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mencer à se former. Il offre le curieux exemple d'un écrivain sur lequel son siècle n'a eu presque aucune influence, qui n'a eu aucune espèce de développement intérieur, et qui est resté jusqu'à la fin de sa carrière à peu près tel qu'il a été au début.

Jean-Paul-Frédéric Richter' est né en 1763, à Wunsiedel, dans la Haute-Franconie, au pied du Fichtelgebirge. Son père, qui avait commencé par être tertius, c'est-à-dire maitre de troisième, devint plus tard pasteur à Joditz et à Schwarzenbach; il était en même temps organiste. L'enfance de Jean-Paul et sa première jeunesse se passèrent à la campagne; ce fut une idylle. « Que nul poète, >> dit-il, « ne naisse et ne soit élevé dans une capitale; ce qu'il lui « faut, c'est le village, tout au plus la petite ville ?. » Il compare la multiplicité des impressions que reçoit l'enfant d'une grande ville à une liqueur forte qui l'énerve prématurément. A la campagne, au contraire, on apprend à aimer l'humanité, parce qu'on s'intéresse à chaque homme en particulier; « même un enfant à « la mamelle ne peut mourir sans qu'on sache son nom et sa « maladie. » Et plus tard, « quand le poète s'en va par le monde, « il peut offrir à chacun de ses frères qu'il rencontre un morceau « de son cæur, et il aura parcouru bien des routes avant d'avoir « dépensé son cœur tout entier. » Le jeune Frédéric se laissa vivre ainsi, pendant les dix années qu'il a toujours jugées les plus belles de sa vie, et dont le souvenir lui est toujours présent dans ses écrits. Il se plaint beaucoup des écoles où on le mit successivement, et où, en somme, il apprit peu. Il était d'une sensibilité extrême; il avait des joies et des tristesses, des peurs

1. On l'appelait Frédéric ou Fritz dans sa famiile; Jean-Paul est le nom littéraire qu'il adopta en 1793; il espérait que ce nom serait pour les Allemands co que celui de Jean-Jacques était pour les Français.

2. Voir son Autobiographie, sous forme de trois conférences, qui ne va pas au delà du séjour à Schwarzenbach, et qui a été continuée par son gendre, E. Forster. -- Forster a également publié, pour le centenaire de Jean-Paul, un recueil de correspondances et de renseignements biographiques : Denkwürdigkeiten aus dem Leben von Jean Paul Fr. Richter, 4 vol., Munich, 1863.

Éditions des cuvres. - Sämmtliche Werke, avec une étude biographique de Gottschall, 60 vol. Berlin (Hempel). -- Ausgwählte Werke, 16 vol., Berlin (Reimer), 1865. – Werke, herausgegeben von P. Nerrlich, 6 vol. (collection Kürschner).

Correspondance. - Briefe von Charlotte von Kalb an Jean Paul und dessen Gattin, herausgegeben von P. Nerrlich, Berlin, 1882. - Jean Pauls Briefwechsel mit seiner Frau und Christian Otto, herausgegeben von P. Norrlich, Berlin, 1902.

A consulter. - P. Nerrlich, Jean Paul, sein Leben und seine Werke, Berlin, 1889: Zu Jean Paul, Berlin, 1889. - Firmery, Étude sur la vie et les cuvres de Jean-PaulFrédéric Richter, Paris, 1886. - Josef Müller, Jean Paul und seine Bedeutung für die Gegenwart, Munich, 1891; Jean Paul-Studien, Munich, 1900; Jean Pauls litterarischer Nachlass, dans la revue Ludhorion au 6. vol. Vienne et Leipzig, 1899.

aussi, extraordinaires. Il restait des heures à chercher un accord sur un mauvais clavecin, ou à regarder vaguement dans le paysage. Il recueillait en lui, sans s'en douter, ce qu'il eut plus tard de meilleur à mettre dans ses ouvrages.

Il avait seize ans, et il venait de commencer ses études sérieuses au gymnase de Hof, quand son père mourut. Jusque-là, il n'avait guère songé à l'avenir; maintenant, il fallait faire face au présent, aider sa mère et ses frères plus jeunes, sauver les restes d'un tout petit avoir. Sa première idée fut de se faire pasteur, comme son père. Il se rendit à l'université de Leipzig, et donna des leçons pour payer les frais de ses études. Mais bientôt, doutant de son orthodoxie, et foncièrement sincère, il quitta la théologie, et prit la résolution hardie de ne plus recourir qu'à sa plume. Chose étonnante, ce rêveur était né écrivain. Il y avait en lui un besoin de se communiquer et de se produire, qui, dans la vie ordinaire, se traduisait par des épanchements de cœur et des effusions de tendresse, et qui, vis-à-vis du public, devint une des causes de sa grande activité littéraire. Il était, sous ce rapport, le contraire de Lichtenberg. Il aimait à écrire, se plaisait à ce qu'il avait écrit, se relisait volontiers, non, hélas! pour se corriger, mais pour jouir de soimême. Ses auteurs étaient alors Hippel, Rousseau, les humoristes anglais, principalement Swift. Il toucha passagèrement à Sénèque, à Cicéron; mais, en général, l'antiquité classique fut pour lui lettre close. Au reste, il ne lisait que pour extraire. Il ne cherchait pas à se pénétrer de l'esprit d'un écrivain, il en faisait le dépouillement. Il commença, dès sa jeunesse, cette volumineuse compilation, faite du résidu de toutes ses lectures, et qu'il continua jusqu'à la fin de sa vie. Comme étudiant, il en possédait déjà douze volumes in-quarto. Il recueillait tout, les communications de ses amis, des bouts de conversation, jusqu'aux bons mots de ses élèves. En même temps, il notait toutes ses impressions, toutes ses rêveries, toutes ses visions fugitives.

Pourquoi Jean-Paul a-t-il d'abord cherché le succès dans la satire? C'était assurément le genre qui lui convenait le moins. Il pensait sans doute qu'il y avait là une matière à renouveler, que le petit nombre de satiriques qu'avait eus l'Allemagne, les Moscherosch, les Rabener, étaient vieillis. Il ne songeait pas que, pour châtier les hommes, il faut les connaître, et que, pour les connaitre, il faut les avoir fréquentés. Les Procès groenlandais et les Papicrs du diable passèrent inaperçus ', et l'auteur, non découragé, mais à bout de ressources, revint se faire maitre d'école à Schwarzenbach. Il écrivit alors, plus à loisir, et dans sa vraie manière, la Loge invisible et Hespérus 2. Les deux romans tournent autour de la même idée, sans qu'elle soit jamais abordée de front: le contraste entre l'idéal et le réel, entre les aspirations d'une âme pure et les mécomptes que l'expérience lui prépare. Les personnages sont des natures faibles, presque inconscientes. Dans la Loge invisible, Jean-Paul semble s'inspirer par endroits du Werther de Gæthe et de l'Emile de Rousseau, tout en mêlant à son récit toutes sortes d'ingrédients merveilleux. Un enfant noble, Gustave de Falkenberg, est élevé sous la direction d'un frère morave, dans une galerie souterraine, loin du contact des hommes. A dix ans, on lui dit qu'il va mourir, mais que ce sera pour son bonheur. On le fait monter, en effet, à la lumière du jour, et on lui apprend qu'il est ressuscité. Cela veut-il dire que la terre où nous marchons serait pour nous un paradis, que nous pourrions y vivre comme des ressuscités, si nous savions en jouir? Il est possible que Jean-Paul ait eu cette pensée. Mais comme le jeune Gustave n'a rien fait pour mériter son bonheur, il ne peut rien faire non plus pour le conserver. A la première tentation, il succombe. Il se serait sans doute relevé dans la suite, mais le roman est inachevé. Jean-Paul n'avait aucun scrupule de s'arrêter au beau milieu d'un récit. L'histoire de l'humanité, disait-il, qu'est-ce autre chose qu’un roman inachevé? Il a donné à celui-ci un charmant appendice dans la vie du joyeux maitre d'école Marie Wuz à Auenthal, une espèce d'idylle, comme il l'appelle, et qui est peut-être son chef-d'æuvre 3. Et, en suivant le même ordre d'idées, il s'est mis à écrire llespérus. Victor, le principal personnage de ce roman, est un Gustave un peu mûri, mais pas assez. Il est le médecin et le conseiller d'un petit prince allemand; il a « trois ames, une âme humoristique, une âme senti« mentale et une âme philosophique », et pas une volonté. Il finit par se consoler de son impuissance par l'amour d'une jeune fille, Clotilde, aussi candide que lui. Le titre indique plutôt l'intention que le sujet du livre. L'auteur dit, dans sa préface : « Deviens « visibic, mon Hespérus, petite étoile tranquille. Tu me rendras « heureux pour la seconde fois, si tu es, pour le lecteur défleuri, « une étoile du soir, et, pour celui qui pousse sa première fleur, « une étoile du matin. Couche-toi avec le premier, lève-toi avec le « second. Brille entre les nuages qui, pour le premier, enveloppent « le soir de la vie; étends ta douce lumière sur le chemin qu'il a « monté et qui est maintenant derrière lui, afin qu'il reconnaisse « encore les fleurs lointaines de sa jeunesse, et qu'il rajeunisse ses « vieux souvenirs pour en faire des espérances. Calme le jeune « jeune homme dans le premier élan de sa vie, et sois pour lui « la fraiche étoile du matin, avant que le soleil ne verse sur lui « ses flammes desséchantes 1. »

1. Grönländische Prozesse, 2 vol., Berlin, 1783-1784. --- Auswahl aus des Teufels Papieren, Gera), 1783.

2. Die unsichtbare Loge, 2 vol., Berlin 1793. - Hesperus, 4 vol., Berlin, 1795. 3. Leben des vergnügten Schulmcisterleins Maria Wus in Auenthal, Line Art Idulle. 1. « So werde denn sichtbar, kleiner stiller Hesperus! Du würdest mich zum & zweitenmal glücklich machen, wenn du für irgend einen abgeblühten Menschen « ein Abendstern, für irgend einen aufblühenden ein Morgenstern würdest! Gehe « unter mit jenem und auf mit diesem ; flimmere im Abendhimmel des erstern « zwischen seinen Wolken und überziehe seinen zurückgelegten bergaufgehenden « Lebensweg mit einem sanften Schimmer, damit er die entfernten Blumen der & Jugend wieder erkenne und seine veralteten Erinnerungen zu Hoffnungen ver& jünge! Kühle den frischen Jüngling in der Lebensfrühe als ein stillender Mora genstern ab, eh' ihn die Sonne entzündet... )

Hespérus gagna tout à fait les âmes sensibles, que déjà la Loge avait attendries. Les femmes auteurs se groupèrent autour de la célébrité nouvelle. Sur l'invitation de Mme de Kalb, Jean-Paul vint à Weimar. Il fut reçu à bras ouverts par Wieland, et fêté par Herder, dont la femme, Caroline Flachsland, avait été une de ses premières admiratrices. Gæthe et Schiller se montrèrent plus réservés; le nouveau venu leur apparut « comme un homme « tombé de la lune»; ils ne virent en lui qu'un retardataire de la période Sturm-und-Drang 2. Jean-Paul visita encore les petites cours de Gotha et de Hildburghausen, et se rendit ensuite à Berlin, où il épousa Caroline Mayer, la fille d'un conseiller au tribunal (1801). Il demeura successivement à Meiningen, à Cobourg, enfin à Bayreuth, où il passa les vingt dernières années de sa vie, et où il mourut en 1825.

Parmi les derniers romans de Jean-Paul, les plus intéressants sont ceux où il a mis le plus de lui-même, ces scènes de la vie simple et rustique au milieu desquelles s'était passée son enfance et que son imagination lui représentait dans leur fraîche poésie. Un pasteur de village, un maître d'école, une mère pieuse et économe, des jeunes gens joyeux et innocents, tels sont ses vrais personnages, ceux qu'il peint le mieux, les seuls qu'il ait jamais su peindre; êtres naïfs et purs, que le souffle du monde n'a pas touchés; gens heureux aussi, presque sûrs de l'étre, car ils tirent leur bonheur de tout, ils en ont constamment, pour ainsi dire, la matière sous la main. Et pourquoi Marie Wuz, par exemple, ne serait-il pas heureux ? Il est vrai que ses plaisirs sont très ordinaires, mais il en a toujours un dont il jouit, et au moins un autre en perspective. « Le rêve que l'aube lui apportait le menait douce« ment du sommeil à la veille, comme fait le murmure d'une « mère au chevet de son enfant. A l'heure où le soleil crée å ( nouveau la terre, et où tous deux se fondent ensemble dans « une mer de volupté, il aspirait à pleine poitrine les mille « bruits de la nature. Puis, de ce flot matinal de la vie et de la « joie, il revenait à sa chambrette obscure, et il retrempait ses « forces dans des joies plus petites... Il se disait : « Avant de « me lever, je me réjouis à l'idée de mon déjeuner, et toute la « matinée à l'idée de mon dîner... » Avait-il bu à longs traits, il « disait : « Voilà qui a fait du bien à mon ami Wuz... » Et quand « il éternuait, il disait : « Dieu te bénisse, Wuz. » Pendant le fri« leux mois de novembre, il se délectait, dans la rue, à la pensée « du poèle chaud qui l'attendait à la maison, et il éprouvait une « joie folle à fourrer ses mains l'une après l'autre sous son man« teau. Et si le vent faisait par trop rage, notre rusé petit maître << d'école se mettait gaiement sous la tourmente, et ne s'en sou« ciait pas autrement... Il se disait : « La bise a beau me fouetter ( et me mordre, ce soir je n'en serai pas moins couché sous ma << chaude couverture, et j'enfoncerai tranquillement mon nez dans « mon oreiller huit heures durant 1. »

2. Voir la correspondance entre Goethe et Schiller, à la date du 12 et du 18 juin 1795, du 22, du 28 et du 29 juin 1796, et du 17 août 1797, enfin la poésie de Gæthe, Der Chinese in Rom. -- Goethe jugea plus tard Jean-Paul plus équitablement, en le comparant aux poètes orientaux : voir les Notes et Dissertations pour le Diran, sous le titre de Vergleichung.

1. « Der tagende Traum rückto ihn sanft, wie die lispelnde Mutter das Kind, « aus dem Schlaf ins Erwachen über, und er trat mit trinkender Brust in den « Lärm der Natur hinaus, wo die Sonne die Erde von neuem erschuf und wo beide « sich zu einem brausenden Wollustweltmeer in einander ergossen. Aus dieser « Morgenflut des Lebens und Freuens kehrte er in sein schwarzes Stübchen « zurück und suchte die Kräfte in kleinern Freuden wieder... « Vor dem Auf« stehen, sagt er, freu' ich mich auf das Frühstück, den ganzen Vormittag aufs « Mittagessen »... Trank er tief, so sagt' er : « Das hat meinem Wutz ge

schmeckt »... Niesete er, so sagte er : «Helt' dir Gott, Wuz! » Im fieberfrostigen « Novemberwetter letzte er sich auf der Gasse mit der Vormalung des warmen « Ofens und mit der närrischen Freude, dass er eine Hand um die andere unter

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