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seiller de justice, qu'il dépeint comme un pédant. Il parle avec plus de respect d'un grand-oncle, dont il s'est souvenu dans le Majorat. Il fut mis à l'école latine, où il devait se préparer pour l'université. C'était alors un enfant malingre et petit, que ses camarades méprisaient pour sa faiblesse, et qu'ils redoutaient pour son esprit caustique. Il avait une intelligence vive et prompte, une grande fermeté de volonté, et, ce qui parait plus en opposition avec sa nature, le goût du travail. Les parents de sa mère le destinaient à la jurisprudence; lui-même se sentait attiré vers les arts, sans savoir encore pour quel art il se déciderait. Il dessinait, il peignait, il faisait de la musique. En 1798, il vint à Berlin, comme référendaire à la cour d'appel. C'était l'époque où l'école romantique venait de prendre son siège dans cette ville; mais Hoffmann cherchait alors plutôt ses relations parmi les artistes que parmi les écrivains. Il prenait, du reste, son droit fort au sérieux, et il passait pour un magistrat capable. En 1800, il fut nommé assesseur au tribunal de Posen : c'était un poste d'avancement, qui devait plus tard le ramener à Berlin. Mais un jour, dans un bal costumé, un de ses amis, vêtu en marchand d'images, trouva plaisant de faire circuler quelques-unes de ses caricatures, où des personnages importants étaient ridiculisés. Il fut relégué dans un tribunal inférieur à Plozk. Il venait d'épouser une Polonaise d'un esprit distingué, Micheline Rorer, qui le suivit dans sa disgrâce, et qui fut plus tard la compagne fidèle de ses malheurs. Les loisirs forcés de son exil eurent du moins pour résultat de le pousser vers la carrière littéraire; il débuta, en 1803, dans la revue de Kotzebue, le Franc Parleur, par un article sur l'emploi du chœur dans la tragédie moderne. En même temps, il esquissait des opéras, et il composait des messes et des sonates. Rentré en grâce en 1804, Hoffmann fut transféré à Varsovie, qui faisait alors partie de la monarchie prussienne. Il y fit la connaissance de Hitzig et de Zacharie Werner; ce furent ses premières attaches romantiques. Il fut l'un des membres les plus actifs de la Société de musique, décora de peintures la salle des concerts, et dirigea même l'orchestre. Il était encore plongé dans l'étude de ses musiciens favoris, surtout de Mozart, dont personne n'a mieux parlé que lui, quand la guerre s'approcha peu à peu de la Pologne. Il vit sans colère le triomphe de Napoléon; et quand l'administration prussienne fut licenciée dans les provinces polonaises, il s'applaudit d'être délivré de ses dossiers. Il était indifférent aux affaires publiques, et ne lisait jamais un journal. Lorsqu'on touchait devant lui une question politique, il interrompait la conversation en disant : « Parlons de choses sérieuses. » Il avait dans ses cartons plusieurs partitions d'opéra, mais le temps n'était pas plus propice à la musique qu'à la peinture. Hoffmann erra pendant plusieurs années de ville en ville, régisseur de théâtre, chef d'orchestre, décorateur, machiniste, à Bamberg, à Dresde, à Leipzig. Un jour, à bout de ressources, il écrivit au directeur de la Gazette musicale de Leipzig, Frédéric Rochlitz, une lettre curieuse, où il disait « qu'il n'était rien, qu'il « n'avait rien, mais qu'il voulait tout faire, sans précisément « savoir quoi, et que c'était là-dessus qu'il avait besoin d'un « conseil; qu'il ne pouvait attendre longtemps, parce que la faim, « surtout celle de sa femme, le tourmentait; qu'une seule chose « pouvait lui être plus pénible encore, c'était de recevoir de « l'argent qu'il n'aurait pas gagné ». Il ajoutait qu'à défaut de l'archet il prendrait volontiers la plume. Ce fut, dit-on, Rochlitz qui lui donna l'idée des Souffrances musicales du maitre de chapelle Jean Kreisler, le premier d'une série de morceaux dont se formèrent peu à peu les Tableaux de fantaisie dans la manière de Callot. Hoffmann continua d'écrire, d'abord sur la musique, puis sur certains états de l'âme, « intermédiaires entre la veille et le sommeil », que sa propre exaltation lui rendait familiers. Il avait une faculté merveilleuse pour s'abstraire du monde extérieur. A Dresde, il assista aux opérations qui précédèrent et suivirent la bataille du mois d'août 1813, sans presque interrompre ses travaux. Il venait de terminer Ondine, le meilleur de ses opéras, dont La Motte Fouqué lui avait fourni le livret !. Il écrivit encore le Magnétiseur, les Destinées récentes du chien Berganza, et, peu de temps après, le Pot d'or et les Aventures de la nuit de Saint-Silvestre, qui se rangèrent successivement à la suite des Kreisleriana, Le premier volume des Tableaux de fantaisie dans la manière de Callot parut en 1814, avec une préface de Jean-Paul, qui semblait présenter le nouvel auteur au public comme un disciple *. Il y

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l Hoffmann avait tracé le plan du livret, qu'il se déclarait incapable d'exécuter, ne sachant pas manier le vers. Il soutenait, avec Gluck et avant Richard Wagner, que paroles et musique devaient être « coulées ensemble » dans un même moule.

2. Fantasiestücke in Callots Manier, Blätter aus dem Tagebuche eines reisenden Enthusiasten, mit einer Vorrede von Jean-Paul; Bamberg, l8l 1. — Trois autres volumes suivircnt en l8l4 et l8l5.

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avait pourtant une différence entre le roman idyllique et humoristique de l'un, et ce que l'autre appelait ses tableaux de fantaisie, ce qu'en France on a appelé depuis des contes fantastiques. Jean-Paul, avec son ame bienveillante et douce, enveloppait toutes choses d'un regard de sympathie et de pitié; il faisait aimer la vie en la pénétrant de poésie et d'idéal. Hoffmann, au contraire, oppose l'un à l'autre le réel et l'idéal comme deux puissances ennemies. Il ne trouve la réalité supportable qu'en lui substituant un rêve perpétuel, car le fantastique qu'est-ce autre chose, sinon le rêve que l'on continue tout éveillé? Hoffmann était parti de la musique pour aboutir à la littérature; mais, au fond, l'invention poétique a, pour lui, le même but et obéit aux mêmes lois que la musique. Il est bien, sous ce rapport, dans le courant des idées romantiques. La poésie, telle qu'il la comprend, a pour mission de détacher l'âme de tout lien terrestre, de la débarrasser de tout souci matériel « comme d'une scorie impure », et de la bercer dans l'illusion d'un monde surnaturel !.

La retraite des armées françaises fit rentrer Hoffmann dans la magistrature prussienne; il fut nommé, en 1814, conseiller à la cour d'appel de Berlin. Le succès des Tableaux de fantaisie le mit en rapport avec le groupe littéraire de Chamisso et de Fouqué. Ondine fut jouée en 1816, et couverte d'applaudissements. Malheureusement, après quelques représentations, le théâtre brûla, avec la partition dont il ne restait aucune copie ?; les décors peints par l'auteur eurent le même sort. Hoffmann, sans négliger la musique, la peinture et le dessin, continua d’écrire. Après avoir fait rêver ses lecteurs, il les fit frissonner; c'est avec un sentiment d'épouvante qu'on lit le plus souvent les Elixirs du diable et les Tableaux nocturnes 3. Mais chaque volume qui paraissait ne faisait qu'augmenter la popularité du romancier et du genre de récits qu'il avait mis à la mode. Les libraires assiégeaient sa porte; les revues se disputaient ses moindres articles. Lui-même, qui avait lutté vaillamment contre l'adversité, fut sans défense

1. Voir le dialogue entre le Poète et le Compositeur, inséré plus tard dans les Frères Sérapion, et qui fut conçu - rare phénomène d'abstraction morale - au milieu même de la bataille de Dresde.

2. Hoffmann ne prit pas le temps de refaire la partition; il aima mieux commencer un nouvel opéra. Weber, dans un article de la Gasette musicale, trouvait la musique d'Ondine pleine de vie et de mouvement dramatique.

3. Die Eliriere des Teufels, nachgelassene Papiere des Bruders Medardus eines Capuziners, 2 vol., Berlin, 1815-1816. - Nachtstücke, 2 vol., Berlin, 1817.

contre les séductions de la gloire. Il trônait des nuits entières dans une taverne, entouré de flatteurs intéressés ou d'admirateurs complaisants, et, lorsqu'il était « monté », comme il disait, ou « dans une disposition exotique », il faisait jaillir devant ce public banal les traits d'esprit et les inventions folles. Rentré chez lui, il passait la matinée à travailler et dormait ensuite jusqu'au soir; et, deux jours de la semaine, on le retrouvait, absolument maître de lui, sur son siège de magistrat. Quelques amis, Fouqué, Chamisso, le nouvelliste Contessa !, le médecin Koreff, voulurent l'arracher à un genre de vie qui le minait; ils eurent l'idée de se réunir périodiquement chez lui, pour se communiquer leurs travaux et leurs projets. Ces réunions fournirent le cadre du recueil de nouvelles intitulé les Frères Sérapion *, d'après le héros de la première, un halluciné, retiré au fond d'une forêt, qui s'imagine être le Père Sérapion et vivre dans le désert de la Thébaïde. Ces nouvelles ne sont pas toutes merveilleuses; quelques-unes, comme Maître Martin le tonnelier, Mademoiselle de Scudéry, Signor Formica, sont de simples récits plus ou moins passionnés. Hoffmann, avec la pénétration de son esprit et son talent de narrateur, aurait pu se passer de tout autre moyen de succès; mais il ne pouvait s'interdire longtemps le royaume des fées. La publication des Frères Sérapion n'était pas terminée, qu'il commençait déjà le Chat Murr*. C'était, de tous ses ouvrages, celui qu'il préférait. Il voulait en faire quatre volumes; il n'en put terminer que deux. Il y montrait une fois de plus le contraste entre la prose de la vie et la poésie du rêve; il y revenait aussi à son personnage favori, le maître de chapelle Kreisler, dans lequel il résumait sa propre destinée, avec les enthousiasmes virils qui l'avaient soutenu dans le malheur, et les hallucinations maladives dont il commen

l. Charles-Guillaume Salice-Contessa a écrit, outre ses nouvelles, quelques comédies qui ont eu un moment de popularité. Ses œuvres ont été recueillies par le poète Houwald, en 9 vol. , Leipzig, 1826.

2. Die Serapions-Brüder, gesammelte Erzählungen und Märchen, 4 vol., Berlin, l819-182l.

3. Lebens-Ansichten des Katers Murr, nebst fragmentarischer Biographie des Kappellmeisters Johannes Kreisler in zufalligen Makulaturblattern, 2 vol., Berlin, 1820-1822. — L'auteur, pour expliquer ce titre, nous apprend dans la préface que le chat Murr, en écrivant ses mémoires, déchira sans façon un livre qu'il trouva sur la table de so" maître, pour s'en faire du papier buvard, et que les feuillets de ce livre qui contenait l'histoire de Jean Kreisler, furent imprimés par mégarde avec le manuscrit.

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çait à s'effrayer lui-même. Kreisler, d'après le plan qu'il avait arrêté, devait finir par la folie, et c'est sans doute aussi la fin qui attendait Hoffmann, si la maladie ne l'avait enlevé plus tôt. Il écrivit encore Maitre Puce, un conte satirique, plein d'allusions à des personnages contemporains, dont il ne put s'empêcher de donner la clef à ses amis; on l'obligea à en faire une édition expurgée, la seule qui ait été conservée 1.Au mois de juin 1822, son mal fit des progrès rapides; la paralysie gagna ses membres l'un après l'autre; mais il redoubla d'activité, refusant de croire à la mort. Le 24, il fit annoncer à ses amis qu'il était guéri; il mourut le lendemain, en dictant Maître Wacht. Il avait nié la vie, la traitant de vaine apparence; il était conséquentavec lui-même en rejetant l'idée de la mort. Il s'était créé, par une espèce de seconde vue, un monde imaginaire, mais qui était pour lui la réalité même. « Je suis, » dit-il dans les Frères Sérapion, « un de ces enfants du dimanche qui voient toutes « sortes d'esprits, invisibles pour des yeux terrestres. » Non seulement il les voit, mais il les distingue trait pour trait, et il les décrit de même. Le réel et l'imaginaire, ces deux éléments qui s'excluent pour le commun des hommes, s'unissent chez lui pour produire l'illusion du vrai. Ses fantômes ne se meuvent pas sur un fond brumeux d'apparitions vagues; ils marchent à côté de nous; on les croirait faits de chair et d'os. Il les introduit dans une suite d'événements; illes fait agir et parler; nous les connaissons, nous nous intéressons à eux; nous nous demandons ce qui va leur arriver; et tout d'un coup nous nous apercevons que nous avons eu affaire à des spectres ou à des vampires. Hoffmann a des modèles pour tous ses personnages, même pour Cinabre, même pour le Chat Murr, et ces modèles il les a étudiés et analysés avec l'œil de son esprit, aussi sûr que les yeux de son corps. « N'est-ce pas l'esprit seul qui est capable de saisir ce « qui se passe autour de nous dans le temps et dans l'espace ? « Qu'est-ce, en nous, qui entend, qui voit, qui sent? Est-ce l'œil, « l'oreille, la main ? Mais, si c'est l'esprit, pourquoi ce que « l'esprit reconnaît comme réel ne serait-il pas réel en effet2? » Il n'y a rien à répondre à une si ferme conviction. Mais on comprend aussi que, pour entrer dans les vues ou les visions

l. Meister Floh, ein Märchen in sieben Abentheuern zweier Freunde, Francfortsur-le-Mein, l822. 2. Les Frères Sérapion, première partie

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