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ballades, de chansons profanes et de cantiques pieux; mais ce n'est pas ainsi que se font les œuvres durables *.

3. — ERNEST SCHULZE.

L'atmosphère littéraire du temps était imprégnée de romantisme. On avait beau s'en défendre, on en subissait la contagion. Ce fut le cas du jeune poète Ernest Schulze, un classique, un disciple de Wieland, que le romantisme effleura, presque malgré lui. Peut-être son romantisme n'était-il, après tout, qu'un défaut de maturité, le vague d'un esprit qui n'avait pas eu le temps de se reconnaître lui-même et de dégager sa personnalité.

Il était fils du bourgmestre de Celle, dans la principauté de Hanovre, et né en 1787. Il fut d'une précocité peu ordinaire : à onze ans, il faisait déjà des vers. A Gœttingue, où il arriva en 1806, il trouva un utile conseiller dans Bouterweck, qui publiait alors sa grande Histoire de la poésie et de l'éloquence modernes*. Ce fut Bouterweck qui fit paraître, en 1808, dans la revue intitulée la Nouvelle Vesta, les deux premiers chants de l'Amour et Psyché, conte grec, où Schulze s'essayait sur les traces de Wieland, et où il montrait déjà un grand talent de versificateur. Il avait la poitrine délicate, et il s'éprit de la fille du professeur Tychsen, malade comme lui, nature distinguée du reste, ayant du talent pour la musique et la peinture. Cécile Tychsen mourut, en 1812, à l'âge de dix-huit ans. Aussitôt l'imagination du poète s'enflamme à l'idée qu'il doit être pour elle ce que Pétrarque a été pour Laure, Dante pour Béatrice. Il se persuade qu'il la suivra bientôt dans la tombe. Alors il répète pour son compte le roman que Novalis avait rêvé pour Sophie de Kühn, et son roman, comme celui de Novalis, a une suite inattendue. Il se sent attiré par une douleur commune vers la sœur de Cécile. En vain se reproche-t-il d'abord ce sentiment comme une infidélité; il s'imagine bientôt que Cécile lui a laissé, en le quittant, une image terrestre d'elle-même, et les deux sœurs se confondent pour lui dans

1.Éditions.— Fouqué a donné un choix de ses œuvres en douze volumes(Halle, l84l). - Un vol. est consacré à Fouqué et à Eichendorff, par Max Koch, dans la collection Kürschner. Ondine a été d'abord traduite en français par la baronne Albertine de La Motte Fouqué, troisième femme de l'auteur (Leipzig, 1857).

2. Geschichte der neuern Poesie und Beredsamkeit, 12 vol., Gœttingue, 1801-1819; un ouvrage qui a eu de l'influence sur la littérature du temps, et qui est encore utile à consulter

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une seule figure idéale. Telle est l'étrange situation qu'il décrit dans son Journal poétique. Ce qui n'est pas moins étrange, c'est le plan du poème destiné à immortaliser Cécile et qui porte son nom. Nous sommes au temps de l'empereur Otton Io; une troupe chevaleresque s'apprête à conquérir le Danemark et à établir le christianisme sur les ruines de l'antique temple de Freya. Cécile est l'inspiratrice de la guerre sainte, une sorte de Jeanne d'Arc. A la fin, son âme est portée au ciel par les anges, et le chanteur qui l'accompagnait, et dans lequel le poète se personnifie, reste sur la terre pour garder son tombeau. Mais on n'atteint ce dénouement qu'au bout de vingt chants, tout remplis d'aventures merveilleuses, attribuées à des personnages dont le caractère est vaguement tracé et auxquels on ne s'intéresse pas; et l'on se demande si les regrets du poète n'ont pas été traversés çà et là par le souvenir des romans et des drames de La Motte Fouqué.

La rédaction du poème fut interrompue par les événements de 1813. L'enthousiasme patriotique était moindre dans le Hanovre, domaine héréditaire des rois d'Angleterre, que dans le reste de l'Allemagne. Schulze ne partit qu'à la fin de l'année, avec la landwehr; il fut enrôlé dans un bataillon de chasseurs, chargé d'opérer contre la ville de Hambourg, où Davout tenait encore. Il envie, dans un passage de Cécile, la fin glorieuse de Théodore Kœrner; lui-même ne rapporta de sa courte campagne qu'une santé affaiblie. Cependant il ne cessait d'écrire, sentant que bientôt la plume lui tomberait des mains. En 1816, le libraire Brockhaus proposa un prix pour un ouvrage en vers, destiné à la revue Urania, dont il était l'éditeur. Schulze envoya un poème en trois chants, la Rose enchantée, qui fut couronné; il mourut peu de jours après que le résultat du concours fut publié, en 1817*. La Rose enchantée a sur Cécile l'avantage d'un plan plus

l. Le comte de Platen appréciait beaucoup la Rose enchantée, à cause de la versification. « C'est un divin poème, plein de grâce et de douceur, » dit-il dans son Journal, « un aimable jeu de l'imagination ; des octaves comme on n'en a pas encore « vu dans la littérature allemande, quoique monotones par moments, à cause du « retour incessant de certaines rimes féminines, et déparées par quelques rimes « faibles. » - Les autres ouvrages de Schulze profitèrent du succès de la Rose; Cécile fut imprimée en 1818, Psyché et les Poésies en 1820. — Édition des œuvres : Sämmtliche poetische Werke (avec une introduction de Bouterweck), 4 vol., Leipzig, l818-1820. La 3° édition (l855) s'augmenta d'un 5° volume, contenant une biographie détaillée, d'après le Journal du poète, par Marggraff. — Des supplé

ments ont été publiés, dans les dix dernières années, par K. E. Franzos, principalement dans la revue Deutsche Dichtung.

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simple. Le sujet se devine, et rentre tout à fait dans les données du conte chevaleresque. Une princesse a été métamorphosée en rose; la voix d'un chanteur rompt le charme qui la tenait captive. La monotonie, le défaut habituel de la poésie de Schulze, est ici moins sensible, vu la petitesse du cadre. Les sentiments sont exprimés avec délicatesse; le paysage a de la fraîcheur, souvent de l'éclat. C'est Wieland, moins la variété et l'imprévu, mais avec un accent plus ému et un style plus coloré.

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CHAPITRE IX

LES DERNIERS ROMANTIQUES
LA POÉSIE PATRIOTIQUE DE 1813

1. Hoffmann; son originalité; sa vision poétique. Ses tableaux de

fantaisie. -— 2. Immermann. Ses tentatives infructueuses dans tous
les genres de poésie. Ses romans; les Épigones; Münchhausen. -
3. Eichendorff, « le dernier des romantiques ». Sincérité de son
inspiration. Retour discret à l'idéal classique. —— 4. La poésie patrio-
tique de 1813. Théodore Karner; ses œuvres lyriques et drama-
tiques; la Lyre et l'Épée. Schenkendorf. Arndt.

1. - HOFFMANN.

Ernest-Théodore-Wilhelm nommé Amadeus Hoffmann 1 est le plus naturel des romantiques, en ce sens que son romantisme était inhérent à sa nature, sans esprit de système et sans parti pris. D'autres, après s'être fait une théorie, un idéal vrai ou faux, cherchaient à réaliser cet idéal dans leurs Quvres, ou même à le faire entrer partiellement dans leur vie. Pour lui, son puvre, c'est son caractère, c'est sa vie; et si elle ne rentre dans aucun des cadres ordinaires, si elle n'est même pas conforme aux lois de la plus simple logique, c'est qu'il était lui-même un génie d'une espèce particulière. Il n'avait qu'à se donner tel qu'il était, pour être le plus invraisemblable des écrivains.

Hoffmann aimait à s'analyser. Sa curiosité, qui se portait sur toutes choses, se repliait souvent sur lui-même; il se reconnaissait, du reste, comme l'un des phénomènes les plus curieux qu'il fût possible d'étudier. Il dit quelque part du musicien Kreisler,

1. Il avait pris le prénom de Mozart, « le grand maître dont il a voulu s'efforcer toute sa vie de suivre les traces »,

dans lequel il a pris plaisir à se peindre : « La nature a essayé,

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en le créant, d'une recette nouvelle, et l'essai n'a pas réussi. Il aurait fallu ajouter à son âme surexcitée, à la flamme dévorante de son imagination, un mélange d'humeur flegmatique : cela n'a pas eu lieu, et l'équilibre nécessaire à l'artiste

a été rompu. » Il a beaucoup réfléchi sur l'art, sur la poésie,

et il lui arrivait de donner d'excellentes règles, qu'il était incapable de suivre. Il a parlé très noblement de la nécessité, pour le poète, de se donner tout entier dans son œuvre. « Il y a

beaucoup de braves gens, » fait-il dire au chien Berganza, « que l'on nomme poètes; ils ont certainement de l'esprit, de la profondeur et une sensibilité naturelle, mais ils semblent ignorer que la poésie n'est autre chose que la vie même du poète. Ils subissent sans murmure la vulgarité de la vie quotidienne, ils s'y abandonnent même de bon gré, et ils séparent soigneusement les heures d'inspiration, qu'ils passent devant leur bureau, de tout ce qui les occupe et les préoccupe le reste du temps. Le poète est-il donc un diplomate ou un homme d'affaires, pour pouvoir isoler sa vie privée — de quelle autre vie? Je ne pourrai jamais me persuader que celui dont la vie entière n'est pas élevée par la poésie au-dessus de la vulgarité, audessus des misérables petitesses du monde conventionnel, que celui qui n'est pas à la fois plein de bonté et plein de noblesse soit un vrai poète. » Hoffmann n'était pas un homme d'affaires,

et il n'avait rien d'un diplomate : il suffisait de le voir pour s'en convaincre. Les éditions de ses œuvres sont ordinairement accompagnées de son portrait, dessiné par lui-même. La tête penchée en avant, la bouche large et serrée, les yeux grands ouverts, fureteurs et inquiets, les cheveux hérissés autour du front en forme d'auréole, tous les traits trahissent le démon intérieur qui s'est cramponné à sa vie et qui a dicté son œuvre.

Il a eu d'abord une enfance abandonnée, qu'il compare à une

lande aride et monotone. Né à Kœnigsberg en 1776, il était encore au berceau quand son père, homme d'un caractère léger, quitta la maison pour aller prendre une place de juge dans une petite ville. Sa mère, de santé délicate, ne pouvait s'occuper de son éducation !. Il fut d'abord mis chez un oncle maternel, con

l. Hoffmann attribuait son « imagination excentrique » à une maladie nerveuse

de sa mère.

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