sembla « délicat, dans un << temps où l'on jouait avec les couronnes, de plaisanter avec ce << saint ornement ? », OEhlenschlæger continua son voyage à travers la Suisse et l'Italie. Il fut l'hôte de Mme de Staël à Coppet. La vue des monuments de l'art italien lui donna l'idée de sa tragédie de Corrége 3, où il voulut montrer l'artiste en lutte avec les difficultés de la vie matérielle. Gathe avait eu une idée semblable dans Torquato Tasso; mais Gathe avait serré le problème de près, l'avait réduit à ses éléments essentiels, et l'avait traité avec la conviction supérieure de l'homme de génie qui plaide sa propre cause. OEhlenschlæger n'a su prêter à son héros que des aventures qui peuvent arriver au premier venu, et ces aventures, qui doivent être tragiques, frisent parfois le comique. Corrége, dans la première scène, donne à un ermite, qui lui a préparé une potion pour sa poitrine malade, la Madeleine repentante qu'il vient de peindre, afin qu'elle sanctifie pour lui la solitude des forêts 6. Il se rend ensuite à l'appel d'un gentilhomme de Parme, qui lui a acheté un tableau, et qui le charge de décorer une salle de son palais. Mais à peine est-il arrivé à Parme, portant son tableau sur son dos, que ce gentilhomme lui propose « de lui acheter encore sa femme, pour le mettre tout à fait dans « l'aisance ». Corrége refuse avec indignation. Il rapporte chez

1. Aladin oder die Wunderlampe, ein dramatisches Gedicht in zwei Spielen; en danois, à Copenhague, 1805; en allemand, à Amsterdam, 1808.

2. Annales, année 1806.

3. En danois, à Copenhague, 1811; le cinquième acte, dans le Morgenblatt de 1813; la tragédie entière, à Stuttgart, 1816.

« Weil sie
« Ein schönes Weib war, hab' ich, so zu sagen,
« Als Göttin sie der Waldes-Frömmigkeit
« Im Bilde dargestellt, als Eure Göttin. »

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lui le prix de son tableau, qu'un intendant, son ennemi per-
sonnel, lui a payé en grosses pièces; il succombe sous le poids
de sa richesse nouvelle ; une couronne de laurier, qu'une jeune
fille a posée sur sa tête, l'empêche même de se couvrir. Son
chemin le fait passer près de la hutte de l'ermite, où des brigands,
avertis par l'intendant, l'attendent pour le dépouiller. Mais la
vue de la Madeleine les désarme, et leur chef se convertit. Le
peintre meurt pour avoir bu d'une eau glacée. Le défaut capital
de la pièce saute au yeux; l'action, peu intéressante en elle-
même, n'a aucun rapport avec le caractère du personnage prin-
cipal. OEhlenschlaeger avait pris cette fois modèle sur Kotzebue .
Ce qui lui réussit le mieux, ce sont les drames et les poèmes
où il fait revivre, sans trop les rajeunir, les anciens chefs nor-
mands et les premiers apôtres du christianisme dans le Nord.
Sa tragédie d'Axel et Walburg, par exemple, plaît encore par un
mélange d'amour et d'héroïsme qui fait penser au Cid de Cor-
neille*. OEhlenschlaeger, ayant terminé son tour d'Europe,
en 1809, fut nommé professeur d'esthétique à l'université de
Copenhague. Il fit encore plusieurs voyages en Allemagne, en
France, en Suède et en Norvège. Il devint conseiller d'État,
en 1839, et mourut, comblé d'honneurs, en 1850. En Allemagne,
son influence n'a été que passagère, mais les Danois le consi-
dèrent encore comme leur poète national *.
Michel Beer, aussi bien qu'OEhlenschlaeger, n'appartient au
romantisme que pour une partie de son œuvre. Il est né à
Berlin, en 1800; le compositeur Meyerbeer était son frère aîné ;
la maison de son père, le banquier Herz Beer, était un rendez-
vous du monde lettré. A dix-sept ans, Michel Beer écrivit une
Clytemnestre, qui témoignait d'un talent souple, d'une imagina-
tion facile et d'une grande habileté scénique. La tragédie qui
suivit, les Fiancées d'Aragon (1823), est le plus romantique de ses
ouvrages et frise le drame fataliste. Le sujet rappelle celui de la

1. Voir un intéressant article de Tieck, dans les Dramaturgische Blätter, au l" vol., et Riemer, dans ses Mittheiluugen über Gœthe, au l" vol.

2. En danois, à Copenhague, 1810; en allemand, à Stuttgart, même date.

3.Éditions des œuvres. - Les œuvres allemandes d'OEhlenschlaeger ont été recueillies une première fois en 1829 et 1830 (Breslau, 18 vol.), et une seconde fois en 1839 (Breslau, 21 vol ): deux volumes supplémentaires ont paru en 1850 : Neue dramatische Dichtungen (Leipzig). — Les Souvenirs d'OEhlenschlaeger (Meine Lebens-Erinnerungen, 4 vol., Leipzig, l850-185l) contiennent des renseignements intéressants sur la littérature allemande de son temps.

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Fiancée de Corinthe. Alphonse de Sicile est libre d'épouser l'une ou l'autre de deux sœurs, avec la couronne d'Aragon en dot. Celle qu'il choisit est persécutée par sa rivale; pressée par un assassin, elle se jette dans la mer; mais, avant de mourir, elle dit : « Quand vous aurez percé mon cœur, vous ne m'aurez « pas encore tuée. Mon autre moi continuera de vivre dans la « poitrine d'Alphonse, et je me sentirai attirée vers lui; je bri« serai les verrous de mon cercueil, car je ne puis pas me pré« senter devant Dieu sans lui. » Elle apparaît, en effet, à Alphonse, qui, à son tour, se donne la mort. Une partie de l'intrigue repose sur une substitution de portraits. Michel Beer passa les années suivantes en voyage ; il parcourut l'Italie ; il vint à Paris, et, quoiqu'il parle fort dédaigneusement de la littérature française, il est permis de croire que la fréquentation des théâtres et du monde parisien ne fut pas inutile au développement de son talent. Ses deux meilleures pièces, le Paria et Struensee, se rapprochent, la dernière surtout, de la forme dramatique créée par Schiller. Ce sont deux protestations contre les préjugés de caste. Le Paria, tragédie en un acte (1826), n'est qu'un tableau; la cabane du paria est dévastée par un chasseur appartenant à la noblesse, auquel il vient de sauver la vie. L'action est bien concentrée et nettement déduite; mais les mœurs sont conventionnelles. Le paria a toutes les vertus, y compris'la charité envers ses oppresseurs; chez ceux-ci, le préjugé étouffe tout sentiment humain *. Struensee, tragédie en cinq actes (1829), dénote également une main habile dans la conduite d'une intrigue; mais les caractères sont faiblement peints ; le style vise surtout à l'élégance et ne craint pas assez la banalité. Struensee est un idéaliste par trop naïf; il veut introduire en Danemark les réformes préconisées par les philosophes français, mais, à la première résistance sérieuse, il recule, et il ne garde le pouvoir que sur les instances de la reine Mathilde. Apprenant qu'un complot s'ourdit contre lui, il confie la garde du palais à un officier d'une fidélité douteuse et qui le trahit en effet. Au moment où on le conduit à la mort, il se présente comme un prophète de l'âge nouveau où la liberté unira enfin toutes les classes : « Je vois les « échafauds se dresser; un peuple, dans sa fureur coupable,

l. Il est à peine besoin de dire que le paria que Beer avait en vue était le juif allemand.

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« frappe son propre roi, et se porte ensuite à lui-même des << coups mortels... Tout à coup une main désarme les bourreaux, « mais elle ne tient pas le rameau de la paix. La peuples sont « moissonnés par le glaive; enfin la lutte s'apaise... Une mer «« mugissante frappe de ses vagues une tombe solitaire... De « meilleurs jours naissent; les peuples et les rois concluent «« entre eux une alliance éternelle. » C'étaient les heureux jours de la Restauration que le ministre danois Struensee, regardant par-dessus les échafauds de la Révolution et le tombeau de SainteHélène, prédisait ainsi en 1772 1. Les deux comédies de Beer, Denominatcur et Numérateur 2 et le Nouveau Toggenbourg 3, n'ont jamais été jouées. Au retour de ses voyages, il vécut principalement à Munich, en relations intimes avec le ministre bavarois, auteur dramatique lui-même, Édouard de Schenk; il mourut en 1833*.

5. — GRABBE.

Si OEhlenschlæger et Michel Beer flottent indécis entre l'école classique et l'école romantique, Christian Grabbe est, au contraire, un romantique renforcé. Sa vie est l'image de son œuvre. Il est né à Detmold, au pied de la forêt de Teutobourg, en 1801. Il grandit sous les plus mauvaises influences. Son père était directeur d'une maison de correction, et les misères de l'humanité furent le premier spectacle qui frappa ses yeux. On a dit que sa mère lui donna l'exemple du vice qui le perdit, l'ivrognerie. Ce qui est certain, c'est qu'elle l'éleva fort mal. Tout jeune, étant encore au gymnase, Grabbe composait déjà des tragédies qui faisaient dresser les cheveux sur la tête de ses

1. Meyerbeer a composé pour Struensee une ouverture et des entr'actes.

2. Nenner und Zahler; le numérateur est une femme acariátre qui gouverno son mari, le dénominateur, celui-ci additionne toutes les querelles qu'elle lui a faites, place sur la somme à la loterie, et gagne le gros lot.

3. Allusion à une ballade de Schiller. Il s'agit d'un professeur, en adoration muette devant plusieurs jeunes filles qui demeurent vis-à-vis de lui, et finissant par n'arrêter son choix sur aucune d'elles.

4. Euvres et correspondance. - Sämmtliche Werke, herausgegeben von E. von Schenk, Leipzig, 1835. -- Choix, avec Schenk et Grabbe, par Bobertag (collection Kürschner). -- Briefwechsel, herausgegeben ron E. von Schenk, Leipzig, 1837; c'est la correspondance de Michel Beer avec Immermann, précédée de deux lettres adressées à Schenk lui-même.

amarades. On le destinait à la théologie, pour laquelle il n'avait pas la moindre vocation; il préféra le droit. A Berlin, il se lia avec Henri Ileine, et il envoya à Tieck, en 1822, son Duc de Gothland, auquel il travaillait depuis trois ans. Tieck lui | répondit qu'il trouvait la pièce à la fois « intéressante, repous· sante et effrayante ». Après avoir cherché vainement un emploi dans un théâtre, Grabbe revint à Detmold, s'y établit comme avocat, fut même attaché à l'administration militaire, et épousa la fille de l'archiviste Clostermeyer, qu'il abandonna bientôt. Toute vie régulière lui pesait. Il partit, en 1834, s'arrêta quelque temps à Francfort, et trouva ensuite un asile auprès d'Immermann, qui dirigeait le théâtre de Dusseldorf, et qui l'occupa à copier des rôles. Ils se brouillèrent, et Grabbe revint, physiquement et moralement épuisé, mourir entre les bras de sa vieille mère à Detmold, en 1836. Dans Grabbe, l'indétermination romantique a trouvé sa dernière expression. Il fait paraître ses personnages à mesure qu'il a besoin d'eux, et, après leur avoir fait dire à peu près ce qui est de leur rôle, il les charge encore d'expliquer au public sa façon de considérer la vie, sa philosophie. Cette philosophie est le pessimisme absolu, mais satisfait, qui prend son parti du néant de toutes choses; c'est la négation brutale, tranquille et froide, qui étale sa nudité. Grabbe ne croit qu'à une chose, à l'éternité de l'enfer. Tous les héros qu'il a chantés sont de grands destructeurs, et tout l'équilibre de ses pièces consiste en ce qu'ils se détruisent l'un l'autre. Dans le Duc de Gothland, nous voyons paraître d'abord un nègre, qui est dévoré d'une haine profonde pour tous les hommes de race blanche et d'un besoin ardent d'en immoler le plus grand nombre. Il est devenu, on ne sait comment, le chef des Finnois, qui habitent la côte orientale de la | Baltique, et il les mène à la guerre contre les Suédois. Il est pris d'abord d'un accès de fureur qui lui donne un crachement de sang; il ordonne la destruction de dix villages, puis encore de quatorze autres; après quoi il se présente au château de Gothland, en invoquant les droits de l'hospitalité. Le duc vient de perdre son frère; le nègre coupe la tête du cadavre, pour faire croire à un meurtre, dont il accuse un autre frère de Gothland. lexcite ensuite le fils du duc contre son père, et l'action va de crime en crime, sans parler des batailles sur terre et sur mer et des massacres en temps de paix; et, par intervalles, Gothland

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