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« Je trouvai dans l'étude une force et une direction pour ma vie : « j'avais un but, la science.Ce n'était pas une résolution que je pre« nais; mais je n'ai cherché depuis qu'à réaliser, avec une ardeur « calme et continue, ce qui se présentait alors comme un pur « idéal devant mon œil intérieur, et ma propre satisfaction crois« sait à mesure que j'approchais de cet idéal ". » De retour à Berlin, au mois de septembre 1812, il se fit inscrire, à l'âge de trente-deux ans, comme étudiant à la faculté de médecine, pour continuer ses travaux d'histoire naturelle. Une nouvelle lutte entre sa patrie de naissance et sa patrie d'adoption était imminente. Dans son aversion pour le régime napoléonien, qui s'était augmentée pendant son séjour auprès de Mme de Staël, il fut sur le point d'entrer, comme son ami Fouqué, dans un corps de volontaires. Le retour de l'armée de Russie, et les humiliations qu'on n'épargnait pas aux vaincus le long de leur route, réveillèrent ses sentiments français : « Les événements de 1813, » dit-il, « auxquels il m'était interdit de prendre une part « active, car je n'avais plus de patrie ou je n'en avais pas encore, ces événements me déchirèrent de mille manières, sans cependant me détourner de ma voie. J'écrivis, dans l'été de cette « année, pour me distraire et pour amuser les enfants d'un de mes amis, le conte de Pierre Schlemihl, qui fut favorablement accueilli en Allemagne, et qui est devenu populaire en Angleterre. » Il est assez curieux que le grand succès de ce livre ait commencé à l'étranger. Il en parut, en 1822, une traduction française, faite par un frère de Chamisso, et, deux ans après, une version anglaise très libre, où l'original était attribué à Fouqué, et qui était enrichie de huit planches du caricaturiste Cruikshank. La seconde édition allemande ne date que de 1827; elle était accompagnée d'un choix de poésies, dans la nouvelle manière que l'auteur avait adoptée, et qui n'était autre chose qu'un retour à la forme classique. Quant au conte de Schlemihl, il a joui, à partir de ce moment, d'une popularité qui ne s'est jamais démentie, et qui s'explique à la fois par le caractère modérément fantastique du récit et par le réalisme transparent des détails. Après le rétablissement de la paix, Chamisso trouva une occasion inattendue de compléter son expérience de naturaliste, lors

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l. Peter Schlemihl's wundersame Geschichte, X.

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qu'il fut adjoint à l'expédition entreprise sous les auspices du chancelier russe Romanzow pour l'exploration des mers du Nord. Ce fut un vrai voyage autour du monde qu'il fit à bord du Rurik, de 1S15 à 1818. Il en rapporta une quantité d'observations intéressantes sur la zoologie et la botanique, sur la parenté des races et des langues*. Au retour, il fut nommé conservateur des collections botaniques de Berlin, puis directeur des herbiers royaux, enfin membre de l'Académie des sciences. Il créa, en 1832, un nouvel almanach poétique, moins romantique que le premier, l'Almanach des Muses allemand, dont il partagea la direction avec Gustave Schwab, et qui dura six ans. Un de ses derniers travaux fut une traduction en vers des chansons de Béranger, en collaboration avec Gaudy. Il mourut en 1838, au milieu de ses herbiers, auxquels il n'avait jamais cessé de s'intéresser. Ce n'est que dans la dernière période de sa vie, après son grand voyage, qu'il était parvenu à se ressaisir complètement, au milieu des influences contradictoires qui l'avaient sollicité depuis son enfance. Mais jusque-là un désaccord profond régnait dans sa nature, et il en souffrait. Victime de la Révolution, il ne souhaitait pas le retour de l'ancien régime, et il a pu très sincèrement, dans une de ses poésies, bénir la charrue qui passait sur les débris de son manoir. Tout en regrettant la France, il s'était attaché à l'Allemagne, qui lui avait offert un asile. Engagé dans le mouvement romantique, lié d'amitié avec les chefs de l'école, il se sentait attiré vers les grands classiques de Weimar, et s'il a eu un modèle, c'est Gœthe. Il s'est défini lui-même dans un fragment écrit en français, que Hitzig a retrouvé dans ses papiers : « Je suis Français en Alle« magne et Allemand en France, catholique chez les protestants, « protestant chez les catholiques, philosophe chez les gens reli« gieux et cagot chez les gens sans préjugés, homme du monde « chez les savants et pédant dans le monde, jacobin chez les aris« tocrates et, chez les démocrates, un noble, un homme de l'an« cien régime; je suis un étranger partout. Je voudrais trop « étreindre, tout m'échappe, je suis malheureux. » C'est peut

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1. Chamisso eut à se plaindre des procédés peu délicats dont le chef de l'expédition, le capitaine Otto de Kotzebue, fils de l'écrivain dramatique, usa envers lui après le retour. Les observations scientifiques qu'il avait recueillies furent insérées, sous une forme très incorrecte, et sans que son nom fût mentionné, dans la relation générale du voyage. Ce fut une des raisons qui le décidèrent à publier lui-même son Voyage autour du monde dans une édition complète de ses œuvres, en 1836.

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être aussi dans le caractère de Chamisso qu'il faut chercher l'explication de l'Histoire merveilleuse de Pierre Schlemihl ou de l'homme qui a vendu son ombre, cette histoire qui a tant embarrassé les critiques. N'a-t-on pas fait, à ce propos, de savantes dissertations « sur la signification de l'ombre dans les traditions « populaires des Germains, des Grecs et des nations de l'Orient»? Schlemihl cède son ombre, contre une bourse inépuisable, à un inconnu qui paraît être le démon en personne. Il croit avoir fait une dupe, et il est dupe de son propre marché. Il n'est plus comme tout le monde, et tout le monde le fuit. Il a beau être intelligent, se rendre utile, répandre les bienfaits, on le trouve suspect. Il est malheureux, malgré sa richesse. Qu'est-ce donc que cette chose qui lui manque? Qu'est-ce que l'ombre ? On le demanda à Chamisso. « C'est tout simplement l'ombre, » répondit-il, « c'est-à-dire toutes les choses vaines auxquelles les hommes << attachent tant de prix, » Schlemihl trouve le repos là où Chamisso l'avait trouvé lui-même, dans la contemplation de la nature 1.

Le baron Frédéric de La Motte Fouqué, né à Brandebourg en 1777, est un déclassé d'une autre sorte; c'est un preux du moyen âge, égaré dans la société bourgeoise du xixe siècle. Il appartenait à une très ancienne famille, originaire de la Normandie. Un de ses ancêtres était mort à Azincourt, un autre avait été chargé de négocier un armistice au siège de la Rochelle. Les Fouqué avaient adopté le protestantisme, et, après la révocation de l'édit de Nantes, ils s'expatrièrent. Le grand-père du poète avait été un des meilleurs généraux de Frédéric II. Jusque-là, ils avaient toujours choisi leurs femmes dans la colonie réfugiée ; la mère du baron Frédéric fut la première Allemande qui entra dans la

1. Parmi les nombreuses imitations de Schlemihl, il faut citer le Reflet perdu d'Hoffmann.

Éditions. - Les ceuvres de Chamisso ont d'abord été recueillies, avec un choix de sa correspondance, par Hitzig, en six volumes; Leipzig, 1836-1839; 3. éd., revuo par Fr. Palm, Berlin, 1852; 5e éd. augmentée, 1864. – Éditions de Hesekiel (4 vol., Berlin, Hempel), de Max Koch (4 vol., Stuttgart, 1883), do K. Siegen (4 vol., Leipzig, 1895).

Gaudy. -- Le collaborateur de Chamisso, le baron François de Gaudy, né à Francfort-sur-l'Oder on 1800, lieutenant de la garde prussienne jusqu'en 1833, mort à Berlin en 1810, se fit surtout connaître par ses Kaiser-Lieder (Leipzig, 1835), une suito de ballades où il célébrait la gloire de Napoléon. Ses nouvelles, principalement les Nouvelles vénitiennes (1838), se lisent encore. - Éditions : Sümmtliche Werke, 24 vol., Berlin, 1814; - Ausgewählte Werke, avec une notice biographique de K. Siegen, 3 vol., Leipzig, 1896.

famille. Lui-même était de petite taille et de santé faible, mais il
avait encore dans les veines quelques gouttes de sang cnevaie-
resque, qui lui échauffaient l'imagination et lui donnaient la
vision des grands exploits. Il fut d'abord destiné à une carrière
civile, et il étudia le droit à l'université de Halle. La première fois
qu'il vit une armure dans un cabinet d'antiquités de cette ville,
il lui sembla que le fantôme de sa race se dressait devant lui,
« semblable au spectre de Hamlet », et lui rappelait la dette qu'en
naissant il avait contractée envers ses ancêtres. Il batailla sur le
Rhin, en 1794, et conquit son grade de lieutenant. Il combattit
encore en 1813, mais ne put supporter jusqu'à la fin les fatigues
de la campagne. Il vécut dès lors dans son domaine de Nenn-
hausen, que sa seconde femme, Caroline de Rochow, lui avait
apporté en dot, et qui devint un des rendez-vous du groupe litté-
raire de Berlin. Il avait commencé, en vrai romantique, par faire
casser un premier mariage, et il avoue que, dans le divorce,
tous les torts furent de son côté. Obligé de quitter Nennhausen,
après la mort de Caroline de Rochow, en 1831, il alla faire des
conférences à Halle, jusqu'aujour où le roi Frédéric-Guillaume IV,
son admirateur, lui offrit un asile auprès de lui; il mourut à
Berlin, en 1843.
La Motte Fouqué a été le chevalier d'aventure du romantisme ;
il s'est jeté à corps perdu dans tous les paradoxes qui consti-
tuaient la poétique de l'école. Il est mystique en religion, sym-
boliste en poésie, rétrograde en politique. Il débuta, en 1804,
par des Jeux dramatiques, sous le pseudonyme de Pellegrin, et
Wilhelm Schlegel se fit son introducteur auprès du public. Ce
sont surtout ses romans chevaleresques qui lui ont valu, pendant
une dizaine d'années, une vogue extraordinaire. Mais le plus inté-
ressant de ses ouvrages est encore Sigurd le Vainqueur du Dragon,
jeu héroique en six aventures, précédé d'un prologue; c'est la
première partie d'une trilogie qui a pour titre le Héros du Nord,
une sorte de poème dialogué imité des Eddas, où l'ancienne
forme de l'allitération est quelquefois maniée avec bonheur, et
où de beaux élans de poésie se détachent sur un ensemble
confus et monotone *. Fouqué a presque toujours une thèse à
démontrer; il se soucie peu de la composition, encore moins de

1.Sigurd der Schlangentödter, ein Heldenspiel in sechs Abentheuern, Berlin, 1808. Der Held des Nordens, drei Heldenspiele, Berlin, l8l0.

. : : 5

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l'intérêt dramatique. Dans Hermann, jeu héroïque en quatre aventures (1818), les Romains s'expriment en trimètres ïambiques, les Germains dans le vers des Nibelungen. La tragédie de Don Carlos, accompagnée d'une dédicace à Schiller (1823), est une réhabilitation de Philippe II et du duc d'Albe. Dans Corona, poème chevaleresque (1814), la Révolution française, avec le régime napoléonien qui l'a suivie, est représentée sous la forme d'une magicienne qui trône sur le mont Hécla. Le plus célèbre des romans de Fouqué, l'Anneau magique !, a un but politique, qui ressort mal d'une histoire bizarre et décousue. L'auteur dit dans la préface : « Cette histoire flotte devant mes yeux comme une « mer immense aux bords accidentés, avec des reflets d'arc-enciel sur les eaux, des courants qui se croisent, et des ciels changeants.Je sais bien que j'ai une longue route à parcourir, mais je ne puis prévoir quelles aventures se mettront à la traverse. Je te convie néanmoins, cher lecteur, à t'embarquer avec moi.A moins que le nom de Dieu que je viens d'invoquer ne te soit désagréable à entendre, j'espère que tu seras content de ce que je vais te donner, car cela me vient de lui. » Après la conquête de l'anneau, il se trouve que tous les personnages, un Allemand, un Français, un Italien, même un Sarrazin et un Normand païen, ont un père commun, qui représente la vieille noblesse germanique, souche de toute l'aristocratie moderne. Des romans comme l'Anneau magique n'ont pu se lire qu'à une époque où l'engouement pour la chevalerie paraissait une des formes du réveil patriotique. L'année 1815 changea le cours des idées. De tous les écrits en prose de Fouqué, il reste un conte merveilleux, Ondine (1811), qui plaît par le sujet, malgré l'affectation du style. Varnhagen, qui connaissait Fouqué, décrit ainsi sa manière de travailler : « Il était d'une fécondité exubérante; tout ce qu'il « touchait prenait aussitôt un tour poétique. Il charmait tous ceux qui l'approchaient, et il les émerveillait par sa facilité d'invention. Chaque jour, chaque heure, surtout les heures du matin, le trouvaient prêt à écrire, et ce qu'il écrivait était tantôt lyrique, tantôt dramatique, tantôt de la prose poétique. Mais jamais il ne raturait, jamais il ne s'interrompait; la plume courait toujours. » C'est ainsi que le baron de La Motte Fouqué a composé une quantité de drames, de romans, de nouvelles, de

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l. Der Zauberring, 3 vol., Nuremberg, 1813.

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