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la suite d'un duel. Il fit paraître, en 1810, un recueil de poésies, qui, d'après le titre, Boutons de fleurs, était une simple promesse !. En même temps, il écrivait des comédies légères, sans grande originalité, mais d'un style facile, et qui dénotaient une certaine entente de la scène. Le succès de Zriny, tragédie en cinq actes, le fit attacher, en 1813, comme poète dramatique, au théâtre de la cour à Vienne. Ce n'était pourtant pas un chef-d'œuvre, mais les sentiments guerriers qui y étaient exprimés trouvaient alors de l'écho dans les âmes. L'action se borne à la défense héroïque d'une bicoque contre toute l'armée de Soliman, et, pour développer l'intrigue, l'auteur y inséra un amour épisodique comme celui de Max et de Thécla dans Wallenstein. Il avait déjà composé une seconde tragédie, Rosemonde, et plusieurs autres pièces, quand le roi Frédéric-Guillaume III, cédant à la pression du parti patriote, publia son appel aux armes. Kœrner écrivit à son père : « Si Dieu m'a réellement donné un esprit plus qu'ordinaire, à « quel moment pourrais-je mieux le faire valoir? Une grande « époque veut de grands cœurs. Dois-je, sur ma pauvre lyre, « chanter lâchement mon admiration pour mes frères victorieux ? « ou écrire des comédies pour un théâtre de bois, lorsque je me « sens assez de force et de courage pour dire mon mot sur le « grand théâtre du monde ? » Il s'enrôla dans le corps franc des Chasseurs noirs, devint presque aussitôt officier, et tomba dans une des premières rencontres, aux environs de Hambourg. Il n'avait pas fini sa vingt-deuxième année. L'Allemagne crut perdre en lui un émule de Schiller; il n'était encore qu'un disciple, peutêtre même un disciple trop fidèle. Il produisit, dans sa courte carrière, qui n'embrasse guère que trois ou quatre ans, une douzaine de tragédies, de comédies ou d'opéras, sans compter ses poésies lyriques et ses nouvelles : une telle promptitude témoigne plutôt d'une fertilité superficielle que d'une vraie fécondité. Son style dramatique est la prose déclamatoire des premières pièces de Schiller, coulée dans le rythme ïambique des dernières; mais les vers négligés ou vides abondent. Son père publia après sa mort ses chants guerriers, sous le titre de la Lyre et l'Épée, et ce fut là son œuvre immortelle, née au jour le jour, au bivouac, dans les veillées, dans les intervalles du combat, vraie, éloquente, noblement passionnée, un peu déclamatoire

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aussi, mais qu'importe? Ici la déclamation est, pour ainsi dire, dans le sujet ; elle n'est que la marque naturelle d'une âme emportée par un élan d'héroïsme et un besoin de sacrifice 1. La guerre actuelle est une guerre sainte : cette parole de Kœrner résume toute la poésie de Max de Schenkendorf. Il était né à Tilsit, en 1783, et il fit ses études à Kœnigsberg. Un duel au pistolet le priva de l'usage de la main droite. Il entra, en 1812, au quartier général prussien, et il assista à la bataille de Leipzig, tenant son épée de la main gauche. Il mourut, comme conseiller de gouvernement, à Coblentz, en 1817. Schenkendorf est un romantique pur. Ce qu'il combat, c'est la Révolution française, qu'il personnifie dans Napoléon. Ce qu'il regrette et ce qu'il redemande, c'est le Saint-Empire romain, avec une chevalerie brillante et fidèle, un peuple pieux et résigné. La liberté qu'il chante est un vague idéal; « elle trône dans les étoiles, mais elle se « tient aussi à l'ombre des vertes forêts; elle est présente dans « tous les lieux où l'on échange des serments d'amitié ou « d'amour, où les hommes s'unissent pour la défense du droit, « où une âme croyante s'élève à Dieu. » Les cantiques religieux de Schenkendorf sont supérieurs à ses chants de guerre. Son vers est mélodieux. Sa poésie, aussi bien que son caractère, fait penser à Novalis. « C'est une arrière-saison du romantisme, » dit Eichendorff, « un été portant déjà la pâleur de l'automne *. » Tout autre est celui qu'on a appelé le père Arndt. Né en 1769, Ernest-Maurice Arndt plonge encore dans la période précédente. Les essais poétiques de sa jeunesse paraissent d'un contemporain de Klopstock; on y rencontre Apollon et Bacchus à côté d'Arminius et de ses Chérusques. Arndt était originaire de l'ile de Rügen, qui faisait alors partie de la Poméranie suédoise. Il était

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fils d'un serf affranchi, et un de ses premiers écrits eut pour but de faire abolir le servage. Après avoir fait ses études à Greifswald et à Iéna, il voyagea en Allemagne et en France, et, au retour, il devint professeur d'histoire à l'université de Greifswald. Le premier volume de son ouvrage intitulé l'Esprit du Temps " lui attira la colère de Napoléon, alors maître de l'Allemagne du Nord. Il se réfugia en Suède, mais revint deux ans après, sous un faux nom, et reprit sa chaire. Il sema dès lors les brochures, les pamphlets, les manifestes, les chants de guerre. Son style est celui d'un tribun et d'un soldat, fort et dur, souvent trivial. Il jette l'injure à la face de l'ennemi. Les Français sont, pour lui, des voleurs et des assassins; il les fait fuir, dans ses vers, comme une troupe de lièvres, même à Lutzen, où pourtant Blücher consentit à leur céder le champ de bataille. C'est Arndt qui a créé cette variété du patriotisme allemand qui n'a pas entièrement disparu et qui consiste surtout dans la haine de la France. Il a conçu un idéal de pur germanisme, formé de tout ce qui est contraire à l'esprit français ; même la grossièreté est, pour lui, vertu allemande. Son rôle fut à peu près terminé en 1815. Arndt est un de ces hommes utiles dans les moments de crise, qui ne devraient pas survivre à leur courte mission. Après la paix, on le trouva gênant, et l'on fut ingrat envers lui. Il fut privé, en 1820, de la chaire d'histoire qui lui avait été assignée dans la nouvelle université de Bonn, et il vécut longtemps dans la retraite. En 1840, lors du ministère Thiers, il sonna encore une fois le tocsin. La même année, le roi Frédéric-Guillaume IV lui rendit sa chaire. Il fut sans influence au parlement de Francfort, où il fut élu en 1848; il mourut en 1860, âgé de quatre-vingt-dix ans. Arndt a laissé dans la littérature allemande le souvenir d'un type original, plutôt qu'une trace d'écrivain. Ses poésies patriotiques, sans avoir le beau souffle oratoire de Kœrner, se rapprochent davantage de l'allure vive et brusque du chant populaire; quelquefois il en composait lui-même la mélodie. Son livre sur l'Esprit du temps aurait pu, avec plus de souci de la forme, avoir une influence durable. Il s'y montre l'adversaire déclaré du romantisme, de la philosophie abstraite et de l'art pur. « Nous « nous sommes livrés, » dit-il, « à un travail sur les idées qui peut « nous remplir de satisfaction ; mais, nous devons l'avouer avec

1. Geist der Zeit, 4 parties, Altona et Berlin, 1S07-1818.

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« tristesse, notre richesse céleste nous a laissés pauvres sur la « terre, et d'autres ont pris possession de notre héritage, pen« dant que nous faisions pour eux la conquête du ciel. » Et ailleurs : « Nos philosophes nous assignent un rang élevé dans le « monde. Ce sont les Allemands, nous disent-ils, qui ont créé et maintenu la liberté dans le domaine de la pensée et de la croyance. Notre constitution politique, informe et vague, est faite à souhait, ajoutent-ils, pour nous détourner de toute préoccupation nationale et diriger notre esprit vers ce qui est universel, purement humain, vraiment civilisateur. Le cosmopolitisme n'est-il pas plus noble que le nationalismeo L'humanité n'est-elle pas supérieure à la nation? Que le peuple disparaisse donc comme une paille auvent, pourvu que l'humanité demeure. Voilà ce que disent les philosophes, et ces idées sont très hautes, mais la raison, qui les dément, est plus haute encore. Sans peuple, il n'y a pas d'humanité. Il n'y a pas d'hommes libres, là « où il n'y a pas de citoyens libres. » Ces idées reparurent une vingtaine d'années après, sous une forme moins austère, dans les doctrines de la Jeune Allemagne !.

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l. Éditions des œuvres et correspondance. - Une édition complète des poésies d'Arndt parut dans l'année de sa mort : Gedichte, Vollständige Sammlung, Berlin, 1860. - Nouv. éd. des œuvres, par H. Meisner, 6 vol., Berlin, 1892-1895. - Briefe an eine Freundin (Charlotte von Kathen), par E. Langenberg, Berlin, l878. - Briefe an Johanna Motherby, par Meisner, Leipzig, l893.- Meisner et Geerde, E. M. Arndt. ein Lebensbild in Briefen, Berlin, l898.

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CHAPITRE X

LE DRAME ROMANTIQUE

Principes romantiques incompatibles avec le théâtre : le goût du mér.

veilleux; l'indétermination de la forme. Le drame fataliste, produit naturel du romantisme. --- 1. Zacharie Werner; inconsistance de son caractère. Martin Luther. Le l'ingt-quatre Février. – 2. Les drames fatalistes de Müllner et de Houwald. – 3. Henri de Kleist; son caractère et sa vie. Ses rapports avec Weimar et avec les romantiques. Le merveilleux dans son théâtre. Les tragédies et drames : la Famille Schroffenstein, Penthésilée, Catherine de Heilbronn, la Bataille d'Arminius, le Prince de Hombourg. Les comédies : la Cruche cassée, Amphitryon. - 4. OElenschlæger et sa tragédie de Corrège. Michel Beer; le Paria; Struensee. — 5. Grabbe, dernière expression de l'indétermination romantique; le Duc de Goihland; Don Juan et Faust.

Le romantisme renfermait en lui deux éléments incompatibles avec la poésie dramatique, le goût du merveilleux et l'indétermination de la forme.

Le théâtre, c'est la vie, celle de l'homme ou celle de l'humanité; il montre les grandes actions qui font les destinées des peuples, ou les intérêts passagers qui s'agitent entre les individus. Il a ses genres, sérieux ou plaisants: la tragédie, le drame, la comédie, la farce, aussi légitimes l'un que l'autre, puisqu'ils correspondent à la variété même des situations de la vie. Mais il perd sa raison d'être, dès qu'il sort du domaine de la réalité vivante, dès qu'il ne produit plus l'illusion du vrai. Le théâtre est intimement lié à l'état d'une société : il peut être merveilleux, dans un temps où le spectateur croit au merveilleux; mais il n'est que puéril lorsqu'il étale devant les yeux du public les visions individuelles d'un poète, qui n'ont aucune prise sur

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