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3. -- WOLFRAM D'ESCHENBACH.

Le défaut principal des récits chevaleresques, et qui tenait aux sujets mêmes, c'était la monotonie. Le fond de ces récits était ce qu'on appelait l'aventure, c'est-à-dire une expédition entreprise sans motif sérieux et sans but déterminé, dans l'unique pensée de signaler la force de son bras et de faire bruit de son épée. S'instruire de bonne heure dans le métier des armes, visiter les cours célèbres, se mettre au service d'une dame, provoquer des chevaliers au combat, lutter même contre des géants, sortir victorieux des entreprises les plus difficiles et racheter la moindre faute par de longues épreuves, telle était la tâche invariable de tout homme aspirant au renom de vaillance et de courtoisie, et tel est le contenu uniforme d'un grand nombre de poèmes qui ne diffèrent que par les noms de leurs héros. Ces poèmes plaisent d'abord par un certain tour capricieux et romanesque, mais ils fatiguent bientôt par leur forme décousue et leur prolixité ; ces héros nous charment un instant par leurs qualités brillantes et aimables, mais on s'aperçoit trop vite qu'ils manquent d'individualité et de physionomie.

Quelques poètes essayèrent de donner à la littérature chevaleresque plus d'élévation et de véritable intérêt, en la mettant au service d'une idée religieuse. De ce nombre est le traducteur d'un poème français sur Perceval le Gallois, où l'histoire du héros principal était mêlée à la légende mystique du Saint Graal: c'est Wolfram d'Eschenbach, l'un des écrivains les plus célèbres du xule siècle.

Le château d'Eschenbach était voisin de la petite ville d’Anspach, en Bavière. Wolfram était un cadet de famille, et, quoiqu'il se montre fier de sa noblesse, il se plaint souvent de sa pauvreté. On le trouve, entre les années 1203 et 1215, à la cour du

Quvres contiennent de plus intéressant, c'est la manière dont l'un et l'autre terminent le récit. Mark fait transporter les corps de Tristan et d'Iseult en Cornouailles. Il plante un rosier sur la tombe de Tristan, une vigne sur celle d'Iscult, et les deux arbustes se rejoignent. « Le rosier et la vigne, » dit Henri de Friberg, « s'enracinèrent dans le coeur des deux amants. L'ardent breuvage, qui « couvait encore dans ces ceurs morts, montra sa force : les arbustes se penchè

in vers l'autre, et s'entrelacérent amoureusement. Des extraits des doux continuateurs se trouvent dans l'édition de Golther. — Le sujet de Tristan a été repris dans les temps modernes par Immermann et par Richard Wagner.

landgrave Hermann de Thuringe; il est l'un des héros de la Lutte des chanteurs à la Wartbourg. Il ne savait ni lire ni écrire; il se faisait lire les poèmes français, et dictait sa traduction. Il a laissé, outre le Parzival, deux fragments sur Titurel, sujet appartenant au même ordre de légendes pieuses, et un poème inachevé sur Willehalm, ou Guillaume d'Orange, emprunté aux traditions héroïques de la France, et célébrant la défense de Narbonne contre les armées musulmanes.

Wolfram appelle l'auteur qu'il a suivi Kiot le Provençal. On n'a retrouvé jusqu'ici, dans notre vieille littérature, aucun écrivain de ce nom. On a pensé à Guyot de Provins : que le nom de Guyot fût devenu méconnaissable dans la bouche de Wolfram, ce ne serait pas étonnant; mais rien non plus n'autorise à croire que Guyot de Provins ait composé un poème sur Perceval. Nous en sommes donc réduits, pour Kiot, à ce que Wolfram veut bien nous apprendre. Un seule chose est certaine : c'est que les mots français semés dans le récit allemand appartiennent à la langue d'oïl, et que, par conséquent, le modèle de Wolfram n'était pas un auteur provençal, mais un trouvère de la France du Nord. Kiot, dit Wolfram, avait connu à Tolède, en Espagne, un astrologue nommé Flégétanis, descendant de Salomon par sa mère, et qui « adorait un veau comme si c'était " son dieu »), Ce païen « avait lu dans les étoiles qu'il y avait un

objet nommé le Graal, que des anges avaient apporté du ciel et u dont ils avaient confié la garde à une troupe élue, vivant dans a une chasteté parfaite. » Averti par Flégétanis, Kiot s'était mis à fouiller dans les chroniques de tous les pays, de la Bretagne, de la France, de l'Irlande, et avait enfin trouvé la vraie relation du Saint Graal à Angers 1. En attendant que ces données puissent être contrôlées sur des documents certains, si toutefois elles méritent de l'être, il faut admettre que les assertions de Wolfram étaient un de ces artifices que les conteurs d'aventures employaient pour donner du crédit à leurs compilations.

Quoi qu'il en soit, voici le sujet du poème.

Parzival, fils de Gamuret d'Anjou, est encore tout jeune quand son père est tué dans une expédition en Orient. Sa mère, Herzéloide, pour préserver les jours de son unique enfant, l'élève dans une solitude et l'occupe aux travaux des champs. Parzival grandit;

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il devient fort et courageux, mais il reste simple et naïf. D'un naturel bon, tendre et loyal, il est en même temps lourd et embarrassé, et il ignore jusqu'à son nom. Un jour, ayant vu quelques chevaliers passer sur la route, il veut être comme eux, et, sur leur conseil, il se rend à la cour d'Arthur, malgré les supplications de sa mère. Le sage Gurnemanz, son oncle, l'instruit dans les vertus chevaleresques, lui enseigne la courtoisie, la fidélité, la discrétion. « Réponds à tout après avoir réfléchi, » lui dit-il, « mais ne questionne pas à tout propos. » Cette recommandation, mal comprise, sera plus tard la cause principale des malheurs de Parzival. En attendant, il se tire vaillamment de ses premières aventures; il délivre la reine Condviramur de ses ennemis, lui rend son héritage, et l'épouse; puis, prenant congé d'elle, il arrive au château de Montsalvat, où était conservé le Saint Graal. Le Saint Graal était la coupe dont Jésus-Christ et les apôtres se servirent pendant la Sainte Cène, et dans laquelle Joseph d'Arimathie, au jour de la crucifixion, recueillit le sang qui coulait de la blessure du Sauveur. Transportée dans l'Occident, elle fut confiée à la garde d'une milice spéciale, dont l'organisation rappelle celle des Templiers. Le neveu de Joseph d'Arimathie est le premier roi du Saint Graal; il a pour successeur Alain le Pêcheur, ainsi nommé d'une pêche miraculeuse qu'il avait faite, symbole des bénédictions répandues sur le monde par la coupe sainte. La race des rois Pêcheurs allait s'éteindre,lorsque Parzival fut amené par la volonté divine dans le château où il devait régner après eux. Pendant le festin qui lui est offert, un valet lui présente la lance, symbole de l'Église militante; puis une jeune fille apporte le Graal, dont la vertu est telle que la table aussitôt se couvre de mets. D'autres mystères encore se produisent devant ses yeux ; mais Parzival, prenant trop à la lettre les conseils de Gurnemanz, néglige d'en demander la raison. Or les gardiens du Graal attendaient sa question pour reconnaître en lui le roi prédestiné. Le lendemain, Parzival trouve le château désert et son cheval sellé dans la cour ; il s'éloigne. Il faut que l'ermite Trévizent achève son éducation, et l'initie aux lois de la chevalerie sainte, comme Gurnemanz lui a fait connaître les usages de la chevalerie profane. Il revient alors à Montsalvat, conduit, comme la première fois, par une main divine; il y est rejoint par Condviramur, et, arrivé au terme de ses épreuves, il prend possession de sa royauté spirituelle.

Wolfram a beaucoup occupé les théoriciens de l'école romantique, qui, dans la ferveur de leur zèle rétrospectif, n'ont pas craint de comparer le Parzival à la Divine Comédie de Dante et au Puust de Gæthe. Il est vrai que le sujet est un des plus beaux qui se rencontrent dans la poésie du moyen âge, mais ni Wolfram ni son prédécesseur français n'ont su en profiter. Le Parzival a quatre fois l'étendue de lEneide de Virgile : les écrivains du Xile siècle, aussi bien que les chevaliers de ce temps, aimaient à reculer le terme de leurs travaux. On y trouve çà et là une pensée élevée renduc dans un style inculte et prolixe; mais ce qui frappe le plus dans un ouvrage de cette étendue, c'est que l'idée générale se dérobe sans cesse sous une masse d'aventures incohérentes. Wolfram d'Eschenbach pèche, comme tous ses contemporains, par l'absence de composition, mais il n'a même pas les qualités par lesquelles plusieurs d'entre eux rachetaient ce défaut. Gotfrit de Strasbourg n'est sans doute que l'interprète du public lettré de son temps, lorsque, faisant allusion à l'auteur du Parzival, il parle des « braconniers du champ poétique, qui a éblouissent les esprits faibles par des beautés trompeuses, et qui « donnent de la poussière pour des perles 1 ».

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1. Tristan, v. 4663. – Le Willehalm se rapporte aux luttes des Francs contre les Sarrasins. Willehalm, ou Guillaume, comte d'Orange, a enlevé Arabèle, femmo du roi paien Tybalt; il l'a épousée, après qu'elle a reçu le baptême et pris le nom do

d'Arabèle amène, pour la reconquérir, toute la gent sarrasine. Après deux batailles meurtrières, l'une aux champs d'Aliscans, l'autro devant Narbonne, les infidèles sont obligés de reprendre la mer. Le poème est si mal composé, que les opinions se partagent sur la question de savoir s'il est terminé ou non.

Éditions. -- Les auvres de Wolfram d'Eschenbach ont été publiées par Lachmann (Berlin, 1833 ; 4e él., 1880); le Parzival et le Titurel, par Bartsch (3 vol., Leipzig, 1870-1871 ; 2e éd., 1873-1877). -- Traductions : Le Parzival a été traduit en allemand moderne par San-Marte (2e éd., Leipzig, 1858); le Willchalm, par lo renc (Halle, 1873); le Parziral et le Titurel, par Simrock (5o éd., Stuttgart, 1876). - A consulter : Heinrich, Le Parciral de Wolfram d'Eschenbach et la Ligende du Saint Graal, Paris, 1855.

Poètes secondaires. - Des poètes de moindre talent se groupent autour des maitres; il nous suffira de les citer. Herbort de Fritzlar raconta la Guerre de Troie, d'aprés Benoit de Sainte-More. Ulric de Zazikhoven se servit, pour écrire son Lancelot, d'un poème français, appartenant à un scigncur, Hugues de Morville, qui était resté en Allemagne comme otage de Richard Cour-de-Lion. Wirnt de Gravenberg recut de la bouche d'un écuyer le récit des aventures de Wigalois. Conrad Fleck, dans Floire et Blanchefleur, tout en suivant un auteur français, qu'il nomme Robert d'Orbert, prit Gotfrit de Strasbourg pour modele. Un poète appelé maitre Otton, qui traduisit l'Heraclius de Gautier d'Arras, imita également, sans pouvoir l'atteindre, le style passionné du Tristan. Entin Henri ou Heinrich von dem Türlin, écrivit, d'après Chrestien de Troyes, la Couronne des aventures, où il chanta dans un style prolixe le roi Arthur et toute la Table ronde.

CHAPITRE IV

LES POÈMES DE RENART

La légende de Renart, développement humoristique de la poésie d'aventure; naïveté des anciens récits. — Le poème de Henri le Glichesaere.

« La poésie, » dit Jacques Grimm, « non contente d'embrasser toute la destinée de l'homme, toutes ses actions et toutes ses pensées, a voulu encore attirer dans son domaine et réduire sous ses lois la vie cachée des animaux. « Nous découvrons la première trace de ce fait dans la constitution intime, essentiellement poétique, des langues que nous parlons. Nous ne pouvons nous empêcher d'assigner un genre à tous les êtres animés et même inanimés de la nature. Nous leur attribuons ainsi une personnalité plus ou moins distincte, plus ou moins énergique; et nous accordons surtout ce privi« lège aux animaux, qui ne sont point attachés au sol, qui ont « la pleine liberté de leurs mouvements et la faculté de produire « des sons, aux animaux qui sont, comme nous, des créatures « actives, au milieu du monde inerte et en quelque sorte passif « des plantes.Ainsi s'explique l'origine et presque la nécessité de « la fable des animaux. « Ce n'est pas seulement la forme extérieure des animaux, leur ressemblance avec nous, l'éclat de leurs yeux et la symétrie de leurs membres, qui excitent notre curiosité; en observant leurs intérêts, leurs facultés, leurs appétits, leurs passions, leurs « douleurs, nous reconnaissons en eux quelque chose d'analogue « à l'âme humaine; et nous les sentons si rapprochés de nous, « que nous croyons pouvoir, sans faire violence à notre raison, « transporter en eux nos qualités et nous appliquer à notre tour « les manifestations de leur vie *. »

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l. J. Grimm, Reinhart Fuchs, Berlin 1834; introduction.

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